Rapport 2019: en 2018 au moins 612 personnes «SDF» sont mortes à 48,7 ans en moyenne

«Dénombrer et décrire la mortalité des personnes sans domicile» : Vivre à la rue : on en meurt. En 2018, au moins 612 personnes sont mortes, à 48,7 ans en moyenne, parmi eux: 9% étaient des femmes.

QUELQUES MOTS SUR LE RAPPORT

raccourci vers le rapport "Dénombrer et Décrire la mortalité des personnes SDF en 2018" raccourci vers le rapport "Dénombrer et Décrire la mortalité des personnes SDF en 2018"
       Genre et âge
87% des personnes «SDF» décédées en 2018 sont des hommes, les femmes représentent 9% et dans 4% des cas, le genre est inconnu.
L’âge moyen (somme des âges divisée par le nombre d’individus) des personnes «SDF» décédées et signalées au CMDR en 2018 est de 48,7 ans (de 0 à 87 ans).
L’âge médian (âge auquel 50% des décès sont survenus), légèrement supérieur,s’élève à 51 ans. Nous rappelons que l’espérance de vie dans la population générale en France est de 82,18 ans3
En comparaison avec les années précédentes, l’âge moyen des personnes décédées reste relativement stable selon le lieu de vie, avec une exception à la hausse en 2017 pour les personnes hébergées.

Nationalité
41% des personnes «SDF» décédées en 2018 sont de nationalité Française,
14% sont originaires d’un pays membre de l’UE. 19% sont d’une nationalité hors UE. Dans 26% cas, la nationalité n’a pu être renseignée.

Lieu de décès
Parmi notre échantillon d’étude, 42% de l’ensemble des décès de personnes «SDF» en 2018 ont été signalés en Ile-De-France, 27% à Paris.

- Les décès de Paris
Grâce aux résultats des décomptes de la nuit de la solidarité à Paris en 2018, nous avons pu estimer que le taux de mortalité des personnes «SDF» est 6,5 fois plus élevé que le taux brut de mortalité de la population domiciliée à Paris et 20 fois plus élevé pour les décès précoces (à un âge de moins de 64 ans).

Lieu où le décès a été constaté
Plus de la moitié des personnes en situation de rue avant leur décès décèdent sur la voie publique ou dans un abri de fortune.
Les deux tiers des personnes en situation d’hébergement avant leur décès décèdent dans un hébergement ou un lieu de soins.

Causes de décès
Les causes externes des décès sont les accidents, les agressions et les suicides.
La mort naturelle et soudaine est comprise comme une maladie.
Nous connaissons le type de décès de 54% des personnes «SDF» en 2018. L’hébergement des personnes «SDF» semble les protéger des accidents et de la violence qu’ils subissent à la rue. En effet, plus de la moitié des personnes «SDF» hébergées avant leur décès sont mortes de maladie contre 36% des personnes en situation de rue.

ZOOM SUR LES FEMMES

Nous avons choisi, dans la deuxième partie de notre rapport, de mettre la lumière sur le sujet du décès des femmes de la rue. Ces femmes,
souvent invisibles, font face à des difficultés particulières liées à leur genre, et subissent, durant leur vie à la rue, des violences multiples spécifiques au vécu des femmes. Plusieurs témoignages de femmes anciennement à la rue ou actuellement encore à la rue, ainsi que des ouvrages et des rapports sociologiques et épidémiologiques, attestent d’un parcours particulièrement douloureux et épineux.
Si le parcours de vie des femmes de la rue semble être connu, très peu d’informations existent sur les caractéristiques des femmes «SDF» décédées, leur espérance de vie, causes et lieux de décès, répartition en France, leurs nationalités…. Nous tenterons ici de décrire et de faire connaitre qui sont ces femmes «SDF» décédées.
Nous avons traité dans cette partie du rapport les informations obtenues pour l’ensemble des femmes «SDF» décédées et signalées au CMDR entre 2013 et 2018, soit 280 décès. (Chiffre arrêté avant réception du dernier signalement).
Nombre de décès des femmes « SDF »
La moitié des femmes «SDF» décédées et signalées au CMDR entre 2013 et 2018 étaient en situation de rue. 25% étaient hébergées et pour 25% de ces femmes le lieu de vie dans les 3 mois avant le décès est inconnu. Ces pourcentages sont différents de ceux connus pour les femmes «SDF» vivantes4. Selon le rapport de l’INSEE en 2011, 67% des femmes sans domicile sont accueillies dans des centres d’hébergement de longue durée, 1% entre elles dorment dehors la nuit.

