Mais, bon sang, qu’il était beau ce poème !

Des batailles gagnées, des batailles perdues, ce sont les aléas de la vie. Il l’avait toujours su…

Racines © Edmey Racines © Edmey

Tout jeune, il s’était d’abord forgé ce caractère affirmé et vif dans ses passions : la sculpture et la peinture. Il savait manipuler la matière pour la transformer et la rendre belle. Innée, cette dextérité naturelle l’inspirait, il en jouait. Les aspérités devenaient rondeurs au fur et à mesure du modelage, mais il savait aussi garder certaines rugosités pour donner du caractère aux personnages, aux visages, aux choses… Il travaillait chaque forme en relief pour la rendre esthétique dans l’espace. Ses longs doigts fins étaient un atout majeur, du moins le disait-il, il les préservait. 

Et puis les dessins, les toiles, les peintures ont fait leur apparition : du crayon, du fusain, des couleurs, des fondues, des reproductions, des nus, des créations parfois inachevées. Tendresse et dureté se mêlaient dans un ensemble harmonieux et expressif. Du bout des doigts, de son crayon, de son pinceau… il travaillait le beau pour le plaisir des yeux et le partage des émotions.

Et, d’un seul coup, dans le tourbillon de sa vie, il a tourné cette page définitivement. Lui seul détenait le secret de ce renoncement.

 

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Il fondait alors une famille, se trouvait un travail dans l’architecture et quelques années après, il s’engageait en politique. Une autre passion était née pour lui. Il s’y engouffrait à corps perdu. Bientôt, il gagnait la ville, un combat dur, un résultat inespéré. Il traçait son chemin, à sa façon, pour un monde meilleur : une aspiration partagée avec d’autres. Il soulevait des montagnes, se mettant en travers des traditions politiques et des habitudes installées.

Ce sens profond de l’humain ne l’avait jamais quitté. Il ne lâchait jamais les valeurs qu’il chérissait depuis longtemps, dignité, respect, solidarité et bien d’autres encore... Maire, on lui reconnaissait une simplicité, un contact facile et une prise à bras le corps de tous les problèmes, le sens du collectif, son attachement aux inscriptions écrites sur les frontons des mairies. Tout n’était pourtant que fragilité, acquis éphémères, mieux-être incertains.

Les années passaient, des batailles gagnées, des batailles perdues, il était toujours aussi mordu de politique, la sienne défendue, celle de l’honnêteté et de la loyauté aux autres.

 

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A la fleur de l’âge, il venait de savoir qu’il était atteint d’un mal incurable. Clairement, ce n’était qu’une question de temps avant l’arrêt brutal de sa vie.

D’abord catastrophé, anéanti puis ragaillardi par son désir de vaincre, une nouvelle question se posait : comment allait-il affronter ces derniers mois ou peut-être un peu plus ? La réponse ne se fit pas attendre, il arrêtait d’emblée cette passion dévorante qui l’avait peut-être finalement miné. Personne ne le saurait jamais et puis... quelle importance !  Il réfléchissait, cherchait dans son passé les cohérences ou les incohérences de ses différents parcours, des réponses à de nouvelles interrogations sur sa vie bien ou mal remplie. Il ne se plaignait jamais cherchant inlassablement le positif.

Pour apaiser ou arrêter un peu le temps, il aimait partager des souvenirs, des combats, des choix… Mais, depuis cette nouvelle, il s’attachait toujours à goûter les plaisirs simples de la vie. Parfois, il s’isolait à la recherche de forces intérieures, désemparé par l’abandon de son propre corps, une course contre la montre perdante, il le savait pertinemment.

 

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Quelques jours avant de partir vers l’ailleurs, il lut un poème qu’il venait d’écrire. Une entrée furtive dans son jardin secret. Il y parlait de fleurs, de beauté, de couleurs, de lumière, d’idéal, de mots, d’espoir et de vie : un mélange détonnant qui tranchait avec la fuite inéluctable de la sienne. A l’évidence, il croyait toujours en la vie et en sa force de vivre…

Mais, bon sang, qu’il était beau ce poème, mon frère !

 

 

 

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