5 décembre: le choix de Marianne

Au printemps 2017, Marianne épousa Narcisse, un bellâtre d’Amiens. Beau parleur, ce dernier lui avait promis un « nouveau monde ». Hélas, alors que Marianne s’attendait à des bouquets de roses, aujourd’hui, elle n’a reçu que les épines qui lui meurtrissent le corps et l’âme.

Pourtant, que la lune de miel fut belle ! Étourdie par les plus belles paroles de ce jeune inconnu, Marianne s’était donnée à celui que chacun, dans son entourage, considérait comme le meilleur des partis. Jusqu’à l’été 2017, Marianne filait le parfait amour : suspendue au bras de Narcisse, un « nouveau monde » s’offrait à elle.

Mais Marianne a vite déchanté. Au début, elle n’a pas compris pourquoi son mari s’empressait de confier les économies du ménage à ses amis les plus fortunés. Elle avait beau lui dire que ces derniers n’en avaient pas besoin, Narcisse répondait que c’était un bon placement, que ces beaux esprits – les « premiers de cordée » comme il les appelait – leur rendraient au centuple cet investissement prometteur. Mais Marianne attend toujours les dividendes de ce prêt généreux… À la même époque, elle n’a pas non plus compris pourquoi Narcisse prélevait cinq euros dans la tirelire des enfants. Alors son mari lui a expliqué que les petits devaient apprendre à faire mieux avec moins. Comme s’ils étaient trop gâtés…

Ensuite, Marianne s’est étonnée lorsque Narcisse s’est mis à la dénigrer pendant ses voyages à l’étranger. À ces gens qui ne la connaissaient pas, il racontait qu’elle était « réfractaire », pessimiste, ou qu’elle dépensait trop. À son retour, lorsqu’elle lui a demandé des explications, son mari a prétendu qu’elle avait mal interprété ses paroles. Mais de toute façon, disait-il, cela ne faisait jamais de mal de se remettre en question… Petit à petit, Marianne a fini par croire que, peut-être, il y avait du vrai dans ce que Narcisse disait à son sujet. Sûrement n’était-elle plus aussi séduisante qu’avant. Un peu trop grosse ? Tout cela devait être de sa faute après tout. Alors, insidieusement, Marianne a fini par se sentir coupable… Et même si les plus belles promesses n’étaient jamais tenues, même si en lieu et place des bouquets de roses, elle ne recevait que des épines, Marianne l’aimait encore. Elle l’avait dans la peau. En dépit des difficultés que le couple traversait, cet homme lui faisait du bien. Elle avait connu tellement de déceptions amoureuses avant lui… Il était son avenir. Elle voulait y croire !

Mais aujourd’hui, Marianne se souvient que les premiers doutes sont apparus lorsqu’elle a découvert que Narcisse entretenait à son insu un jeune homme qu’elle ne connaissait pas. Pour cet Alexandre, rien n’était trop beau : voiture, logement de fonction, ou même grade d’officier. Pendant ce temps, elle et ses enfants devaient se serrer la ceinture. Narcisse lui a expliqué qu’il n’y avait rien entre lui et cet Alexandre. Au contraire, ce dernier l’aidait énormément dans son travail. Il avait tant de qualités et de mérites, disait-il, que ce qu’il lui donnait était bien peu en regard de ce qu’il recevait… Mais lorsque Marianne s’est énervée, Narcisse l’a soudain mise au défi de « venir le chercher » ! C’était la première fois qu’elle le voyait dans cet état. Marianne n’a pas compris cette fois-là encore. Enfin, même si son mari a fini par se débarrasser d’Alexandre, « quelque chose » avait changé dans le cœur de Marianne.

Et puis les problèmes ont continué : dans ses discours, Narcisse ne cessait plus de s’en prendre à elle et à ses enfants. Il leur faisait comprendre que leurs efforts n’étaient jamais à la hauteur. Même cet Alexandre est réapparu. En réalité, Narcisse ne s’en était jamais totalement séparé.

Alors l’année dernière, quand son mari lui a annoncé qu’il lui réduisait son budget carburant – comme si elle roulait trop ! – ce fut la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Marianne a vu rouge ! Ou plutôt jaune… Un samedi de novembre 2018, elle a revêtu le gilet qui se trouvait dans son véhicule et, parcourant rues et ronds-points, elle est allée crier à qui voulait l’entendre qu’elle en avait assez de Narcisse !

