Similitudes entre 1789 et 2019 : pour quelles conséquences ?

Depuis le début du mouvement des « Gilets Jaunes », les analogies avec la révolution de 1789 sont fréquentes. Ces rapprochements ont-ils un sens ? Existe-t-il un lien pertinent entre les deux époques ?

Similitudes entre 1789 et 2019 : pour quelles conséquences ?

Je suis écrivain. Or, pour tout écrivain, les mots ont un sens. Alors avez-vous remarqué, vous aussi ?

Depuis le début du mouvement des « Gilets Jaunes », les analogies avec la révolution de 1789 sont fréquentes. Très vite, on a entendu parler de « Cahiers de doléances » ou bien d’ « Etats Généraux » ; des guillotines ont parfois surgi sur les ronds-points ; des femmes se sont mises à porter des bonnets phrygiens ; un leader politique a également fait remarquer l’homonymie du révolutionnaire Jean-Baptiste Drouet, qui arrêta Louis XVI à Varennes, avec l’un des initiateurs du mouvement actuel, Eric Drouet, etc.

Alors même si comparaison n’est pas raison, la tentation est évidemment forte de vouloir y « regarder de plus près ».

En effet, tous ces rapprochements ont-ils un sens ? Existe-t-il un lien pertinent entre les deux époques, une sorte de convergence qui pourrait nous éclairer sur les développements de la crise actuelle ? Ou bien ne s’agit-il que de comparaisons faciles, et donc abusives ?

Si la réponse à ces  questions devait s’avérer positive, notre questionnement pourrait vite devenir intéressant, notamment en raison des terribles violences qui ont accompagné le mouvement révolutionnaire. Grâce à cet éclairage, on pourrait ainsi essayer de trouver des débouchés plus « civilisés », et plus constructifs, au mouvement contemporain des « Gilets Jaunes ».

Pour commencer, observons rapidement à quoi ressemblait le royaume de France en 1789. Très schématiquement, cette société inégalitaire se divisait en trois catégories bien connues : la noblesse, qui jouissait de privilèges exorbitants par rapport à la classe laborieuse, très majoritaire, du tiers état ; entre ces deux catégories, le clergé se composait essentiellement d’individus eux-mêmes issus du tiers état. Cependant, les leviers du pouvoir, au sein du clergé, restaient principalement détenus par des personnes originaires de la noblesse.

Jusqu’à la mi-juillet 1789, le ciment qui permet à cette structure inégalitaire de se maintenir, en dépit des injustices flagrantes qui la traversent, est un concept indépassable, un dogme : il s’agit d’un être omniscient, tout puissant, et forcément bienveillant… Dieu ! Sociologiquement, Dieu est une idée géniale. Et, encore plus génial, Dieu nous a fait cadeau de son représentant sur Terre : le roi. Quelle chance ! Le roi, représentant direct d’un être par essence intouchable, est donc lui-même intouchable, ainsi que son régime, ou toutes les décisions qu’il prend.

D’accord… Mais imaginons tout de même que le tiers état se mette à douter de l’infaillibilité des décisions du roi. Imaginons que la base de cette pyramide commence à vaciller… Pas de problème : le clergé est là pour, comme on dirait aujourd’hui, « faire de la pédagogie ». Car le clergé, au contact de ses ouailles dimanche après dimanche, messe après messe, rassure le « bon peuple » sur l’équilibre divin, et donc nécessaire, de la société. En résumé, on dit au peuple que toutes ces inégalités ont un sens, puisque c’est le bon dieu qui les a voulues. CQFD !

Pas très réjouissant tout ça… Mais il est vrai que dès que la religion se voit dénaturée pour devenir un instrument de pouvoir de l’Homme sur l’Homme, elle perd aussitôt tout aspect positif… Terminons quand même notre tour d’horizon de la société de 1789 :

Car, enfin, pour que tout bon ciment tienne, il faut évidemment lui injecter un peu d’eau. Et cette eau que l’on distille dans les cerveaux de 1789, comme pour mieux les laver, c’est le sentiment de… culpabilité ! Eh oui : à travers la confession, ou à travers la notion de péché, le clergé dit à tout un chacun ce qui est bien, et ce qui est mal. Ainsi, le tiers état est maintenu dans un sentiment de culpabilité permanente, afin de mieux l’infantiliser. Celui-ci va donc accepter taxes, ou impôts divers, sans jamais vraiment broncher. Pendant ce temps, la noblesse, souvent oisive, s’engraisse à ses dépens… Jusqu’à ce que se produise la déflagration initiale et salutaire du 14 juillet 1789, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers.

