Le «séparatisme», cet aveuglement

Le président de la République a construit son récit politique et sa légitimité sur l'opposition aux dangers du Front national. Mais le tournant très sarkozyste qu'il nous propose depuis l'introduction du «séparatisme» dans le débat public laisse entendre une récupération des thématiques de l'extrême-droite, plutôt qu'une lutte contre leur influence délétère.

schiappa

C’était à Paris, hôtel de Rochechouart, dans les jardins du Ministère.

Une fête privée, certes, mais qui concerne le débat public : Jean-Michel Blanquer y régalait les animateurs du Printemps républicain pour leur prochaine saillie littéraire sur « le péril identitaire ». Quelques jours plus tôt, votre nouveau Premier ministre promettait une loi contre « le repli communautaire » et le « séparatisme religieux », en écho à votre engagement cet hiver à combattre le « séparatisme islamiste ». A la même époque, au détour d’une petite phrase du ministre de l’Education nationale, on découvrait avec stupeur qu'il existe ainsi des villes entières qui ne respecteraient plus la loi de la République, car soumises à la loi islamiste. A Roubaix, Maubeuge, Garges-lès-Gonesse, assurait gravement le ministre, le pouvoir serait « dans la rue », assumé par des « séparatistes » - même quand les élu.e.s de terrain démentent ces fantasmes. Marlène Schiappa nous parle désormais de zones grises, sans que l’on sache d’ailleurs à quoi il est fait référence.

Nous y voilà donc, le « Grand remplacement » aurait commencé. Synthèse grossière de l’insécurité chiraquienne et du karcher sarkozyste, les premiers éléments de votre récit de campagne pour 2022 ont un fâcheux air de déjà-vu. En pire. « Ils sont là, dans les campagnes, dans les villes… » : votre adversaire du 2e tour s’était ridiculisée devant la France entière avec sa gestuelle d’histoire de fantôme. Mais on dirait que sa formule vous a plu.

Mais, Monsieur le Président, qu’avez-vous fait ces dernières années ? Faut-il attendre un contexte électoral pour découvrir ce que vous prétendez connaître ? Où étiez-vous, tous, Président et ministres depuis trois ans ? Pourquoi, puisque le péril est aussi immense, n’être pas intervenu pour faire cesser cette tendance sécessionniste ? Nous sommes inquiets : par une telle inaction, aurait-on permis à des intégristes de convertir nos enfants ? Serions-nous démunis, privés des pouvoirs publics pour nous défendre dans nos quartiers abandonnés entre les mains des « fous de Dieu » ? Ces ministres qui affirment bien connaître nos quartiers auraient-ils laissé certains de nos jeunes préférer la reconnaissance d’imams salafistes à celle de leurs enseignants ? 

Nous, parents, citoyens, pour certains résidents de ces quartiers, nous voyons bien au quotidien et depuis des décennies, des territoires où en effet la loi de la République a de plus en plus de mal à s'appliquer. Evidemment, il y a de très inquiétants ayatollahs de quartier. Mais le vrai problème, c’est que face à la désespérance de plusieurs générations, la solution qui s’impose n’est pas tant l’islam radical que les trafics en tout genre qui mutilent notre jeunesse bien plus sérieusement et massivement.

Et que faites-vous pour y répondre ? Rien. Ah, si ! Le nouveau Premier ministre prétend durcir le ton et propose des amendes forfaitaires complètement inadaptées au contexte. En continuant à laisser justement des organisations confessionnelles, comme les Frères musulmans, faire ce ménage que ce gouvernement et les précédents n’ont jamais assumé. On voit très bien dans le film « Les Misérables », qui vous aurait tant bouleversé, comment à Montfermeil ou à Clichy-sous-Bois ces organisations musulmanes ont été utilisées. On fait appel à elles pour pacifier des territoires puis on leur demande ensuite de s’effacer bien sagement.

Mais sérieusement, le recul de l’Etat précède toujours l’avancée des Frères. Monsieur le Président, c’est votre inaction, vos coupes budgétaires, vos reculs, vos politiques de précarisation des quartiers qui créent ce vide rempli par d’indésirables « séparatistes ». Et les rares associations non-confessionnelles qui tentent encore d’agir rendent leur tablier faute de financements. Vous fabriquez de l’isolement, de la discrimination, de la souffrance – et vous vous inquiétez que des vautours en profitent ?

Alors même que la France avait voté Macron en 2017 pour éviter « le pire », ce « pire » est déjà là. En poursuivant cette chasse aux « mauvais » musulmans qui nuisent à l'Etat, le gouvernement continue à se tromper de cible. Bien sûr qu’il y a dans nos quartiers des islamistes radicaux prosélytes. Mais à qui la faute ? Les dénonciations hasardeuses qui dressent une partie des Français contre une autre ne cacheront pas les responsabilités de ce quinquennat devant la détresse de cette France délaissée. Monsieur le Président, les travailleurs sociaux, les associations investies depuis des années sur le terrain vous le diront : ces quartiers en souffrance subissent avant tout un séparatisme social ! Vous ne pouvez pas être aussi ignorant. Vous êtes donc cynique. Derrière le voile du séparatisme islamique, c’est la misère sociale que vous cachez.

La politique est certes affaire de récit mais confirmé dans les actes – à ce rythme, il va devenir difficile de faire la différence entre celui du président sortant et celui de son adversaire d’extrême-droite préférée. Monsieur le Président, il vous reste à peine 600 jours pour nous donner enfin une bonne raison d’avoir préféré voter pour vous en 2017 contre Marine Le Pen !

Edouard Gaudot
Rodrigo Arenas
Nathalie Laville

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