Pour mémoire, le faux procès du journalisme

Pour le dixième anniversaire de sa disparition et l'édition de ses cours au Collège de France, Mediapart salue l'œuvre de Pierre Bourdieu (1930-2002) dans une série d'articles. A cette occasion, certains lecteurs rappellent notre différend à propos du journalisme, exprimé lors de la parution sous son parrainage des Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi. Rien ne remplace le jugement sur pièces: voici donc l'article en question.

Pour le dixième anniversaire de sa disparition et l'édition de ses cours au Collège de France, Mediapart salue l'œuvre de Pierre Bourdieu (1930-2002) dans une série d'articles. A cette occasion, certains lecteurs rappellent notre différend à propos du journalisme, exprimé lors de la parution sous son parrainage des Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi. Rien ne remplace le jugement sur pièces: voici donc l'article en question.

Paru en février 1998 dans les colonnes du Monde diplomatique, dont Serge Halimi est aujourd'hui le directeur, et alors que j'étais directeur de la rédaction du Monde, cet article fut accompagné d'une double réponse, l'une de Serge Halimi (intitulée "Hors sujet"), l'autre de Pierre Bourdieu lui-même (titrée "Questions sur un quiproquo"), doublées d'un éditorial du directeur d'alors du mensuel, Ignacio Ramonet, "Informer sur l'information". Hélas, seules les premières lignes de ces textes sont consultables sur les archives en ligne du Monde diplomatique, mais si vous les lisiez ou les relisiez in extenso vous découvririez, dans mon souvenir, une discussion de belle tenue.Voici les liens: cliquez ici pour l'article d'Halimi, là pour celui de Bourdieu et là pour l'éditorial de Ramonet.

L'inconvénient d'être devenu un personnage public, comme je l'ai déjà expliqué dans Procès (2006), c'est que l'on ne vous juge plus sur ce que vous avez fait et, s'agissant d'un journaliste de profession, surtout écrit, mais sur des images toutes faites, bruits, rumeurs et réputations. Nombre de ceux qui me soupçonnent d'un crime contre l'esprit pour avoir osé discuter l'approche du journalisme par Bourdieu ne prennent pas la peine de lire, ni même de réfuter ce que j'ai tenté à l'époque d'expliquer. On peut évidemment, non sans anachronisme, juger ce texte de 1998 avec le prisme de la suite finale de l'aventure du Monde – autrement dit à l'aune de notre défaite qui intervint sept ans plus tard en 2005 et qui s'est logiquement conclue en 2010 par la fin de l'indépendance de ce quotidien, journal contrôlé par ses journalistes quand j'y travaillais.

Quand on perd, c'est d'abord de sa propre faute; et j'ai bien sûr péché par naïveté et présomption dans cette bataille du Monde qui fut à la fois trop obscure et fort piégée. Mais, à l'époque, nous nous battions ("nous" car François Bonnet, Laurent Mauduit, Martine Orange et Vincent Truffy, qui sont de Mediapart, étaient aussi de cette aventure) avec les mêmes convictions que celles qui nous animent aujourd'hui et que j'ai toujours défendues dans mes livres autour du journalisme (La Part d'ombre en 1992, Un temps de chien en 1994, Procès en 2006, Combat pour une presse libre en 2009), convictions auxquelles j'ai essayé de rester fidèle dans ma pratique du métier. Mon article de 1998 était une défense de ce combat contre une posture intellectuelle que je ressentais comme un renoncement et une désertion.

On peut tout à fait réfuter, discuter et contredire mon argumentation. Mais si je l'exhume aujourd'hui, alors que ces querelles me paraissent bien secondaires et fort lointaines, c'est pour inviter ceux qui m'en font le reproche à aller sur ce terrain, celui de la discussion, plutôt que de rester sur celui de l'excommunication pour crime de lèse-Bourdieu. De plus, mon propos ne venait pas de nulle part, rejoignant une critique que j'avais déjà étayée dans La République inachevée, sous-titré L'Etat et l'Ecole en France, paru en 1985, critique des limites politiques de la sociologie critique de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur l'éducation. Mon principal reproche, c'était qu'à trop vouloir faire système, cette pensée faisait parfois l'impasse sur les conflits et les contradictions, ces brèches par lesquelles peuvent s'engouffrer des résistances, des luttes, des ruptures et des révoltes, des dissidences et des espérances, etc.