Son mari n’a pas réagi tout de suite. Il a fait mine de ne pas comprendre. Si bien que le samedi suivant, Marianne a de nouveau clamé sa colère. Et c’est là que tout a commencé… Les coups, les menaces, les dénigrements, elle et ses enfants ont vu s’abattre sur eux une violence qu’ils ne soupçonnaient pas. Narcisse leur avait promis amour et bienveillance, et pourtant, c’est ce même homme qui n’hésitait plus à les meurtrir dans leur chair et dans leur âme… Samedi après samedi, la violence a continué. Marianne était désemparée. Le pire, c’est que son beau parleur de mari était parvenu à retourner contre elle les plus fidèles de ses enfants. Ceux en qui elle avait le plus confiance, ceux qui l’avaient toujours protégée, la frappaient désormais sans retenue. Sa violence était devenue la leur, Narcisse n’avait même plus besoin de se salir les mains. Alors Marianne a commencé à perdre pied…

Pendant ce temps, son mari continuait de parader comme si de rien n’était. Cent fois, il lui a promis qu’il avait changé. Cent fois, il lui a promis qu’il avait compris. Mais dès que Marianne y croyait, Narcisse recommençait… Un jour, Marianne a cessé de boire ces paroles qui sonnaient terriblement creux. Elle a fini par penser que, sans doute, cet homme portait un masque. Qu’il fallait qu’elle trouve le courage de le soulever…

Récemment, quand son mari a voulu modifier le contrat de mariage, lui expliquant qu’il réduisait le montant de sa future retraite, Marianne a explosé. Elle lui a dit : « Je te préviens, si tu fais ça, le 5 décembre je te quitte ! ». Narcisse a haussé les épaules. Une fois encore, il lui a rétorqué qu’elle dépensait trop, qu’elle était égoïste, ou bien qu’elle était trop pessimiste. Bref, il se fichait bien de ce qu’elle ferait le 5 décembre.

Incrédule, Marianne a tout d’abord pensé que son mari ne lui laissait plus que deux choix : se soumettre, encore et toujours, et attendre ses prochaines violences qui, évidemment, seraient pires encore parce qu’elle avait cédé ; ou bien laisser libre cours à sa colère et, dans une crise d’hystérie, le frapper aussi fort et aussi longtemps qu’elle le pourrait… La situation semblait inextricable. Seule face à son destin, Marianne réalisait que dans l’un ou l’autre cas – violence ou soumission – c’était encore lui qui tirait les ficelles. Une fois encore, elle serait son jouet. C’était lui qui provoquait ses réactions.

Le temps passait, et Marianne se sentait devenir folle… Pourquoi avait-elle épousé ce bellâtre, dorénavant si violent et si froid ?

Marianne finit aussi par se rendre compte que si elle s’était laissé séduire, c’était probablement parce qu’elle était fragile lorsqu’elle avait rencontré Narcisse. À cette époque-là, elle était meurtrie par ses amants précédents qui, déjà, l’avaient terriblement déçue. Mais avec Narcisse, elle était allée de Charybde en Scylla. Et toutes ces pensées ne l’aidaient pas à trouver une solution à son dilemme : qu’allait-elle faire le 5 décembre ? Se soumettre, ou bien se montrer violente ?

Alors, n’y tenant plus, Marianne est sortie prendre l’air. Elle voulait respirer. Marianne est allée prendre conseil auprès de ses plus proches voisines. Celles-ci lui ont rappelé ce qu’elle avait oublié : un jour, elles aussi avaient connu ces maris violents qui les avaient frappées, brisées, puis mises à genoux. Jusqu’à ce qu’elles se relèvent enfin et que, les yeux dans les yeux, elles disent à leur tourmenteur : « Je sais que tu ne m’aimes pas. Si tu m’aimais vraiment, tu ne ferais pas ce que tu fais. Tu ne dirais pas ce que tu dis. Tu n’aimes que toi… »

« Que dois-je faire ? », leur a demandé Marianne. Toutes ont répondu : « As-tu besoin de lui, ou est-ce lui qui a besoin de toi ?... Réfléchis bien, et fais selon ton cœur. »

En les quittant, Marianne n’avait pas encore tout à fait compris le sens et la portée de leurs paroles. « As-tu besoin de lui, ou lui de toi ? », se répétait-elle. D’un coup, Marianne a réalisé qu’elle était plus forte que Narcisse. Tellement plus forte… Elle s’était mise dans la main d’un nain. Elle a compris que « chez elle » ne se limitait pas à cette maison qu’ils partageaient. En réalité, elle était partout chez elle ! Lui n’était que l’occupant d’un palais vide d’amour et de sens. Les règles qu’il édictait ne s’appliquaient à elle que si elle le voulait bien. Or, elle ne le voulait plus.

Marianne se sentit libérée. Le 5 décembre, elle laisserait Narcisse seul dans son palais. Elle ne se soumettrait plus à ses diktats. Elle ne céderait pas non plus à une colère qui lui faisait perdre l’énergie dont elle avait tant besoin pour se redresser. Avec les enfants qu’il lui restait, les plus nombreux, elle l’abandonnerait. Avec eux, Marianne allait fonder une nouvelle maison, édicter des règles équitables pour tous.

Car sans elle et ses enfants, cet homme n’était plus rien. Il n’y aurait donc ni soumission, ni violence. Marianne et ses enfants étaient enfin libres. Ils ne lui obéiraient tout simplement plus. Eux étaient forts, alors que lui n’était rien.

Leur nouvelle maison les attendait. À eux d’en inventer les règles. Car le « nouveau monde «  était le leur. Pas le sien.

Le 5 décembre, Marianne allait partir. Dans sa tête et dans son âme, elle était enfin libre. Elle oublierait Narcisse. Un « nouveau monde », le vrai, restait à inventer. Elle avait tout à faire… Sans lui.

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