Les enfants maltraités condamnés à l'orphelinat

En Estonie, les enfants victimes de violences parentales peuplent les orphelinats du pays, sans réelles perspectives d’avenir. Des parcours à jamais marqués par l’alcool et la drogue.

En Estonie, les enfants victimes de violences parentales peuplent les orphelinats du pays, sans réelles perspectives d’avenir. Des parcours à jamais marqués par l’alcool et la drogue.

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Après l’école, Kristjan, Jaan et Aleksandr empruntent tous le même chemin, celui de l’orphelinat. Un petit bâtiment gris et blanc au bout d’une route bordée d’arbres dans le nord de Tallinn, à Kopli. Victimes de violences parentales, tous trois ont été placés en orphelinat. Chaque année, 1 200 nouveaux enfants se retrouvent dans cette situation. En Estonie, on ne fait plus la différence entre enfants maltraités et orphelins. « Aujourd’hui la plupart des jeunes vivant en orphelinats ont des parents, mais ces adultes ont des problèmes d’addiction » explique Andre Siplane, ancien parlementaire et spécialiste de ce questions. Dans les années 90, c’était l’alcool. Aujourd’hui, la drogue.

Ces enfants, pour la plupart russophones, sont répartis dans les 35 structures du pays. Celui de Kopli, le plus grand, accueille plus de 200 pensionnaires. « Nous réunissons les enfants par famille de huit. Nous essayons de reconstituer un foyer pour chacun. Ils ont des responsabilités et des règles à suivre », confie Margit Randeru, éducatrice à l’orphelinat.

Des centaines de placements en urgence chaque année

Les enfants arrivent en moyenne à l’âge de 11 ans. Ils sont très rarement adoptés. « Les couples cherchent avant tout des petits en bas âge et non des préadolescents », souligne l’éducatrice. Ceux-ci sont adoptés très vite, avant l’âge de 3 ans. L 'an dernier, 20 d'entre eux ont été adoptés dans le pays mais aussi en Finlande, Suède et Etats-Unis. Les autres, laissés sur le carreau, passent le reste de leur enfance sous la tutelle des pouvoirs locaux.

Le retour dans les familles biologiques est exceptionnel. « En huit ans de travail ici, je n’ai jamais vu de parents capables de vivre à nouveau avec leurs enfants », explique Margit Randeru. Aujourd’hui, les travailleurs sociaux essaient néanmoins de trouver des solutions au sein même du foyer familial. Il n'empêche que des centaines d'enfants sont placés d'urgence chaque année pour cause de danger immédiat. Ils passent d’abord par des refuges en attendant la décision de justice. La moitié se retrouve dans des orphelinats et les autres en famille d’accueil.

Incapables de s’occuper des enfants

Pour ces familles, le travail est souvent très éprouvant. On en compte 700 à 800 dans tout le pays. « Beaucoup n’ont pas idée de ce qui les attend. Elles n’imaginent pas tous les problèmes auxquels elles devront faire face», affirme Margit Randeru. Ces enfants sont traumatisés et ne sont pas toujours sociables. Les jeunes autant que les familles ont besoin d’accompagnement. «Les pouvoirs locaux manquent cruellement de professionnels de la protection de l’enfance», estime André Siplane.

Le choix des familles d’accueil n’est pas assez encadré. Beaucoup pensent d’abord à l’argent. Elles reçoivent en effet une aide financière de 200 euros de l’Etat et une somme des collectivités locales qui peut aller jusqu’à 200 euros. Ces familles sont souvent incapables de s’occuper des enfants et ont elles-mêmes de sérieux problèmes. « Ici, si une famille n’est pas jugée apte, elle peut postuler dans d’autres villes et son dossier finit toujours par être accepté alors que les parents sont alcooliques par exemple, » confie Andre Siplane.

Tof-orphelinat-21-288x191.jpgQuand le placement est un échec, les travailleurs sociaux se tournent vers des structures plus classiques – l’orphelinat. « Les enfants se retrouvent souvent ballottés entre les refuges, les orphelinats et les familles d’accueil», déplore André Siplane. Des changements qui les déstabilisent d’autant plus.

Leur parcours scolaire est souvent à l’image de leur vie émotionnelle. Ils sont d’ailleurs nombreux à quitter l’école avant d’avoir obtenu un diplôme. Une fois majeurs, ils se retrouvent seuls et sont obligés de quitter l’orphelinat. De temps en temps, le gouvernement leur accorde une chambre ou un appartement, mais les laisse se débrouiller pour le reste.

Seuls ceux qui poursuivent des études supérieures sont habilités à rester dans des structures de la protection de l’enfance. Les encadrants essaient quand même de rester en contact avec tous ceux qui se retrouvent sans aucune aide. Mais ce n’est pas suffisant. Beaucoup tombent dans la délinquance, l’alcoolisme et la drogue. « Les anciens orphelins finissent très souvent en prison », confie André Siplane. Des enfants arrachés à leur foyer qui, adultes, finissent par marcher dans les pas de leurs parents.

Vanessa Tsanga Tabi et Benjamin Hoffman (photos)

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