Un déficit machiavelique ?

Comment un gouvernement menant jusque là une politique libérale peut-il, pour un pauvre petit virus invisible changer si drastiquement de politique ? Serait-il tombé malade à son tour ? Serait-ce une prise de conscience subite, qu'entre les virus et les entreprises, il existe une classe d'êtres vivants appelés citoyens ?

Enfin, l'impression d'une prise en considération de l'intérêt général par nos gouvernants actuels ! Ce ne sont plus les entreprises, leur rentabilité, leur croissance, leur compétitivité qui priment, mais nous, les citoyens, notre santé, nos vies. Oui, nous-même qui, si vêtus de jaune, étions considérés comme une menace à l'ordre public, parasites qu'il fallait réprimer, souvent de façon disproportionnée. Je vous le dis, en vérité, on nous choie, on nous cajole, "restez-chez vous", "protégez-vous"... oui papa président, gentil papa.

Et pendant tout ce temps, nos pauvres entreprises perdent de l'argent, le cours de la bourse s'effondre et les actionnaires n'auront même pas de dividende... ah bon ? Enfin, il faut y regarder de plus près, parce que toutes les entreprises qui bénéficient de l'aide de l'état (report d'échéances fiscales, prêts bancaires garantis par l'état, ...) n'ont pas annulé le versement de leurs dividendes, certaines l'ont réduit, d'autres l'ont seulement suspendu de quelques mois. Et déjà on voit deux poids, deux mesures : pour les citoyens récalcitrants au confinement : des amendes, parfois salées. Pour les entreprises aidées mais récalcitrantes aux dividendes : rien, on passe l'éponge et vous pouvez bénéficier des largesses de l'état providence ...

De providence on peut aussi compter le chômage partiel payé par l’État. Cette aide, n'est-elle pas là encore surtout à destination des entreprises par la suppression des charges salariales ? Et à long terme aussi pour la préservation de la main d’œuvre, de la "ressource humaine", car à écouter le MEDEF, il faudra mettre les bouchées doubles pour rattraper le retard, bonnes gens ! Donc, papa président, cette attention pour nous, citoyens, pour notre santé et pour nos vies ... c'est juste du flan ? Est-ce pour cette raison que nos anciens en ehpad on s'en fout un peu, qu'on a décompté leurs décès qu'en second temps, que les alertes remontées par les personnels soignants sont restées longtemps ignorées ? Est-ce parce qu'ils ne sont pas des ressources humaines mises à disposition des entreprises ? Ou tout juste de la matière première pour les sociétés de profit sur la vieillesse (ce qu'elles appellent cyniquement "l'or gris") ?

Bon, soit, papa président et son gouvernement n'ont probablement pas viré leur cuti. A la place d'état providence on devrait plutôt parler de citoyens providence. Car mes petits gars et filles, le déficit abyssal qui se crée, qui croyez-vous qui va le rembourser ? Ah, parce que vous croyiez peut-être que comme ça, on allait vous faire cadeau de deux mois de "vacances" ? Hé ! Tout se paye mon brave monsieur, ma brave dame, tout se paye !

La question c'est donc qui. Et là on arrive à nos propres incohérences : je veux payer moins d'impôts ... mais je veux des services publics de qualité. Par exemple un service de santé performant et ne plus attendre des heures aux urgences (quand c'est mon médecin qui m'y envoie pour une raison valable). Ouais c'est cool, bientôt plus de taxe d'habitation, etc ... mais là encore tout se paye ...

Et si nous ne payons pas nous même, pensez-vous que ce seront les entreprises "si durement éprouvées par cette crise" qui le feront par l'accroissement des leurs charges sociales ou de l'impôt sur les sociétés ? Le pourront-elles ? Le voudront-elles ? Alors qui ? Augmenter la TVA ? Comment vous dire : c'est encore nous qui la payons ... pas les entreprises. L'Europe ? Ce sont les états membres qui la financent ... donc pour la France ce sont les citoyens en majorité (l'impôt sur les sociétés ne compte que pour environ 17 % des recettes fiscales français).

Et là je me rappelle de la Grèce en déficit, comment a été traitée ce pays : par la privatisation. Quelle aubaine pour les entreprises de s'investir sur de nouveaux marchés, avec la suppression progressive du secteur public. Pensez donc, ils sont allés jusqu'à privatiser les plages, enfin ils ont essayé !!! Que vous dire ? Que c'est encore nous qui paieront et contrairement à l'impôt, nous paierons au passage les actionnaires afin qu'ils touchent leurs juteux dividendes ... donc ce sera encore plus cher et en malus moins équitable de vivre dans notre beau pays démocratique. 

Car démocratique il l'est dans les textes, mais au delà j'ai un doute : L'Assemblée Nationale ne fait pratiquement plus qu’enregistrer les décisions du gouvernement (peut-on parler de séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs ?) et la majorité des lois sert d'abord l'intérêt des entreprises ... Regardez la loi "travail" ou encore la volonté sous-jacente de privatiser la retraite des salariés. Car messieurs-dames, il faut bien de nouveaux débouchés pour nos investisseurs ! Ils sont tellement riches qu'ils ne savent plus où placer leur argent ... un peu de bonté pour les sans-abris financiers !

S'il y a certes des nécessités sanitaires au confinement, celui-ci conduit à la possibilité de privatiser beaucoup de secteurs, grâce au "remboursement impossible de ce déficit abyssal qui se creuse". Mais si nous le remboursons par la voie de privatisations, nous le paieront bien plus cher, avec les intérêts servis aux actionnaires. Alors personnellement je préfère payer plus d’impôt, ce qui permettra plus d’équité, à condition que tout le monde le paye à hauteur de ses moyens et pas seulement nous, les petites gens.

Malheureusement je crains qu'il ne faille pas trop compter sur des lois promulguées par notre papa-président pour aller dans ce sens là, mais qu'il faille compter seulement sur la solidarité et la prise de conscience de l'intérêt général chez les citoyens, ce qui signifie mettre en sourdine notre intérêt égoïste personnel.

On pourra croire que l'avant Covid-19 sera différent de l'après, que la solidarité se fait aujourd'hui générale ... J'ai un gros doute. Quand j'entends parler des applaudissements pour les soignants, j'ai plus l'impression de spectateurs au chaud devant un match de foot, de rugby ou devant le tour de France, à regarder pédaler les autres, à les encourager pendant qu'ils sirotent une petite bière chez eux ... Quand l'émission sera terminée, on se rabattra sur des séries bien captivantes pour s'évader de ce confinement professionnel oppressant, pour oublier la dure réalité de la vie et au passage échapper au vrai coût de la solidarité. Le vrai coût de la solidarité n'est pas d'applaudir aujourd'hui du haut de son balcon, ce sera demain d'être présent aux côtés de nos soignants s'ils doivent faire grève pour qu'au final, nous bénéficions tous d'un service public de qualité.

On verra alors si l'après Covid-19 sera être différent, et ce, bien au delà du système de santé public (éducation, retraite, justice, police, ...)

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