Dominique Conil, toujours en retard

Elle déteste qu'on dise du bien d'elle. Un jour, elle a même demandé qu'on supprime une critique trop élogieuse de son roman En espérant la guerre.

Elle déteste qu'on dise du bien d'elle. Un jour, elle a même demandé qu'on supprime une critique trop élogieuse de son roman En espérant la guerre. Impossible, hélas: il n'enfreignait ni la charte, ni la loi, n'offensait pas le chef de l'Etat, n'outrageait pas les bonnes mœurs. Heureusement, on vient de trouver un moyen de les flétrir, elle et ses œuvres, puisqu'elle vient de recevoir le «prix de l'inaperçu».

Jamais à l'heure, incorrigible. Sale tic de journaliste, ça. Pourtant, ce (premier) roman est tout sauf un livre de journaliste. Il lui aura fallu sept ans pour l'écrire, pour se débarrasser des techniques de rédaction qui font «tomber la copie» vite et mal, au quotidien.

Sept ans et quelques jours, quelques semaines peut-être, qui lui auront manqué pour amorcer le «buzz» qui mène des articulets dans la presse littéraire, à la présomption favorable et au prix qui fait vendre.

 

Justement, ce nouveau prix a l'ambition de récompenser les hors délais. Principes: « À regarder le palmarès des prix “classiques”, une triple constatation s'impose :

1. — les prix font parler de livres dont on parle déjà ;

2. — les prix font vendre des livres qui se vendaient sans eux ;

3. — les prix récompensent un nombre non négligeable d'ouvrages qui n'auront pas d'autre postérité que celle de figurer dans des listes à la fin des dictionnaires ou des anthologies (et encore, pas dans toutes).

À la lumière de cette triple constatation, il paraissait logique de créer un prix presque iconoclaste pour récompenser des livres :

1. — dont on a (presque) oublié de parler ;

2. — qui n'ont pas rencontré leur public ;

3. — qui ne dépareraient pas la bibliothèque de l'honnête homme et pas seulement pour caler un pied ou par amour des bandeaux rouges. D'où le prix de l'inaperçu».

 

Plutôt alléchant: des gens qui lisent des livres et vont chercher la qualité dans les marges.

Pour ne rien gâter, ce jury bien moins chenu que le personnel habituel de chez Lasserre (Interallié), du Crillon (Femina) ou de chez Drouant (Renaudot, Goncourt), a baptisé son prix francophone Prix Ignatius J. Reilly, mémorable «héros» de La Conjuration des imbéciles*.

 

Prix Ignatius J. Reilly, donc, Dominique Conil, pour En espérant la guerre, paru aux éditions Actes Sud

en_esperant_la_guerre.jpg«Quand Dominique Conil, une journaliste aux passés épars, annonce qu’elle veut désormais « dire, écrire, pas rapporter », son livre ne peut que suivre cet ordre de mission. Léon, jeune journaliste espère en vain la guerre, pour la couvrir. Il est envoyé dans les Cévennes pour revenir sur un fait divers, un braquage raté, vieux de 20 ans. Il va à la rencontre de celle qui est restée, Anne. Anne Valetta aimait Pierre Livi. Ils s’étaient installés dans un mas, aux marges du monde, pour vivre leurs convictions. Livi les a vécu jusqu’à la lutte armée, il est en cavale, disparu, peut-être mort. Anne l’attend. Peut-être. Les brumes de guerre, surtout de guerre intérieure, se dissipent peu ou mal. Il ne s’agit plus de les percer et de rapporter les faits, bien trop fuyants, bien trop lointains, l’objectif est de dire, de voir avec le cœur, de vivre», écrit David Vauclair dans sa présentation.

 

Prix de l'inaperçu pour le roman étranger (coréen en l'espèce), Shin Kyong-suk, pour La Chambre solitaire, paru chez Picquier.

 

la_chambre_solitaire.jpg«Vous n’y croirez pas. Mélanger l’autofiction d’Annie Ernaux, le roman proustien, l’épopée ouvrière dans les pas de Zola, ça ne se fait pas : trop ambitieux, trop pesant, ou simplement trop nombriliste. Pourtant la Coréenne Shin Kyong-suk réussit cet étonnant cocktail avec force, avec passion et sensibilité, et même avec légèreté. La chambre est l’unique refuge d’une jeune ouvrière qui peine à comprendre pourquoi son président estime que « d’abord la croissance, après le bien-être », quand la croissance se vit dans le sacrifice et que le bien-être semble réservé à ceux d’en haut. La solitude est celle de tous face au travail, aux efforts, aux choix. En quatre imposants chapitres l’auteure brosse l’histoire de son pays, de la classe ouvrière, de sa famille, de sa vie. Elle expose de manière éblouissante non seulement la naissance d’une démocratie, des droits du travail, ceux de la femme mais aussi tout ce qui fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui : clairement un écrivain de talent» (David Vauclair, encore)

 

Resteront donc encore inaperçus: Le Risque de l’histoire, de Dominique Dussidour (Laurence Teper), Désirée, de Marie Frering (Quidam), L’Autre, de Charlie Galibert (Anacharsis) et Press Book. Ceci n’est pas un livre, de Mathieu Goguel (Erreur System), dans le domaine francophone. Et pour les romans étrangers, Le Salon des incurables, de Fernando Aramburu (Buchet-Chastel), Conte du Bidonville, de Giosue Calaciura (Les Allusifs), Le Testament des gouttes de pluie, d’Einar Mar Gudmundsson (Gaïa) et Mort d’un superhéros, d’Anthony McCarten (Jacqueline Chambon).

 

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* «Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d’une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l’intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d’autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s’avançaient sous la moustache noire et broussailleuse et, à leur commissure, s’enfonçaient en petits plis pleins de désapprobation et de miettes de chips. A l’ombre de la visière verte, les yeux dédaigneux d’Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des signes de son mauvais goût vestimentaire.»

 

 

 

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