Alors, tout cela est-il bien fini ? Dans notre société moderne de 2019, qu’y aurait-il de comparable avec le royaume de France sous Louis XVI ? La structure sociale contemporaine serait-elle toujours aussi inégalitaire ? Et pourrait-il exister une nouvelle forme de noblesse, de clergé ou de tiers état ?

Est-ce que cela vous intéresse ? Alors allons voir !...

Dans un premier temps, il est assez facile de constater que les revendications majoritaires du mouvement des Gilets Jaunes – à savoir le pouvoir d’achat, le poids de la fiscalité, le manque de considération par le pouvoir, la dénonciation des inégalités et des injustices, par exemple – correspondent, peu ou prou, à celles des sans-culottes.

Si cette observation est juste, peut-on alors également identifier une nouvelle « noblesse », qui contrôlerait les leviers du pouvoir à son profit ? Curieusement, c’est précisément ce même terme qu’utilise le sociologue Pierre Bourdieu, lorsqu’il qualifie la classe dirigeante française de « noblesse d’Etat ». D’autres que lui parleront de technocratie, de technostructure, ou bien encore d’élites. Mais tous dénonceront la main mise de certains grands corps de l’Etat sur les leviers du pouvoir. Comme, par exemple, celui des inspecteurs des finances, auquel appartient précisément l’actuel président de la République ; des inspecteurs qui investissent les principaux postes de décision, aussi bien dans la sphère publique que dans la sphère privée, et qui naviguent entre l’une et l’autre, sans risque, tout au long de leur carrière. Au final, il faut bien constater que le sommet de la pyramide sociale française a vu ses revenus progresser de façon époustouflante : alors que dans les années 70, un écart moyen de 1 à 40 séparait les salaires les plus bas des plus élevés, aujourd’hui, cet écart est passé de 1 à… 400 ! Soit dix fois plus. Les inégalités n’ont donc pas cessé de s’accroître entre les différentes classes. Clairement, les richesses sont de moins en moins bien réparties. Dans ces conditions qui, par bien des aspects, semblent similaires à celles de 1789, on peut alors se demander quel serait aujourd’hui le ciment qui permettrait à cette société française, objectivement de plus en plus inégalitaire, de se maintenir ? De nos jours, si l’on ne se réfère évidemment plus au Dieu de 1789, quel est ce concept indépassable, ce fameux dogme, qui donnerait un sens au vivre ensemble ?... Avec un peu de réflexion, et assez logiquement, il apparaît très vite que ce nouveau Dieu existe bien. Il a juste changé de nom. Car ce nouveau Dieu s’appelle dorénavant… l’Europe !

En effet, il est remarquable que lors de ses vœux du 31 décembre 2018, le président de la République ait proclamé, avec une lueur de transcendance dans les yeux : « Je crois en l’Europe ! »… Il est alors facile, et tentant, d’intervertir Europe et Dieu dans cette phrase : «  Je crois en l’Europe = Je crois en Dieu »… En l’occurrence, plutôt que de « croire » à l’Europe, on préférerait que le président ait surtout des « certitudes » à son sujet !

Car, attention, l’Union européenne que nous évoquons n’a plus grand-chose à voir avec celle des pères fondateurs de l’après-guerre. L’Union d’aujourd’hui s’est bel et bien transformée en une Europe des marchés. Une Europe qui, au fil du temps, a abandonné bon nombre de ses ambitions humanistes en rase campagne. Mais revenons à notre hypothèse d’un concept européen qui, aujourd’hui, se serait substitué à celui de concept divin : l’actuel président, semblable à un roi directement relié à Dieu, ne se présente-t-il pas lui-même à l’envie comme le représentant le plus déterminé du dogme européiste, et comme son serviteur le plus zélé ? Et donc le plus docile ?... De nos jours, ne pas adhérer aux préceptes économiques d’une sacro-sainte Union européenne, oser dire que vous en doutez, mais c’est se comporter en hérétique, en extrémiste. Au minimum, c’est ne pas se montrer « raisonnable »…. « Voyons, enfin, l’Europe, quand même… » Et la critiquer dans sa configuration actuelle, mais ce serait presque blasphémer !

