Liberté, Egalité… Ecologie

Si la gauche veut être actrice et non spectatrice de la prochaine présidentielle, elle doit réapprendre à parler le «républicain» avec d'autres mots que la droite radicale nationale. Contrairement aux idées reçues, l'écologie est un projet républicain.

Tout le monde le sait, et le répétera en boucle, surtout ceux dont les chiffres sont mauvais : les sondages à un an d’un scrutin majeur ne préjugent en rien le résultat de l’élection. Edouard Balladur, Bronislaw Komorowski, Hillary Clinton et les opposants au Brexit peuvent en témoigner. Il est donc inutile de tirer des enseignements prédictifs de l’enquête parue ce dimanche dans le JDD qui est déjà en train d’enflammer les réseaux sociaux des réactions enfiévrées des cercles militants et du commentariat. En revanche, de ces chiffres on peut déjà tirer quelques enseignements très éloquents sur le paysage politique français. On notera en passant qu’il n’y a pas de match chez Les Républicains et que, pour l’instant, la seule candidature crédible est celle de Xavier Bertrand. Mais c’est presque un détail.

Premier constat: l'extrême-droite est devenue un vote d'espérance

Le premier enseignement, et le plus douloureux pour ceux qui pensent encore que la gauche est le camp du « changement », c’est justement la dynamique « révisionniste » qui anime le vote Marine Le Pen. On s’en doutait, et c’est confirmé ici (on prendra justement en référence l’hypothèse avec X. Bertrand), Emmanuel Macron est bien le candidat des plus aisés, des « classes moyennes supérieures » (33%), des plus diplômés, de ceux en gros « pour qui ça va » ; mais il l’est encore plus nettement chez les retraités (30%), signe qu’il apparaît bien comme un facteur de stabilité pour une grande partie de la génération boomer qui atteint en ce moment l’âge de la retraite, matériellement et moralement plus confortable que ses puinés. En regard, les scores les plus importants de la candidate d’extrême droite se retrouvent dans exactement toutes les catégories qui considèrent que l’ordre actuel, économique, social ou culturel, ne leur fait pas justice : 36% de ceux qui se considèrent comme « défavorisés », 28% chez les chômeurs, 26% chez les moins de 30 ans…

Loin des grandes théories politiques qui n’excitent que les militants ou les experts, nos suffrages individuels se résument souvent à une alternative simple : « stop ou encore ». Jouer le jeu avec les cartes qu’on a en main, ou demander une nouvelle distribution (un new deal), voire carrément un changement des règles. Clairement, pour toutes celles et ceux qui n’ont rien à attendre du maintien en l’état des choses, le changement, c’est elle.

Deuxième constat: la gauche française ne parle plus qu'à elle-même

Manifestement, le combat change d’âme. Et l’espoir a changé de camp. Qu’en est-il dès lors de ceux qui pensaient avoir le monopole historique de l’espoir à défaut de celui du cœur ? Ceux qui ont toujours eu la prétention de changer la vie si l’on en croit leurs slogans ? C’est le deuxième enseignement majeur de ce sondage. Enquête après enquête, la situation de l’espace politique à gauche de Macron (un petit tiers des opinions exprimées) semble se figer dans l’impuissance minoritaire. Certes, le match « hors primaire » des candidats écologistes et socialistes semble « tranché » en faveur de Yannick Jadot et Anne Hidalgo, dont les concurrents font des scores négligeables. Mais d’une part il devient de plus en plus évident que ces deux candidats se partagent exactement le même électorat – urbain (et même parisien, pour Jadot), diplômé du supérieur, actif, plutôt dans le secteur public, et aisé. Un score de niche sociale-démocrate pour nantis, très éloignée de l’adhésion large qu’exigent la transformation écologique et la réduction des inégalités situées au cœur de leur programme. D’autre part, même les scénarios de leurs candidatures fusionnées n’élargissent pas l’espace.

Tout aussi constante, la candidature de Jean-Luc Mélenchon émerge de quelques points en tête de cette course dans la course. « Mieux placé » mais toujours nostalgique de l’occasion manquée de 2017, le candidat insoumis qui compte sur ses capacités de campagne pour faire mentir ces sondages décourageants reste cependant à un étiage faible pour un redoublant. Et à rêver d’être Mitterrand, vainqueur au 3e essai, il pourrait bien être le Bayrou de la gauche : éternellement coincé au seuil de la finale et finalement rallié au succès d’un modèle plus jeune et plus efficace.