Âge
L’âge moyen des femmes «SDF» décédées entre 2013 et 2018 est de 45,6 ans (0-96 ans), contre 49,7 pour les hommes «SDF». L’âge médian au décès est de 47 ans. Nous rappelons que l’âge moyen au décès des femmes dans la population générale atteint 85,4 ans.

Nationalité
32% des femmes «SDF» décédées et signalées entre 2013 et 2018 sont de nationalité Française, 14% sont d’une nationalité d’un pays de l’UE, 21% sont d’une nationalité hors l’UE et nous ne connaissons pas la nationalité pour un tiers de ces femmes.

Lieu de décès
47% de l’ensemble des décès de femmes «SDF» entre 2013 et 2018 ont été signalés en Ile-De-France et 31% à Paris.

Lieu où le décès a été constaté
Au moins 30% des femmes «SDF» sont décédées sur la voie publique ou dans un abri de fortune. 42% d’entre elles sont décédées dans un lieu de soins (Hôpital, LHSS… etc.). Dans la population générale en 2017, seulement 1,1% des décès ont eu lieu sur la voie publique et 54,3% des décès dans un lieu de soins (23,7% dans un logement).

Causes de décès
Le taux des femmes «SDF» qui décèdent d’une cause externe est 2 fois plus élevé chez les femmes en situation de rue avant leur décès que chez celles hébergées.
La différence est aussi forte entre les femmes hébergées et celles en situation de rue avant le décès quand il s’agit de la maladie comme cause de décès.
Environ deux tiers des femmes hébergées décèdent d’une maladie. Moins de la moitié des femmes en situation de rue décèdent de cette cause.

Addictions et troubles mentaux
Au moins un tiers des femmes «SDF» décédées et signalées au CMDR entre 2013 et 2018 souffraient d’une addiction ou plus. L’addiction à l’alcool est la plus fréquente suivie par celles aux substances illicites et médicaments.
Au moins un quart des femmes «SDF» souffraient d’un trouble mental quel que soit leur lieu de vie avant le décès.

Contexte social et familial
Au moins 29% des femmes «SDF» majeures décédées et signalées au CMDR entre 2013 et 2018 avaient des enfants (2 en moyenne). Ces enfants ont souvent été placés, reproduisant la situation qu’ont connue les gens de la rue dont un tiers ont été placés dans l’enfance.
L’information sur le statut marital est connue pour 44% des femmes.
Au moins une femme sur cinq était célibataire avant son décès, 13% étaient divorcées, 5% d’entre elles étaient mariées ou pacsées et 5% étaient veuves.
Au moins un tiers des femmes «SDF» signalées au CMDR avaient des liens sociaux : amis, famille, structure d’accueil social, maraudes, lieu de pratiques religieuses, accueil du jour ou autre type de lien social.