Pourtant, cette Europe sacralisée, que l’on a déifiée à dessein, c’est bien celle de M. Juncker, l’actuel président de la commission européenne, n’est-ce pas ? Un Jean-Claude Juncker mis en cause dans l'affaire des « Luxembourg Leaks », une affaire qui révèle de manière édifiante l'organisation de l'exil fiscal de plus de mille entreprises avec l'approbation de l'administration luxembourgeoise des impôts. Dont il était le chef… C’est bien cette Europe des commissaires européens non élus qui, pourtant, bizarrement, disposent d’une autorité supérieure à celle de gouvernements qui, eux, ont été élus par leur peuple ?... Démocratie, démocratie, vous avez dit démocratie ?... Nous parlons bien de cette Europe dont nous avons rejeté le projet de constitution en 2005, mais que nos « élites » politiques, dans leur grande sagesse, ont tout de même fini par nous imposer ?... Démocratie, vous avez dit démocratie ?... Il s’agit bien de cette Europe de l’austérité, qui administre à la Grèce depuis 2008 une purge effroyable, qui a vu le pays perdre un quart de son PIB, son chômage croître de 190%, la mortalité infantile augmenter de 42,8%, les suicides de 44%, et les dépressions de 272% ? L’Europe de la concurrence fiscale entre les Etats, qui permet ainsi l’évasion des plus grosses fortunes individuelles ou celles des multinationales ? Carlos Ghosn aux Pays-Bas, des milliardaires en Belgique, certains GAFA en Irlande, etc. Enfin, c’est aussi l’Europe d’une concurrence organisée entre les travailleurs, dans l’unique but de tirer les salaires vers le bas.

Le drapeau de cette Europe-là, qui est en réalité le drapeau du dogme européiste néolibéral, un drapeau dressé au fronton de nos mairies, planté au cœur de notre assemblée nationale, dorénavant enroulé autour du drapeau tricolore de la République comme un serpent qui chercherait à l’étouffer, eh bien ce drapeau que nous n’avons pas choisi finit par nous paraître aussi incongru, et aussi dérangeant, que s’il s’agissait… d’une nouvelle croix ou d’un nouveau crucifix !

Car oui, franchement, dévoyer le projet européen à ce point, ça peut énerver…

Reprenons le fil de notre réflexion : en 1789, l’eau que l’on injecte dans le ciment de la religion pour mieux solidifier l’édifice social, s’appelle la culpabilité. Et en 2019, quelle est la nouvelle culpabilité que nous distillerait la religion européiste des marchés ?... Mais voyons, mais c’est… la dette ! A ce propos, il est intéressant de noter que, curieusement, en allemand, dette et culpabilité ne sont qu’un seul et même mot : die Schuld ! Drôle, non ? Par ailleurs, cette nouvelle culpabilité peut prendre plusieurs formes. Elle peut s’appeler le triple A, les 3% de déficit, le réchauffement climatique, le chômage, la transition écologique, la fin du monde, etc., bref autant de réalités qu’il nous faut prendre en compte, mais qui, là, sont instrumentalisées, et donc travesties, pour mieux justifier que l’on nous fasse encore un peu plus les poches. En résumé, la dette, cette nouvelle culpabilité, est venue s’abattre sur nos têtes et sur nos consciences, ainsi que sur celles de nos enfants, puis celles des générations à venir tant elle est énorme, à tout jamais insurmontable, indépassable… Et malheur à qui voudrait la contester : il lui sera répondu que pour la combattre, il n’existe pas d’autre politique, pas d’autre système économique, pas d’autre système de pensée. C’est IM-POS-SIBLE… « TINA » comme disait Margaret Thatcher : « There is no alternative » ! Quelle fable… Mais ceux-là mêmes qui défendent ce système, en le présentant comme l’unique débouché possible, ont-ils seulement conscience que tout ce qu’ils nous en disent, c’est que le néolibéralisme n’est rien de plus qu’un cul-de-sac de la pensée… Comme l’écrit Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats en Belgique : en raison de sa nature totalitaire et nihiliste, le néolibéralisme n’est qu’un fascisme !

