La flamme de Mai : Mai-Juin 68 écrit par ses protagonistes anonymes

A la suite de l'appel à témoignages diffusé dans le Club, un livre intitulé «Mai 68 par celles et ceux qui l'ont vécu» va paraître le 22 mars prochain aux Editions de l'Atelier. Un 480 pages au format 150 X 210 illustré disponible dans toutes les librairies. Comme avant-goût, comme mise en bouche, nous vous proposons l'introduction écrite par les auteurs de l'ouvrage.

Barricades du Quartier latin, occupation d’usines, rébellion au lycée contre l’interdiction pour les filles de porter le pantalon, première manifestation, contestation d’un chef autoritaire, demande d’augmentation de salaires, premières prises de paroles en assemblée générale, premier pot au café.. De Paris à Lamotte-Beuvron. En passant par Poitiers, Lille, Marseille... Après un premier billet et avant la mise en ligne des témoignages non retenus dans le livre, voici l'introduction écrite par par Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille, Erik Neveu.

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Est-il raisonnable de cotiser au déboisement en imprimant un livre de plus sur Mai-Juin 68 ?

Un livre « de plus » peut-être pas, un livre « autre » : résolument oui. Un livre qui, sans complaisance populiste, essaierait d’ouvrir ses pages aux participants ordinaires de Mai. Un livre qui en quelque sorte partirait du sol, des pavés, des usines occupées, des assemblées générales de la jeunesse scolarisée. Un livre qui ne serait pas l’équivalent d’une chaire d’où prêcher ou d’une tribune où s’exhiber mais qui aurait la polyphonie, peut-être les moments de confusion d’une assemblée générale.

Un livre qui construirait le motif de Mai à partir d’une mosaïque de témoignages qui racontent la rue Soufflot ou le stade Charléty mais émanent de Rouen, de la vallée du Rhône, de Rennes et de Nice aussi.

Un livre qui s’attache à des « événements » mais aussi – à la manière des ruptures impressionnistes ou modernistes en peinture – à des « impressions », des émotions, à l’expérience inouïe d’un monde qui vacille, où tant ses propres certitudes que les frontières sociales, aussi bien verticales qu’horizontales semblent se brouiller, pouvoir se défier.

Un livre enfin qui ne serait pas que le témoignage des importants, ni même celui des plus engagés sur la barricade ou dans la prise de parole, mais attentif au souvenir de participants du rang, d’accompagnateurs prudents ou incertains de ces semaines surprenantes. Un livre même qui ferait écho à des souvenirs d’enfants, à des pages de cahier écrites à chaud et retrouvées. Un livre enfin qui, sans prétention à théoriser, pourrait pourtant, par la simple juxtaposition des témoignages et des choses vues, inviter à refouler les mythes. Cela peut signifier remettre en cause l’absurde idée d’un Mai « individualiste », la réduction de Mai à ses dimensions culturelles quand son contenu est aussi éminemment social et politique.

Et s’il s’agissait, au fond, de défaire les bandelettes qui ont transformé une révolte sociale en momie ligotée ? Tel est le sens de ce livre, nous avons envie d’écrire « de votre livre », ce pluriel valant au moins pour les plus de trois cents personnes qui ont fourni la matière initiale de son contenu.

On l’aura compris : le but n’est pas de sacrifier ici à la concurrence mémorielle ou au « tout-mémoire » qui affectent tant notre monde contemporain. L’objectif n’est pas de consigner de nouvelles mémoires de Mai dans le grand registre nostalgique de ce qui a été perdu. Ce livre n’est pas une souscription à un nouvel inventaire muséal, à un nouvel embaumement de l’événement qui en dissiperait la force, en solderait les comptes et en liquiderait plus sûrement encore l’héritage.

Au contraire, en passant par les récits des protagonistes eux-mêmes, il rend immédiatement sensible le vif de l’événement, en même temps qu’il propose une autre façon d’en écrire l’histoire. C’est un livre d’histoire – d’histoires au pluriel, devrions-nous dire – écrit par des anonymes. Celles et ceux qui s’expriment ici sont, à quelques exceptions près, ce qu’on pourrait appeler des « soixante-huitards ordinaires ».

Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales qui convoquaient à la barre les anciens activistes les plus renommés et les mieux reconvertis dans les arènes du pouvoir, et qui renouaient ainsi avec un principe pourtant violemment remis en cause en Mai-Juin 68 : celui de la délégation à des porte-paroles.