Conclusion spécifique aux femmes de la rue
Les décès des femmes «SDF» représentent en moyenne 9% (7-11%) de l’ensemble des décès des personnes «SDF» signalés au CMDR entre 2013 et 2018. Comme pour les personnes «SDF» en général, il est très probable que le nombre des femmes «SDF» décédées soit sous-estimé. Le pourcentage de femmes au sein des personnes «SDF» décédées est inférieur à celui des femmes au sein de la population «SDF» décomptée par exemple lors des nuits de la solidarité.
47% sont décédées en Ile de France.
20% d’entre elles ont passé plus de 5 ans cumulés à la rue.
Elles sont presque 30% à avoir eu des enfants et à avoir vécu une rupture familiale. Les addictions à l’alcool et les troubles mentaux sans précision sont fréquents.
Tout comme les hommes «SDF», la cause de décès la plus fréquente pour les femmes «SDF» est la maladie. Toutefois, la fréquence des décès par causes externes est largement supérieure à celle observée dans la population générale, et même si près de la moitié de ces femmes décèdent dans un lieu de soins, elles meurent environ 40 ans plus tôt que les femmes dans la population générale

RECOMMANDATIONS

1. Renouveler la connaissance sur la population des personnes «SDF» en France : La dernière étude de l’INSEE sur les personnes «SDF» en France date de 2012. Une nouvelle évaluation, même partielle, du nombre de personnes sans domicile personnel, intégrant les personnes- dont les femmes- hébergées, dépannées par des proches, ou d’autres «zones d’ombre» de l’accès à l’hébergement, serait utile à la  compréhension de l’ensemble des situations et est l’une de nos premières recommandations. Le nombre de décès de personnes sans domicile survenus dans les grandes villes n’est pas proportionnel aux premiers recensements effectués dans ces villes lors des nuits de la solidarité. Cette observation doit être confirmée et explorée.
2. La continuité de l’accompagnement :
La discontinuité est un facteur de risque de mortalité précoce. Une personne sans domicile peut mettre des mois ou des années avant de  Souhaiter être accompagnée, et les 3 jours entre une hospitalisation d’urgence et une hospitalisation en moyen séjour lui apparaissent une éternité, elle perd ses liens, c’est une période à haut risque.
Un accompagnement social continu :
     • Favoriser des liens avec une équipe et pas seulement avec un travailleur social, les liens sont souvent assez personnalisés, or les travailleurs sociaux ne sont pas là 24h/24h 7j/7.
     • En finir avec la discontinuité des prises en charge en hébergement, notamment le fonctionnement de l’hébergement hivernal ou les prises en charge nuit par nuit au 115.
Cette discontinuité, changements de centres, remise à la rue, viole le principe de continuité de l’hébergement désormais inscrit dans le CASF (code de l’action sociale et des familles).
Cette discontinuité fragilise des personnes ayant déjà vécu nombre de ruptures, elle impacte leur santé mentale et physique, contribue à leur épuisement, renforce les risques de dégradation globale par une perte de repères ; même si une orientation dans un autre centre est proposée, celle-ci nécessite de la réadaptation, elle peut entrainer une rupture avec le référent social et le projet engagé, et une rupture des soins.
La discontinuité de l’hébergement enfin favorise la perte d’informations précieuses sur la santé de la personne et les contacts repris ou obtenus avec la famille.
2. Accompagnement médical :
     • Intégrer prévention mais aussi soins curatifs et palliatifs dans les accueils et hébergements pour limiter les ruptures de parcours de soins, développer les équipes mobiles psychiatrie et précarité et équipes mobiles de soins palliatifs, les accès en CAARUD (centres d’accueils et accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogues).
     • Le rapport du collectif sur la mortalité en 2017 développe le thème de l’accès aux soins, nous ne développerons pas ici l’ensemble des
recommandations qui y sont présentées mais rappelons celle concernant les indicateurs de performance et qualité dans la gestion des structures médicales: ces indicateurs pourraient être complétés par des indicateurs d’égalité dans l’accès aux soins, permettant d’évaluer les interventions et les approches efficaces dans la prise en charge des populations précaires. De tels indicateurs existent déjà dans plusieurs pays pour mesurer la performance dans l’accès aux soins.
Tant pour l’accompagnement social que médical :
Former les professionnels à la prise en charge de femmes précaires et des femmes victimes de violences pour éviter les stigmatisations (encore plus fortes pour les femmes racisées), comprendre les comportements à mettre en lien avec des psycho-traumatismes, systématiser certaines questions dans les entretiens (Avez-vous un endroit où dormir ? Avez-vous subi des violences ?).
D’une façon plus générale, actualiser et améliorer la connaissance des populations sans domicile par les professionnels sociaux et médicaux afin de limiter les préjugés négatifs.
3. Accès aux droits :
Accès effectif au droit commun. Ne pas séparer les familles, appliquer les droits de l’enfant, les droits internationaux, lutter contre les marchands de sommeil, renforcer et rendre effectif le DAHO, le DALO.
4. Un logement d’abord, pour tous :
Un endroit où habiter est primordial. On voit que l’importance du temps passé à la rue a très probablement des conséquences sur la santé physique et mentale avec une réinsertion qui devient plus difficile voire impossible avec le temps.