Enfin, tous les bons connaisseurs des débats autour de l'œuvre de Pierre Bourdieu savent que certains de ses meilleurs prolongateurs, à la fois fidèles et critiques, jugent que l'approche du journalisme est la dimension la plus fragile de son œuvre, paradoxalement la moins sociologique et certainement la plus idéologique. Le débat ne porte donc pas sur la légitimité d'une critique du journalisme – et les lecteurs de Mediapart savent ce qu'il en est à ce propos chez nous – mais sur la façon dont elle est argumentée, documentée, complexifiée, etc. De ce point de vue, je ne saurais trop recommander la contribution du sociologue Cyril Lemieux dans l'ouvrage collectif dirigé par Bernard Lahire, Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu, livre sous-titré Dettes et critiques (La Découverte, 1999, réédité en 2001). Ce texte à la fois d'hommage et de discussion s'intitule "Une critique sans raison ? L'approche bourdieusienne des médias et ses limites". Vous y trouverez, de façon plus approfondie que dans mon article de circonstance de 1998, les raisons de mon reproche de schématisme à la critique bourdieusienne des médias.

Voici donc mon texte tel qu'il est paru dans Le Monde diplomatique (il fut raccourci et il existait donc une version longue que je ne retrouve plus, hélas). Jugez sur pièces. Si la forme, avec le recul, me semble inutilement raide, sur le fond je m'y retrouve toujours: souvent dans l'adversité, parfois dans la joie, c'est ce que j'ai toujours défendu, s'agissant de ce métier, le journalisme, depuis trente-cinq ans que j'en ai fait une sorte d'engagement.

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Le faux procès du journalisme

(paru dans Le Monde diplomatique, février 1998)

Ainsi donc, les journalistes seraient les «nouveaux chiens de garde», meute au service de l'ordre établi et de l'idéologie dominante. C'est du moins ce que l'on retient du pamphlet de Serge Halimi. Certes, sa cible apparente est l' «élite» de la profession, ses signatures et ses présentateurs en vue. Mais ils ne sont éreintés que comme l'avant-garde d'un métier à la dérive. S'il est quelques «voix dissidentes», concède l'auteur, leur «marginalité médiatique» n'en est pas moins « irréversible». Sur la route de l'espérance sociale et démocratique, il aperçoit un obstacle infini et tentaculaire : «Des médias de plus en plus présents, des journalistes de plus en plus dociles, une information de plus en plus médiocre.» De ce Moloch médiatique, tout détenteur de la carte de presse serait peu ou prou l'instrument et le complice. Serge Halimi ne se contente pas de le suggérer, il l'écrit : Le journalisme s'est enfermé dans une classe et dans une caste. Il a perdu des lecteurs et son crédit. Il a précipité l'appauvrissement du débat public. Cette situation est le propre d'un système.»

« Le » journalisme, donc. Les trois dizaines de cas d'espèce dont les révérences et les connivences fournissent à l'auteur sa matière sont autant de pièces à conviction pour accabler la profession, en général et en particulier. Le livre commence comme il se termine, par la désignation à la vindicte d'un « ils » aussi vague que menaçant : «Metteurs en scène de la réalité sociale et politique, intérieure et extérieure, ils les déforment l'une après l'autre. Ils servent les intérêts des maîtres du monde. Ils sont les nouveaux chiens de garde. Or ils se proclament contre-pouvoir.» Aucun contrepoint, nulle voix discordante, rien qui puisse laisser entrevoir une réalité plus complexe et conflictuelle.

À ceux qui, dans l'artisanat du métier, tentent de perpétuer ou d'inventer une pratique honnête du journalisme, il ne laisse aucun espoir. «La noirceur de ce bilan tient aussi lieu de pronostic», annonce-t-il. Pis, les soutiers de la profession, ceux qui la font vivre sur le terrain et ne se contentent pas d'en commenter l'exercice, ne sont plus guère que de dérisoires pantins, «fêtard[s] sur la brèche» du mur de Berlin, «petit[s] soldat[s] ébloui[s]» durant la guerre du Golfe, ou naïfs «Rouletabille» partis chercher l'information à Beyrouth ou à Bagdad alors que «c'est à Seattle ou à Atlanta que Bill Gates ou Ted Turner ont déjà arrêté que rien de ce qui se passe au Liban ou en Irak ne [leur] portera ombrage...».

