Mediapart, son Club et sa démocratie

Mediapart a décidé, cette semaine, de suspendre les droits de contributions de deux de ses abonnés. Cette décision ne supprime pas leurs accès à la lecture de tous les contenus du site, mais les empêche désormais de participer au débat entre lecteurs. Explication d'une décision exceptionnelle.

Mediapart a décidé, cette semaine, de suspendre les droits de contributions de deux de ses abonnés. Cette décision ne supprime pas leurs accès à la lecture de tous les contenus du site, mais les empêche désormais de participer au débat entre lecteurs. Explication d'une décision exceptionnelle.

Dans le paysage de l'information en ligne, Mediapart est un lieu rare. En effet, l'abonnement qui donne accès à l'ensemble de nos contenus ouvre automatiquement un large droit à contribuer, que ce soit sur son blog personnel, dans les commentaires publics ou par la messagerie privée. Média participatif par essence, Mediapart est donc de surcroît une plate-forme de blogs, dont la lecture reste en accès libre pour tous, et un réseau social spécifique, permettant à ses abonnés de communiquer entre eux, de construire des relations personnelles et de prolonger leurs échanges au-delà de la sphère publique.

Aucune presse en ligne n'offre aujourd'hui à ses lecteurs une telle association de services. Sur notre page d'accueil, le Club de nos abonnés, riche de leurs contributions, réflexions et informations, est d'emblée placé en vis-à-vis du Journal réalisé par la rédaction de Mediapart. Tout abonné, sans aucun filtre, ni choix ni relecture par l'équipe de Mediapart, peut donc écrire ce qu'il veut dans l'espace public original inventé par Mediapart. Validée par le décret, paru fin 2009, définissant le statut de la presse d'information en ligne, notre règle est celle de la modération a posteriori dans les espaces contributifs des lecteurs.

La règle de départ est donc celle de la liberté totale dans la responsabilité maximale: chacun est libre, chacun est responsable. En créant Mediapart, nous faisions nôtres les principes énoncés en préambule de la première Constitution républicaine, celle de l'An I, dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 : «La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui: elle a pour principe la nature; pour règle la justice; pour sauvegarde la loi; sa limite morale est dans cette maxime: Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu'il te soit fait.»

Echo de cette ancienne promesse radicalement démocratique, le cadre de cette responsabilité est sur notre site explicite: chaque abonné de Mediapart s'engage à respecter la Charte de participation à Mediapart (accessible en page d'accueil, sous l'intitulé Charte éditoriale et à lire ici) ainsi que nos Conditions générales d'utilisation du site (à lire ici). Cette double obligation est explicitement mentionnée dans nos Conditions générales d'abonnement à Mediapart (accessibles en page d'accueil, sous l'intitulé CGV et à lire ici).

Reste que la liberté vit toujours au risque d'elle-même. Et d'autant plus dans une communauté d'ampleur croissante. Mediapart n'est pas un journal confidentiel : nous avons dépassé début 2010 les 20.000 abonnés individuels, auxquels il faut ajouter l'équivalent de 5.000 abonnés via les abonnements groupés de collectivités, de médiathèques ou d'entreprises ; pas un jour ne passe sans nouveaux abonnements, dans une croissance quotidiennement positive, une fois défalquées les résiliations ; et nous comptons plus de 500.000 visiteurs uniques par mois.

Dans une telle fréquentation, il est inévitable de croiser, un jour ou l'autre, l'excès ou l'humeur, la virulence ou le délire, bref l'humanité dans ses souffrances ou ses violences. Nos principes radicalement démocratiques étant posés restait à inventer, avec le temps et l'expérience, les bonnes règles et les bons usages permettant que cette libre participation produise un débat digne et riche, ouvert à tous et respectueux de chacun.

Quitte à abuser de la patience de certains de nos abonnés, lassés ou déçus par l'image déplorable momentanément donnée du débat mediapartien, nous avons toujours pris le temps de la réflexion avant de réagir face aux débordements signalés dans les commentaires ou dans les blogs. Bien trop précieux et trop fragile, la liberté d'expression de tel ou telle des abonné(e)s de Mediapart ne saurait être limitée sans d'infinies précautions.