5. Spécificités de l’accompagnement des femmes «SDF» :
1. Mise à l’abri prioritaire et inconditionnelle, protéger des violences et prévenir les causes externes de décès :
    • Les femmes se retrouvent plus souvent à la rue que les hommes suite à des conflits familiaux. Il faut agir sur les facteurs à l’origine de ces conflits : violences conjugales, mariages forcés, risques d’excision, addictions, LGBTphobies (phobies des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres).
     • La police et la justice doivent mieux accompagner les femmes victimes de violences de la part de leur compagnon, en facilitant les dépôts de plainte, et en mettant en oeuvre l’ordonnance de protection. Si les femmes sont mieux protégées, elles ne seront pas contraintes à fuir leur propre logement pour échapper aux violences qu’elles y subissent.
     • Les femmes hébergées ont moins de risques de décéder d’une cause externe que les femmes en situation de rue, proposer un hébergement ou un logement aux femmes «SDF» diminuera la mortalité par causes externes.
     • La quasi-totalité des familles monoparentales est constituée par des femmes. L’accès aux droits doit leur être facilité. La CAF doit, conformément aux dispositions déjà prévues, activement soutenir les familles dont les pères refusent de payer l’intégralité ou une partie de la pension alimentaire.
     • Renforcer l’accès au parcours de sortie de prostitution pour les femmes sans papier. La loi sur la prostitution du 13 avril 2016, vise « à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées ». Son volet social permet aux préfectures de délivrer une autorisation provisoire de séjour (APS) d’une durée de six mois, renouvelable durant deux années, aux personnes sans papiers qui intègrent le « parcours de sortie de la prostitution et d’insertion sociale et professionnelle ». En trois ans, seuls 183 « parcours de sortie » ont été accordés sur l’ensemble du territoire par les préfectures. Ces demandes doivent être validées de manière systématique par les préfectures.
     • Des femmes peuvent être hébergées par de la famille ou des tiers en échange de travaux domestiques plus ou moins contraints (ménage, garde d’enfants) ou de mise en prostitution. Les moyens des associations qui accompagnent ces femmes doivent être renforcés afin de permettre aux femmes de trouver indépendance et autonomie.
2. Accueils en non-mixité :
Proposer des structures adaptées aux femmes : accueils de jour, ESI (espace solidarité insertion), centres d’hébergement avec la possibilité pour celles qui le souhaitent de pouvoir bénéficier d’une prise en charge en non-mixité. De nombreuses femmes ayant été victimes d’agressions et/ou de viols de la part d’hommes, il est important qu’elles puissent se reconstruire dans un endroit à l’abri.
3. Accès aux services d’hygiène et soins de base renforcés :
Pour les femmes qui vivent à la rue, faciliter l’accès à des services de première nécessité tels que : bains douches (avec des créneaux en non-mixité), suivi médical et gynécologique incluant possibilité d’une contraception et accès à l’IVG, accès à des sous-vêtements et des produits d’hygiène dont des protections périodiques.
4. Prise en charge des addictions et des troubles mentaux.
L’ensemble des propositions ci-dessus vise à permettre aux femmes de se poser et à leur redonner de la confiance, confiance en elles et  confiance en les institutions; les questions d’addictions

 

 

 

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