Les accusations générales, sans nuances ni éléments contradictoires, font peut-être les réquisitoires sans appel. Elles font aussi, et souvent, les erreurs judiciaires. Que l'on ne se méprenne pas : ce n'est pas le ton polémique de ce libelle qui me dérange, mais sa démarche intellectuelle. Le journaliste n'a aucun droit à se prétendre au-dessus des querelles publiques, à l'abri des attaques et des piques. Il a du pouvoir, parfois même beaucoup de pouvoir. Il lui arrive de donner des coups. Il est donc inévitable qu'il en reçoive. Si, d'aventure, des confrères et consoeurs sont offusqués d'avoir été pris pour cible par Serge Halimi, il leur faudra se faire une raison en se souvenant de ce droit de «faire des personnalités» que revendiquait Charles Péguy, lequel ajoutait à notre propos : «Dans la grande bataille des puissances de ce monde, le journaliste ne peut pas porter des coups redoutables au nom de sa puissance, et, quand les puissances contraires lui renvoient ses coups, dans le même temps il ne peut pas se réclamer du simple citoyen.»

Rendre des comptes

La cause est entendue : le journalisme doit rendre des comptes. Ce fut déjà dit et écrit. Mais, cherchant à renouveler le genre, l'auteur s'en tient à une jauge idéologique : refus de la «pensée unique», dénonciation de la vulgate libérale, critique des dogmes maastrichtiens. Or, à cette aune, que découvre-t-il ? Que le journalisme reflète l'idéologie dominante du moment. Mieux encore : que ce n'est pas sur lui qu'il faut compter pour bouleverser l'ordre des choses, mais sur le mouvement réel de la société. Grande découverte ! Et après ? En quoi cette démonstration aux allures de condamnation nous aide-t-elle à penser le journalisme ? A définir les conditions de son utilité sociale et démocratique ? A réfléchir à une pratique citoyenne du métier ?

La critique idéologique du journalisme ne se contente pas de tourner vite court. En creux, elle induit une conception manichéenne de la profession et une vision instrumentale de l'espace public. L'auteur s'en tient uniquement à l'idéologie spontanée que véhiculent commentateurs et éditorialistes. Il épouse sans réticences ce tropisme français qui glorifie le journalisme de commentaire au détriment du journalisme d'information. Le travail d'artisan que requiert la production de petits faits vrais, la mise en scène d'informations honnêtes, l'organisation d'un débat d'idées pluraliste, toutes ces contraintes légitimes qui pèsent sur les médias d'informations générales n'entrent pas dans son propos. Il ne s'en tient qu'aux discours. Et, sans trop d'espoir, voudrait les entendre changer de registre idéologique.

Une fois passé l'effet de curiosité guignolesque pour le jeu de massacre ad hominem, c'est alors que son livre suscite un malaise. Un journaliste qui, à longueur d'éditoriaux, critiquerait la monnaie unique, dénoncerait l'impérialisme américain, ferait l'éloge de la nation républicaine serait-il forcément un bon journaliste ? Suffit-il d'être dans le bon camp, de défendre les bonnes idées, d'écouter les bons maîtres à penser, pour bien faire ce métier ? En d'autres termes, le jour, s'il advient, où les idées de Serge Halimi seront devenues l'idéologie dominante du moment, les journalistes-chiens de garde seront-ils pour autant sortis de leur chenil ? Bref, suffit-il de changer l'idéologie du milieu pour le rendre acceptable ?

Ce remède- là serait évidemment pire que le mal. Or la «logique de la responsabilité» dont l'auteur se fait le héraut semble y conduire. En cette fin d'un siècle où il fut trop souvent minuit, il devrait pourtant se souvenir qu'il y eut aussi, à gauche, un journalisme couché, de connivence et de révérence, qui nous a joué bien des tours. Ne se pensaient-ils pas dans le bon camp, épousant la juste ligne, ceux qui écartaient les faits qui les dérangeaient, de la mascarade des procès de Moscou aux ravages du Grand Bond en avant, en passant, dans un passé récent et moins dramatique, par la part d'ombre du mitterrandisme ?

De fait, Serge Halimi lui-même écarte les faits qui contredisent sa démonstration. L'historien du futur qui, le lisant, voudrait se faire une idée du paysage médiatique français ne découvrirait qu'une profession conservatrice, manipulée et uniforme, dont trente notabilités donneraient le ton, la troupe se contentant de suivre. Il ne saurait pas qu'il y eut aussi des journalistes pour rendre compte des impatiences sociales, donner la parole aux grévistes de 1995, enquêter sur le labeur des routiers, comprendre le mouvement des chômeurs, écouter patiemment le malheur diffus qu'exploite l'extrême droite, rendre compte du drame des sans-papiers à rebours des replis xénophobes, suivre pas à pas les contradictions d'une construction européenne manquant d'ambition politique et sociale, trouver des solutions inédites pour donner à voir la détresse du peuple algérien plongé dans une guerre sans images, refuser la raison d'Etat française face aux crimes contre l'humanité commis en Bosnie, discuter les fausses évidences qu'assènent ceux qui voudraient tirer un trait d'égalité entre nazisme et communisme...