Mais nos pseudo élites auraient tort de se gêner, parce que jusqu’à maintenant, la fable de la dette, ça marche ! Et si ça marche, c’est peut-être qu’il existe un nouveau clergé, chargé de la fameuse « pédagogie » de cette pensée unique et donc indépassable… Entre parenthèses, le terme de « pédagogie », que nos gouvernants ne cessent de ressasser, implique forcément une relation de maître à élève, une relation de maître à enfant, une relation de maître à subordonné… Elève, enfant, subordonné, vu sous cet angle, la fameuse « pédagogie » des gouvernants vous convient-elle toujours ? Et nos gouvernants se prendraient-ils donc pour nos « maîtres » ? On croyait pourtant que « ministre », étymologiquement, venait du latin « minister », formé depuis la racine « minus », qui signifie « inférieur », et que donc littéralement, ministre signifiait « serviteur ». C’est amusant comme les rôles peuvent s’inverser parfois...

Toujours est-il que la noblesse d’Etat, comme la désigne Bourdieu, a bel et bien trouvé son clergé : et comme l’ancien clergé, il est majoritairement composé de membres issus du peuple mais, là aussi, comme l’ancien, on trouve à sa tête des individus originaires des élites… Est-ce que vous avez deviné ? Mais oui, bien sûr ! Il s’agit du « clergé médiatique ». Et ce clergé est encore plus efficace que ses prédécesseurs : car plus besoin d’attendre la messe du dimanche, ou de convaincre le bon peuple de se rendre à l’église. Dorénavant, par le biais de la télévision ou de la radio, il s’invite chez vous chaque jour de la semaine, dans vos salons, dans vos chambres à coucher. Il est au quotidien le relais de la bien-pensance dominante. Par ailleurs, ne qualifie-t-on pas de « Grande Messe » le journal de 20h ? Les mots ont toujours un sens…

« Mais alors», me direz-vous, si les membres de ce clergé médiatique sont eux-mêmes issus du peuple, alors pourquoi relaieraient-ils un discours contraire aux intérêts de leur classe d’origine ?... Elémentaire mon cher Watson : à la tête de 90% des principaux médias français, on ne trouve plus aujourd’hui que neuf grands groupes, soit donc neuf personnes distinctes seulement. Par ailleurs, la plupart de ces neuf dirigeants se sont déclarés favorables, dès la campagne présidentielle, au programme politique de l’actuel président de la République. Mettez-vous à la place d’un journaliste, employé par l’un de ces groupes : il connaît l’orientation politique de son patron. Imaginez un instant que son analyse objective d’un contexte aille à l’encontre des thèses du parti au pouvoir, thèses auxquelles son propre organe de presse s’est rallié. Va-t-il le défier, au risque de perdre son emploi ? Ou bien ce qu’on appelle la « pensée unique » ne va-t-elle pas s’installer en lui d’elle-même, par autocensure, parce qu’il sait qu’en cas de désaccord, sa carrière est menacée à tout moment ?... Par ailleurs, on sait aussi que ces dernières années, ce que l’on a pudiquement appelé des « reprises en main » ont eu lieu dans ces salles de rédaction. Enfin, dans le pire des cas, on peut même assister, comme ce fut récemment le cas de la part de la rédaction de France 3, à une manipulation grossière des images au cours d’une manifestation de Gilets Jaunes à Paris, lorsqu’un slogan hostile au président fut effacé.

Est-ce que tout cela vous surprend, ou pas ? Dans ce contexte, certains médias, plutôt que de s’ériger en victimes, feraient mieux de se demander pourquoi ils ont été conspués lors des récentes manifestations.

