Mai 68 au pied du Canigou

Par Daniel Pardo[1], étudiant, membre de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), Perpignan (Pyrénées-Orientales) et Par Armand Creus [2], étudiant en Lettres, Perpignan.

Deux témoignages d’étudiants perpignanais ayant lié connaissance et amitié au cœur du printemps. L’intégralité du témoignage est à retrouver ici.

 

« Jo Maso, joueur vedette de l’USAP, nous exprimera sa sympathie » par D. Pardo

Perpignan est une petite ville riche en activités sociales et culturelles.

Le rugby, plus précisément l’USAP [Union sportive arlequins Perpignan-Roussillon], est une institution et le footeux que je suis deviendra vite un amoureux de ce sport qui est plus qu’un sport. J’irai de temps en temps encourager des  collègues étudiants, notamment lors des matches contre Narbonne, l’équipe rivale, futur vainqueur du challenge « Yves du Manoir », emmenée par les illustres frères Spanghero.

En Mai 68, Jo Maso, joueur vedette de l’USAP, nous exprimera sa sympathie.

J’aimais me rendre au Palmarium pour y croiser des anciens de la guerre d’Espagne et partager un café au lait le samedi en fin de journée mais La librairie Torcatis était toujours sur mon chemin et je savais y retrouver des amis. Le salon qui est à la disposition des visiteurs, l’amabilité des uns et des autres, en font un lieu incontournable où il nous arrive de refaire le monde.

« Les amis du Cinéma », que préside et anime Marcel Oms, professeur de philo au lycée Arago, rassemble chaque mois près de 500 personnes pour débattre d’un film présenté souvent en avant-première et en présence du metteur en scène. Des projections plus confidentielles ont parfois lieu, au débotté. C’est ainsi que nous avons découvert, à Banyuls, un dimanche, au petit matin, le Robinson Crusoé de Luis Buñuel.

Chaque année, à Pâques, pendant une semaine, les mêmes amis du Cinéma organisent une rétrospective de films. Cette manifestation, « Confrontation », est devenue un rendez-vous important. « La Première Guerre mondiale » fut le thème de la cuvée 1967 et cette année, du 5 au 11 avril 1968, « démons et merveilles du cinéma » rassemble des cinéphiles venus de toute l’Europe.

« Le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau », disait Breton, repris dans la présentation de Marcel Oms.

Les lumières à peine rallumées dans les salles de projection de la FOL (Fédération des œuvres laïques), le Comité Vietnam universitaire occupe les lieux. À l’ordre du jour : « La jeunesse américaine face à la guerre du Vietnam ». Nous accueillons à la tribune un camarade membre du Black Panther Party dirigé alors par Stokely Carmichael, un professeur californien disciple d’Herbert Marcuse, une militante des Jeunesses catholiques et un universitaire français, membre du PCF, garaudiste convaincu…

Près de 200 personnes, étudiants de Lettres, Droit et de Sciences ont participé à cette réunion organisée par le Comité Vietnam.

Nous sommes le 25 avril 1968.

Je viens de faire la connaissance d’Armand Creus qui était dans la salle. Tous deux fils de républicains espagnols, nous sympathisons rapidement. Quelques jours plus tard, et durant les mois de mai et juin, le café « Midi-Minuit » devint notre lieu de rendez-vous très matinal. L’édition toute fraîche du quotidien local dans les mains, nous nous empressions de le scruter. Communiqués de presse, articles, photos étaient passés à la loupe. Il était en général 5 heures du matin lorsque je regagnais mes pénates. Il m’arrivait alors de me rendre, seul, très discrètement, en pèlerinage, à la gare. C’est là, que quatre carreaux cassés, nommés « le chou-fleur » avaient été désignés par Salvador Dali comme étant le centre du monde.

Armand qui était alors peu politisé, faisait  preuve d’une grande générosité et d’une soif de faire. Sa timidité jetée aux orties, il fut le leader étudiant de la fac de lettres avant de devenir, deux ans plus tard, au niveau national, un des cadres de la Ligue communiste. Emprisonné pour avoir soutenu les comités de soldats, Armand connaitra la prison. Il ne sera pas condamné et ne recevra pas le livre que je lui avais envoyé alors. Il s’agissait de la BD de Mandryka, Le concombre masqué.

Armand restera un ami plein d’indulgence à mon égard alors que la « mélancolie de gauche » m’affectera de plus en plus.

Toujours à mon écoute lorsque les rendez-vous politiques se présenteront, il me prodiguera de bons et de moins bons conseils…

Mai 68, mon Mai 68 à Perpignan, ne fut pas une véritable surprise. Nous avions noté que plusieurs caractéristiques locales pouvaient concourir à faire de cette parcelle catalane un terreau fertile à nos idées. À Perpignan, un capital militant sera encore vivace à la rentrée d’octobre 1968. Pour preuve, 2 000 personnes participent à un meeting à l’appel du « Mouvement du 10 mai » en présence de représentant du bureau national de l’UNEF (Luc Barret, l’avion – un Viscount – devant transporter Jacques Sauvageot n’ayant pu décoller de Paris).