Aux yeux de Serge Halimi, cette réalité-là, dont témoigne notamment Le Monde, ne compte pas. Il lui arrive même de l'ignorer sciemment. Par exemple, au chapitre de la «confluence idéologique de la droite et d'une bonne partie de la gauche autour de priorités économiques à peu près identiques» et de l'accompagnement des «choix de la classe dirigeante», il épingle un passage d'un entretien que j'ai accordé en 1996 à la revue Le Débat (1). Evoquant la place du service « Entreprises » dans notre nouvelle formule, je souligne «un choix dénué d'ambiguïtés : la micro-économie, les marchés et la finance, sans complexe, sans ce rapport trouble, voire hypocrite, au monde de l'argent qui nous a parfois handicapés». Si l'auteur avait prolongé la citation, son lecteur aurait compris que je voulais simplement dire que même la critique de l'économie ne pouvait se passer d'informations fiables, précises et pointues, pêchées au coeur de la réalité marchande. Il est vrai que, pour Serge Halimi, l'information n'est pas un enjeu de vérité, puisqu'elle se dissoudrait inéluctablement dans l'idéologie. C'est ainsi que son lecteur ne saura pas, puisqu'il oublie de le rappeler, que cet entretien avait notamment pour thème le traitement par Le Monde des grèves de 1995, mes contradicteurs y suspectant «la jubilation de militants recyclés devant un mouvement social qui réveillait leurs espérances de jeunesse»...

Penser la crise et l'événement

Cet oubli ne serait qu'une faute vénielle et ne mériterait pas qu'on s'y attarde si Les Nouveaux Chiens de garde n'était publié sous un patronage redoutable : celui du savoir et de la rigueur. La collection « Liber - Raisons d'agir », où il est paru, affirme en effet présenter «l'état le plus avancé de la recherche sur des problèmes politiques et sociaux d'actualité» et diffuser «le savoir indispensable à la réflexion et à l'action politiques». Comment, dès lors, ne pas le juger à l'aune de cette ambition ? Et, du coup, le récuser pour ses approximations et sa partialité ? A moins que cette posture savante autoproclamée ne donne la clé de ce refus de penser une profession dont l'exercice est consubstantiel d'un espace public démocratique, de ses conflits nécessaires et de ses contradictions enrichissantes.

Maître d'oeuvre de « Liber - Raisons d'agir », Pierre Bourdieu n'avait-il pas déjà tracé la route qu'emprunte Serge Halimi en signant le premier titre de cette collection ? Dans Sur la télévision, il affirme son refus radical de la «collaboration» avec les médias, n'hésitant pas à établir une «correspondance frappante» entre «collaborer avec les médias» et «collaborer avec l'ennemi nazi» ! L'attitude peut surprendre, mais elle n'en est pas moins cohérente avec une vision schématique de l'univers médiatique qui n'est pas sans rappeler l'approche par Pierre Bourdieu du monde scolaire. De la même façon que, en 1970, l'auteur de La Reproduction tenait l'école pour le deus ex machina de la reproduction sociale, dans une auto-institution permanente et harmonieuse cohérente avec l'ordre social, Pierre Bourdieu ne prend pas en compte les conflits et les contradictions qui traversent aujourd'hui le journalisme, affirmant au contraire que son illusoire autonomie serait d'une parfaite fonctionnalité pour l'idéologie conservatrice.

La place manque ici pour discuter une démarche théorique qui, à nos yeux, loin de penser la crise et l'événement, met en scène l'éternité circulaire du pouvoir des puissants sur les dominés. En revanche, ce qui est certain, c'est que, s'agissant du journalisme, elle constitue une invitation non pas à la «résistance», comme le pense Serge Halimi, mais à la désertion. De ce point de vue, le parrainage du Paul Nizan des Chiens de garde n'est pas innocent. En 1932, le jeune agrégé de philosophie ne se contente pas de déclarer la guerre à ses anciens maîtres. Il annonce qu'il entend quitter le métier de philosophe pour se mettre au service de l'appareil communiste – dont il accompagnera l'aveuglement stalinien avant de rompre courageusement après la signature du pacte germano-soviétique.

Comme ce Nizan-là, Serge Halimi semble las du métier qu'il revendique, fatigué du journalisme, de son « tas de sable » répétitif, de ses misères quotidiennes, de ses batailles usantes, de son artisanat infini. Pour notre part, nous n'y renonçons pas.

(1) « La plume dans la plaie », Le Débat, no 90, Paris, mai-août 1996.

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