Ce livre est un document pour une histoire « par le bas » de Mai-Juin 68, il offre une plongée dans les articulations multiples entre l’infra- ordinaire, l’ordinaire et l’extraordinaire de l’événement, il ouvre au vif de l’Histoire. Il montre que le « petit bout de la lorgnette » – comme le dit dans son message d’accompagnement un témoin qui était en mai 1968 appelé sous les drapeaux au camp de Frileuse dans les Yvelines –, est en fait une longue-vue : on atteint jusqu’à la poussière des petits et grands actes qui tissent l’événement, on saisit la profondeur à laquelle celui-ci pénètre la vie matérielle, sociale et intime.

Les narrations de Mai-Juin 68 contenues dans ce livre, étant donné qu’elles n’étaient soumises à aucun cadre formel préétabli, peuvent être lues comme de véritables exercices de liberté où chacun a pu s’exprimer sur ce qu’il souhaitait et de la manière qu’il voulait. De ce point de vue, la démarche à l’origine de ce livre a adopté un principe ô combien « soixante-huitard » : la libération de l’expression, sans condition de légitimité sociale, d’autorité symbolique ou de qualité « littéraire ». Ce qui fut l’un des aspects les plus remarquables de l’événement, la prise de parole, trouve ici un écho dans des prises d’écriture qui réactivent l’idée que la vocation démocratique des représentés est de s’emparer de leur représentation, d’en être les auteurs et les maîtres.

Il en résulte une grande diversité formelle, comme de contenu et de points de vue, des témoignages. Cette diversité enregistre quelque chose de l’extraordinaire pluralité des manières dont l’événement a été vécu, des attitudes, des actes et des significations dont il est tissé. Faire entendre cette variété est précieux, quand on sait à quel point 68 a été homogénéisé, réduit, ratiboisé. À l’uniformité des récits canoniques de l’événement le livre oppose un chatoiement des formes d’écriture : on trouvera ici des agendas militants, des rapports syndicaux, des histoires d’action individuelle ou collective, des plongées introspectives, des pans de vie, des fragments d’autobiographie, des morceaux de journaux intimes, des « Je me souviens » à la Perec, des aperçus d’affects, de sentiments, de sensations, de doutes et de convictions, des portraits de l’époque dans ses aspects sensibles, matériels, culturels, sociaux, économiques, politiques, des récits à tonalité plus littéraire, des poèmes, des listes de petits faits, de « choses vues », de bouts d’événements.

Mai-Juin 68 en ressort non seulement dans tout son éclat – notamment à travers les vies qu’il a marquées d’une empreinte durable, déterminante – mais également dans tous ses éclats, au pluriel, autrement dit ses multiples aspects, son caractère kaléidoscopique, sa mosaïque de vécus et d’interprétations.

La structure du livre fait se succéder six grandes séquences de témoignages. La première a pour trait fédérateur d’éclairer l’avant-Mai. Les deux suivantes racontent le versant des luttes et du conflit : dans le monde étudiant et scolaire où Mai détonne, dans les mondes ouvriers et populaires qui en font la puissance historique. Une quatrième raconte l’expérience multiforme de la destruction des hiérarchies et barrières qui balisaient un ordre social et symbolique. Une cinquième rend compte des remises en cause individuelles et des prises de liberté. Enfin, une sixième partie rassemble les témoignages attestant d’un retour à « l’ordre », ou du moins de la persistance des frontières sociales.

À ces six parties répond, comme un intermède ou un contrepoint plus léger, une série de « regards » révélateurs d’un rapport à l’événement (regards d’enfants, regards éloignés, regards d’incompréhension face à l’événement, regards d’aujourd’hui). Nous disions ne pas avoir de message subliminal à imposer aux lecteurs.

La lecture des témoignages reçus nous a montré que nous nous trompions peut-être. Il est doux, il est bon, il est précieux par les temps que nous vivons de lire qu’on fait de grandes choses ensemble, qu’on peut entreprendre collectivement pour autre chose que le profit ou la consécration, que rien n’oblige à se résigner à l’injustice ou au caporalisme. Beaucoup de ceux qui parlent dans ce livre ont atteint un âge où leur futur se restreint. Et pourtant ils apportent un gage de durée que nous sommes heureux de relayer : la flamme de Mai n’est pas près de s’éteindre.

 

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