La JCR dissoute en juin 1968, le PSU fut l’espace de quelques mois une fausse bonne réponse, tout comme l’UNEF après le congrès de décembre 1968 à Marseille.

De nouveau isolé, le noyau de militants perpignanais contribuera à entretenir la flamme au niveau local et essaimera au niveau national, essentiellement vers la Ligue communiste.

 

« Ils les ont tous mobilisés ma parole ! » par A. Creus

Cela commence par un tract anonyme entre mes mains et celles de mes camarades étudiants en Lettres, un matin, « Halte à la répression ! » « Libérez nos camarades! ». Ce tract nous précipite par centaines dans un amphi où je me retrouve parmi les fondateurs d’un « Mouvement du 10 mai », qui à son tour entraîne des milliers de manifestant-e-s dans la rue les jours suivants et nous met en contact avec des politiques, des élus, des syndicalistes, des enseignants,  des  ouvrier-e-s et des employé-e-s  en grève générale illimitée dont certains viennent dans nos AG. Tout est possible, pensons-nous très fort en occupant les locaux du CLU jour et nuit pendant deux mois.

Je garde quelques souvenirs précis : cette 1re AG étudiante en présence de politiques dont le Dr Roquère qui se trouve à mes côtés et que je reconnais car il a soigné mon père (je crois qu’il s’est présenté aux élections fin juin pour la FDGS), lui ne me reconnaît pas et je l’entends dire à son voisin : « Sans les ouvriers ils n’y arriveront pas. » Cette manif où nous sommes massés dans une ruelle étroite devant la préfecture, près du journal l’Indépendant et je n’en crois pas mes yeux : essayant de se cacher derrière une colonnade, je reconnais l’inspecteur L., du commissariat de Bourg-Madame et qui habite Osséja. Ils les ont tous mobilisés ma parole !

Je revois ce café « Minuit/Midi »  près de la gare où nous nous retrouvons à quelques un-e-s dès 4 heures du matin pour reprendre un peu de forces après ces nuits , presque blanches , d’occupation de la fac de Lettres où nous craignons une intervention du SAC[3] gaulliste ou de l’extrême droite. Il n’y en eut point. Et je revois l’énorme pot de bonbons comme un totem qui nous attirait régulièrement. Je ressens encore leur goût acidulé particulièrement cette nuit où Nathalie réapparut comme par enchantement et Daniel me demandant, tout étonné : « Tu la connais ? »

Je, toi, nous, on grève, on lutte, on existe, on se parle, on s’aime, on rêve d’un autre monde, ici et maintenant ! On est offensifs, en mouvement... jusqu’à la retombée-désillusion du « retour à la normale ». Non  sans mal... je me revois fin juin, assistant bouleversé autant qu’impuissant à une AG des postiers de Perpignan votant le cœur lourd, après des échanges animés, la cessation de leur mouvement.

Ce sont deux « gauchistes » des JCR – Daniel Pardo et Jean-Claude Romano – étudiants en Sciences, originaires de Marseille, qui lancèrent le « Mouvement du 10 mai » à Perpignan. Ayant la confiance de mes camarades du CLU, je devins leur interlocuteur et une amitié naquit : ils m’acceptèrent dans leur « quartier général » (ça faisait longtemps que ma logeuse du centre-ville ne me voyait plus, pourquoi payer un loyer pour rien ?). Et ma Renault 8 était bien utile à toute heure du jour et de la nuit entre Cabestany, le CLU, le Café de la Gare, les manifestations et multiples réunions improvisées et même des déplacements à Montpellier et un à Nanterre durant ces folles journées.

Ce « quartier général », où nous avons tant de fois refait le monde qui bougeait au jour le jour sous nos yeux, était une vieille maison catalane à l’entrée du village de Cabestany jouxtant Perpignan : route de Saint-Gaudérique. C’est là, à la chaleur de ces événements, que j’ai vécu le meilleur de mes 20 ans, pressentant que je n’en sortirais pas indemne. Gueule de bois en juillet due à cette overdose militante en mai-juin ; à la découverte des « groupuscules gauchistes », sel du renouveau du mouvement social de l’époque et de leur charme fou lié à un mode de vie totalement inconnu pour moi, jusque-là... Grosse déprime : retour à Osséja, retour à la normale.

 

[1] Daniel Pardo a récemment édité Mai 68, mille poètes pour un poème aux Éditions Folie d’encres. Voir son blog ici.

[2] Blog d'Armand Creus à retrouver ici.

[3] Service d’action civique (SAC), sorte de police parallèle du mouvement gaulliste créée en janvier 1960 et responsable de nombreuses violences.

 

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