Grosses berlines à Tallinn

Les voitures de luxe envahissent les avenues de la capitale de l'ancienne république soviétique. Et les Estoniens s'endettent pour "vivre avec leur temps".

Les voitures de luxe envahissent les avenues de la capitale de l'ancienne république soviétique. Et les Estoniens s'endettent pour "vivre avec leur temps".

Ce matin, planté sur le parking du concessionnaire BMW de la banlieue de Tallinn, Eduard Borluk a décidé de passer à la vitesse supérieure. Il vient troquer sa vieille Peugeot verte des années 1980 contre une BMW flambant neuve. « Je viens de monter ma propre entreprise et il me faut vraiment une voiture de luxe. C’est le symbole même du pouvoir », explique-t-il. Eduard est loin d’être le seul à s’afficher au volant d’une voiture coûteuse dans les rues de la capitale estonienne. Nouveaux symboles d’ascension sociale, berlines allemandes et 4x4 japonais pullulent et côtoient bus et tramways de l’ère soviétique.

concessionnaire-photo1-288x192.jpgPour Sulev Sillamaa, directeur de la concession BMW, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Il vend jusqu’à vingt voitures par mois, surtout des séries 5 et 6, dont le prix avoisine les 45 000 euros. « Les Estoniens sont souvent prêts à s’endetter et ils se lassent vite. Ils changent de voiture environ tous les trois ans », ajoute-t-il. Derrière son bureau dans le grand hangar immaculé, Sulev tente de justifier cette passion pour l’automobile par les rudes conditions climatiques du pays. Selon lui, ces grosses voitures sont bien plus pratiques car elles résistent mieux à la neige et aux intempéries. Mais pour mieux comprendre les motivations des Estoniens, il faut se pencher sur l’histoire récente du pays. Affranchis du communisme et de la tutelle de Moscou depuis tout juste vingt ans, ces nouveaux Européens sont entrés de plain-pied dans le capitalisme et affichent leur réussite sans complexe. « En Estonie, le but est avant tout de montrer qu’on a les moyens et que l’on vit avec son temps », résume Eduard.

Avec des salaires dépassant rarement les 1000 euros mensuels, la classe moyenne a du mal à suivre. « Hormis une poignée de privilégiés, tout le monde a donc recours au crédit, explique Sulev. Pour acquérir une voiture de luxe, les gens remboursent à peu près 500 euros par mois pendant environ 5 ans à des organismes de crédit à la consommation. Pour l’instant, on ne voit pas cela comme un problème. Ici, tout le monde aspire à consommer toujours plus et à atteindre le niveau de vie de l’Europe occidentale», confie-t-il.

Pour permettre aux Estoniens de réaliser leurs rêves de grandeur, de nombreuses grandes entreprises estoniennes achètent directement des voitures haut de gamme, qu'elles prêtent à leurs cadres et à leurs employés. Ces sociétés privées bénéficient d’une subvention de 20% sur le prix total de la part de l’Etat. Pour ceux qui n'ont pas cette chance, il ne reste plus qu’une solution pour sauver les apparences: « Ils filent en Allemagne, le berceau européen des marques de luxe, pour trouver une grosse voiture à moindre prix.»

Leslie Rezzoug et Vanessa Tsanga Tabi

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.