"Narva-la-Russe", au-delà des clichés

Peuplée à 90% d'habitants d'origine russe, la ville de Narva a très mauvaise réputation dans le reste du pays. Beaucoup d'Estoniens imaginent cette ville industrielle sinistrée au bord de la guerre civile. Dans les faits, les relations y sont pourtant apaisées entre communautés. Passage en revue des vrais-faux clichés.

Peuplée à 90% d'habitants d'origine russe, la ville de Narva a très mauvaise réputation dans le reste du pays. Beaucoup d'Estoniens imaginent cette ville industrielle sinistrée au bord de la guerre civile. Dans les faits, les relations y sont pourtant apaisées entre communautés. Passage en revue des vrais-faux clichés.

Parmi les russophones de Tallinn, beaucoup pensent que la ville de Narva, à la frontière avec la Russie, a été oubliée par le gouvernement central. En face, les Tallinois d'origine estonienne imaginent un petit nombre de leurs frères obligés de composer avec les mafias russes. Certes, la langue estonienne est une véritable barrière entre communautés de Narva. Mais ses habitants sont plus préoccupés par la corruption et le chômage que par un apartheid présumée, qui les agacent. Dans certaines idées reçues il y a du vrai, mais chaque communauté en a pris son parti. Décryptage.

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Elari, 7 ans et demi, et sa mère, Karin Uustallo. Elle est

d''origine estonienne,son mari d'origine russe.

Leurs enfants sont scolarisés dans l'école estonienne de Narva.

 

Les russophones agressent les estophones : faux

"On m'avait raconté qu'on pouvait te jeter des pierres dessus si tu parlais estonien dans la rue, maintenant ça me paraît complètement absurde ", raconte Katrina Abramson, professeur dans la seule école estonienne de Narva depuis sept ans. Les estophones n'ont en mémoire aucune anecdote d'agression de russophones sur des critères ethniques. Confirmation de la mairie.

Les estophones ne se sentent pas chez eux : faux

"J'ai épousé un Russe parce qu'il n'y avait pas d'Estonien qui me plaisait, ça n'a absolument pas été un problème pour ma famille ", raconte Karin Uustallo. Originaire de Sillamaë, elle travaille à Narva depuis plusieurs années. Si elle avait un reproche à formuler aux russophones, elle dirait qu'ils critiquent le gouvernement sur la base qu'il est estonien. "Mais dans ces cas-là, je n'hésite pas à leur dire qu'ils abusent ", observe la jeune femme.

A Narva, les fonctionnaires estophones sont avantagés : plutôt vrai

"Les Estophones… c'est comment dire… la crème de la crème", estime Georgi Ignatov, directeur du développement de la ville. La plupart des fonctionnaires sont issus de familles estoniennes depuis plusieurs générations. Pour des raisons linguistiques : peu de russophones parlent l'estonien, un critère déterminant pour entrer dans la fonction publique. En outre, les professeurs estophones perçoivent 10 à 30% en plus de leur salaire pour venir enseigner à Narva.

Le gouvernement central favorise les estophones : vrai

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La seule école estonienne de Narva.


La seule école estophone de la ville obtient, en plus des crédits municipaux, une dotation spécifique de l'Etat afin de la préserver. Résultat, l'établissement, rénové l'année dernière, est bien mieux équipé que les autres. Toute la communauté russophone ne trouve pas ça injuste, puisque beaucoup y envoient leurs enfants et bénéficient de ses moyens. Dans la classe de Katrina, par exemple, quatre enfants sont totalement estophones, les 22 autres venant de familles mixtes ou russophones.

Aucun russophone ne veut apprendre l'estonien : faux

"Mes parents voulaient que je puisse vraiment parler les deux langues, sans avoir de remise à niveau une fois à l'université. " Jurgeni Sirai, 20 ans, était autrefois scolarisé dans l'école estophone de Narva. Il vient de commencer ses études supérieures. Selon lui, aucune de ses connaissances, quelle que soit l'école qu'elles aient fréquentée, n'émet de jugement sur son éducation à l'estonienne. Certaines regrettent même de ne pas avoir suivi le même cursus.

Les russophones sont nostalgiques du pays de leur grands-parents : vrai

"Ma grand-mère regarde la télévision russe, elle ne suit que les actualités de ce pays… mais elle ne serait pas prête à partir ", raconte, amusé, Jurgeni. Quant à lui, il soutient l'équipe de foot russe bien qu'il se sente estonien.

Les russophones veulent imposer leur langue : vrai et faux

Au cinéma de Narva, les films étaient autrefois projetés en version originale avec des sous-titres estoniens ou russes selon les séances. Aujourd'hui, ils programment des films doublés en russe et sous-titrés en estonien. Les estophones le voient comme le résultat d'un lobbyisme actif. Au cinéma, on affirme que la motivation est... purement commerciale.

 

Chloé Rouveyrolles

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