A présent, après avoir tenté d’identifier une noblesse et un clergé modernes, partons à la recherche de notre tiers état du XXIème siècle. Très vite, on rencontre nos fameux « Gilets Jaunes » et leurs revendications sociales. Cependant, il faut préciser que le terme « Gilets Jaunes » est impropre, car il limite, de façon subjective et donc orientée, sa véritable réalité. Car les soi-disant Gilets Jaunes sont avant tout des… Français ! En effet, le mouvement est bien composé de jeunes, d’étudiants, d’anciens, de retraités, de beaucoup de femmes, d’artisans, de chefs d’entreprise, de citoyens ayant voté pour le parti au pouvoir. Bref, des Français tout simplement, dans leur diversité, leurs envies, leurs passions, leurs excès mais aussi, surtout, dans leur soif insatiable d’équité.

Dorénavant, si le parallèle entre 1789 et 2019 ne vous paraît –  peut-être – plus tout à fait saugrenu, que faut-il en penser ? Faut-il redouter les mêmes dérives, sanglantes et barbares, que celles qu’a engendrées le mouvement révolutionnaire ?

Le pouvoir actuel, par son comportement partisan et fermé (« Nous serons plus radicaux ! », nous disait récemment son porte-parole), par ses intimidations, par ses coups de menton répétés, et sa réponse exagérément autoritaire à la crise, semble ne plus laisser au citoyen, qui aurait l’esprit critique, que deux alternatives : soit la SOUMISSION (par exemple quand le pouvoir scande : « Rentrez chez vous, la récréation est finie, ça suffit », comme on le dirait à des gosses. Mais attention : si vous mettez un genou à terre, préparez-vous déjà à poser le second et bientôt plus encore, comme ces lycéens de Mantes-la-Jolie, mains sur la tête. Est-ce une option qui vous tente ?...) Ou bien, seconde alternative à l’opposé de la soumission, il ne vous resterait plus que l’option de la VIOLENCE. Or, succomber à la violence, c’est accepter d’être manipulé, téléguidé, conditionné par le pouvoir. En effet, si vous vous montrez violent, c’est toujours lui qui suscite vos réactions. Ensuite celui-ci, qui vous a pourtant fait violence en vous imposant ses vues, vous retournera le miroir avec une certaine perversion. Ainsi, le pouvoir aura beau jeu de dénoncer votre propre violence, qui est pourtant celle qu’il a lui-même suscitée. Pour vous désarmer, il ne lui reste alors plus qu’à exercer sa violence, réputée légitime, contre vous. Vous voilà échec et mat à tous les coups… Mais cette violence, c’est pourtant celle que vous-même lui avez déléguée par votre vote, n’est-ce pas ? Cette violence dite légitime, violence dont il a le monopole, alors au profit de qui s’exerce-t-elle ? Toujours au profit du peuple, ou bien… contre lui ? Si c’est le cas, alors la violence du pouvoir peut-elle être encore qualifiée de « légitime » ? C’est une vraie question… L’article 12 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen stipule en effet : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». Cela laisse songeur…

Ceci étant posé, nous n’avons toujours pas résolu notre problème de départ : entre soumission et violence, existe-t-il une troisième voie ? La réponse est oui, bien sûr ! S’agit-il pour autant de celle du « Grand Débat », annoncé par le président sous la pression des contestations, un débat vite abandonné par sa première coordinatrice et, dorénavant, directement piloté par le gouvernement – on n’est jamais si bien servi que par soi-même ! –, un débat dont les contours et les issues sont toujours aussi flous, et qui, en fait de débat, ressemble surtout à un stand up de l’actuel président ? Evidemment non, car ce rendez-vous ne peut être qu’une hypocrisie, une tartufferie absolue, dans la mesure où le pouvoir connaît depuis longtemps les revendications majoritaires des manifestants. Accepter un débat dont le cadre, et l’issue, seraient dictés par le pouvoir en place, ce serait accepter de se soumettre, encore et toujours, à ses vues. Par ailleurs, le pouvoir en place n’a en l’espèce aucun intérêt à répondre aux demandes qui lui seront faites. Il s’agit juste pour lui, a minima, de gagner du temps. Mais plus encore, son objectif est de faire croire à ceux qui accepteront ce pseudo dialogue, qu’ils auront émis des choix. En réalité, le seul choix disponible sera celui du type des chaînes qui seront imposées. Des chaînes qui, toutes, seront évidemment à la convenance du pouvoir en place.