Mais le plus déprimant, pour l’ensemble de cet espace politique, réside sûrement dans les chiffres des scénarios de 2nd tour : aucune des candidatures envisagées de cette gauche ne serait en capacité de battre Marine Le Pen – le meilleur du premier tour étant le pire du second, battu 60/40. Un chiffre pour résumer la catastrophe en marche : en cas de duel Le Pen/Mélenchon, les reports de la droite sur la candidate RN seraient écrasants, et les catégories populaires voteraient à 65% en faveur de la candidate d’extrême-droite. Il faut en prendre conscience, la gauche ne porte pas le changement qu’elles espèrent. Et avec jusqu’à 20 points d’avance la candidate de la droite nationaliste serait donc considérée comme une meilleure incarnation de la République française que n’importe lequel de ses adversaires de gauche. On croit rêver.

Tout le malentendu actuel de la gauche française se retrouve résumé dans ces chiffres : la gauche ne parle plus le « national » - et hélas, quand elle s'y risque, c'est pour développer un racisme culturel qui rappelle celui de la République des Jules justifiant la colonisation. Ce n’est pas un hasard si la laïcité et le modèle d’intégration d’une part, et le rapport à la construction européenne d’autre part sont devenus les grands clivages contemporains qui la déchirent plus profondément que la question des alliances avec les partis bourgeois il y a un siècle. Ces deux thématiques sont étroitement liées parce qu’elles déterminent le triple rapport à la nation, à l’Etat et à la France. Le problème est culturel, et stratégique : la nation est-elle encore une valeur de gauche ? Et l’Etat est-il encore le bon instrument pour parvenir à nos fins ? pour les écologistes, la question se formule même sur le modèle de la révolution socialiste : peut-on faire la transition écologique dans un seul pays ?

L’espérance que portent les forces de gauche s’inscrit dans un cadre plus large que l’hexagone. Elles parlent du monde et de la planète, quand une majorité écrasante de Français veulent qu’on leur parle d’eux. Faut-il s’y résoudre, et regarder depuis les tribunes, comme c’est le cas déjà en Pologne et dans quelques autres pays européens, le match entre le bloc libéral-conservateur et le bloc national-révolutionnaire ? Comment renouer le fil de la conversation ? Comment redéfinir ce lien ?

L'écologie, un projet de liberté, d'égalité et de fraternité

Dans un contexte marqué par les peurs matérielles et les paniques morales, la clé réside peut-être simplement dans la reprise de notre devise républicaine. Et elle tient en deux questions. Liberté, premièrement : qui va transformer notre économie ? Les ouvriers et les employés du secteur industriel, ainsi que les entrepreneurs novateurs et créatifs seront le moteur du développement des énergies renouvelables, de la reconversion des industries dépassées automobile ou chimique, de la rénovation urbaine et mobile, des industries de la dépollution et de tous ces nouveaux emplois, qualifiés ou non, qui nous viendront de la réindustrialisation potentielle de l’espace européen. Sociale et solidaire, l’écologie est un projet industriel et économique.

Egalité, ensuite : car il faudra garantir que la santé, l’alimentation et la qualité de la vie ne seront pas le privilège de quelques nantis. Au cœur de la question sociale se retrouvent les inégalités environnementales : tous ceux qui n’ont pas les moyens, qu’ils soient matériels ou culturels, de faire tel ou tel choix, de prendre ou non leur voiture, de vivre ici plutôt qu’ailleurs, de manger sainement ou pas, d’échapper au stress, à la malbouffe, aux maladies professionnelles, aux multiples pollutions. A ceux-la, il faut garantir protection et solidarité. Les autres pourront voter Macron. Inclusive et fédératrice, l'écologie est un projet social.

Dans la liberté et l’égalité s’ancre notre fraternité, notre capacité à vivre ensemble. En 2008, le « Yes we can » d’Obama avait reconnecté le rêve américain de liberté individuelle et de responsabilisation collective à un souffle plein d’espoir. Le Make America Great Again de Trump en 2016 avait galvanisé l’Amérique des perdants pour les mener au pouvoir. Sarkozy en 2007, avait ancré l’appel à la liberté et la responsabilité individuelles dans son « travailler plus pour gagner plus ». Et Macron en 2017 proposait de se libérer des contraintes du passé. La liberté et le sentiment pour chacun d’être maître de sa vie restent de puissants leviers d’adhésion. Noyée dans des querelles militantes abstraites ou dans son déni social, la gauche écologiste l’a trop vite oublié. L’enjeu pour elle en 2022 sera de reconquérir sa crédibilité nationale, redéfinir un projet politique républicain, sans tomber dans le piège du repli identitaire. Pas besoin de la nostalgie des hussards noirs ou de nos racines chrétiennes pour parler le national. La devise républicaine suffira.

Liberté ? Egalité ? Ecologie !

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