Non ! Si un débat doit avoir lieu – et c’est bien le dialogue qu’il faut privilégier –, celui-ci doit se dérouler sans pilotage vertical, sans téléguidage par le pouvoir en place. Car ceux qui lui ont confié le pouvoir – c’est-à-dire le peuple – ceux-là-mêmes ont précisément besoin d’en débattre. Entre citoyens français, tout simplement. Par son vote, le peuple a confié le pouvoir à un parti. Par son vote, il peut le lui reprendre. Sans soumission, et sans violence. Et ce d’autant plus lorsque de 60 à 80% d’une nation soutiennent un mouvement de contestation. Dans ces proportions, sa légitimité, alors évidente, ne saurait être remise en question. C’est donc au peuple souverain de choisir cette troisième voie du débat, par lui-même et pour lui-même. Pendant cette période de transition, il convient donc d’assécher le parti en place de son pouvoir, puisque, manifestement, ce dernier ne souhaite pas s’en démettre de lui-même. C’est donc aux citoyens libres d’organiser leur propre débat, de se tourner vers leurs élus locaux, notamment les maires, pour les associer à l’organisation de leurs concertations. De ces assemblées locales doivent pouvoir émerger des tendances, des lignes directrices ; on doit pouvoir y élire des représentants qui, à terme, pourraient par exemple venir jeter les bases, au niveau national, d’une future assemblée constituante. En résumé, débattre et choisir par soi-même, pour soi-même. Avec un projet de société véritablement décidé et construit depuis la base.

Finalement, à l’issue d’un processus démocratique de ce type, le peuple souverain pourrait enfin dire : « Voilà ce que nous voulons vraiment », tout en conciliant démocratie directe et représentative. De cette façon, le peuple est et reste souverain. Le peuple a donné, le peuple reprend. Ceux qu’il a élus demeurent à son service. Et pas l’inverse… Car si les dirigeants sont véritablement là pour leur peuple, s’ils sont les premiers garants de la démocratie, en quoi cela peut-il les gêner de remettre leur mandat en jeu ? En quoi cela peut-il gêner un démocrate sincère d’appeler au vote, pour mieux en tirer sa légitimité ?... En cas de refus, la seule explication plausible ne pourrait être alors que celle du calcul politicien ou, pire encore, celle de vouloir conserver coûte que coûte un pouvoir et les privilèges qui s’y rattachent.

En 2010, dans son essai devenu célèbre, Stéphane Hessel nous disait : « Indignez-vous ! ». Mais neuf ans plus tard, l’heure n’est plus à l’indignation. Le temps est venu d’une nouvelle phase. Car ce n’est plus « Indignez-vous » qu’il faut clamer, mais « Emancipez-vous ! ».

Emancipez-vous des dogmes. Emancipez-vous de la culpabilité qu’on souhaite vous voir endosser. Emancipez-vous d’une pensée faussement indépassable que d’autres cherchent à vous imposer, évidemment à leur profit. Emancipez-vous de cette pédagogie du maître aux élèves. N’attendez plus l’onction d’un dirigeant, faussement omniscient et tout puissant. N’attendez plus ce qu’il faut penser de certains médias qui ne se comporteraient pas, ou plus, comme des contre-pouvoirs.

Dans un esprit de désobéissance citoyenne, responsable et non violent, émancipez-vous. Pensez par vous-mêmes. Si besoin, comme en 1789, créez vos propres médias. Certains ont déjà commencé de le faire… Décidez librement, avec audace, par vous-mêmes et pour vous-mêmes.

Sans soumission et sans violence. Une troisième voie existe.

Réfléchissez, lisez, créez, imaginez. Car où sont les inventeurs ? Où sont les grandes découvertes ? Où sont les grands projets collectifs ? Que sont devenus les grands espoirs ? Tous ont-ils été passés à la moulinette du « toujours moins » de l’idéologie néolibérale ?

Oui : tout en restant fidèles aux principes de liberté, d’égalité et de fraternité républicaines, accordez-vous le droit d’être libres.

Emancipez-vous !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.