Nous avons donc procédé par étapes. D'abord, à l'automne 2009, Géraldine Delacroix, longtemps journaliste à Libération, nous a rejoint pour prendre en charge à temps plein l'animation et le suivi du Club. Ensuite, de nouvelles fonctionnalités (qui, hélas, ont encore parfois quelques ratés techniques) ont été mises en place, permettant d'alerter la rédaction sur des contributions contraires à notre Charte, facilitant la dépublication d'un commentaire violant nos principes et ouvrant la possibilité de fermer aux commentaires un billet de blog. Enfin, nous avons décidé, cette semaine, de mettre en pratique une des règles prévues dans notre Charte de participation et dans nos Conditions d'abonnement.

Exceptionnelle, et nous espérons qu'elle le restera, cette mesure sanctionne l'abus répété, constant et insistant, de sa liberté d'expression par un abonné au détriment de celle des autres abonnés. Elle ne sanctionne pas des idées, mais des comportements. Ici, le virtuel rejoint le réel : aucun débat ouvert dans une salle publique ne pourrait tolérer qu'on agresse verbalement des participants, qu'on les insulte ensuite en privé, qu'on monopolise la prise de parole, qu'on intervienne sans se soucier du sujet débattu, qu'on impose aux autres ses propres obsessions, qu'on refuse d'échanger ou d'argumenter, qu'on crie ou qu'on hurle, etc.

Il s'est donc trouvé deux abonnés qui, malgré des alertes régulières et des mises en garde répétées, n'ont aucunement changé d'attitude, au point que leur constante intervention sur les fils de commentaires finissait par faire fuir les autres abonnés, las d'être empêchés de poursuivre une conversation démocratique sereine et enrichissante. Après consultation de nos avocats, nous leur avons adressé, la semaine passée, le courrier qu'on lira ci-dessous pour leur annoncer que nous suspendions leur droit à contribution, ce qui ne les empêche aucunement de lire nos contenus. Ce faisant, nous ne faisons qu'appliquer l'une des dispositions du contrat de lecture qu'ils avaient acceptée en s'abonnant.

Le modèle participatif défendu par Mediapart est un bien inestimable qui anticipe ce que devrait être et sera peut-être la presse démocratique de demain. Il est d'abord confié aux bons soins de nos lecteurs. Des lecteurs que nous ne saurions trop inviter à contribuer sous leur nom plutôt que sous un pseudonyme, tant l'anonymat nuit à la confiance dans l'échange. Tout comme les journalistes, qui signent de leur nom, ne font-ils pas désormais partie de l'écosystème de l'information numérique?

Aussi espérons-nous vivement que cette décision exceptionnelle n'aura pas à être répétée, chacun de nos abonnés ayant à cœur de protéger, d'élever et d'enrichir Mediapart.

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PS : Voici donc le courrier qui formalise cette modération ultime, par exclusion du Club des contributeurs de Mediapart :

Cher abonné de Mediapart, cher "X...",

Depuis longtemps, nous avons constaté, après avoir été alerté par d'autres abonnés, que nombre de vos contributions sur notre site, publiées par l'intermédiaire de nos services participatifs, contrevenaient à nos conditions générales d'abonnement ainsi qu'à notre Charte de Participation, dont vous avez accepté les termes lors de votre abonnement et à l'occasion de votre première contribution.

La Charte de participation à Mediapart comme les conditions générales d'abonnement au journal Mediapart prévoient expressément (dernier alinéa du point 5 de la Charte de participation à Mediapart et douzième alinéa du point XI des conditions générales d'abonnement) dans le cadre de l'utilisation des rubriques participatives, qu'à défaut de respect de la Charte de participation dans le contenu que vous publiez, et « en cas d'utilisation abusive de votre liberté d'expression, ou de plainte d'un tiers, Mediapart pourra être amenée à supprimer vos contributions, voire la possibilité de publier sur notre site via votre compte ».

Or, à de nombreuses reprises et malgré nos alertes réitérées, vous n'avez pas respecté vos engagements souscrits lors de votre abonnement. De nombreux abonnés se sont d'ailleurs plaints auprès de nous de messages de votre part qui, outre leur possible caractère illicite, révélaient un refus manifeste de respect d'opinions différentes de la votre.

Nous ne pouvons tolérer que de tels comportements soient maintenus sur notre site alors que vous aviez été d'ores et déjà prévenu.

Nous sommes donc au regret de vous informer que nous suspendrons, sans délai, à compter de l'envoi de la présente, la faculté qui vous était ouverte de publier sur notre site via votre compte toute contribution, tout commentaire, article d'édition ou billet de blog.

Cette décision ne supprime pas votre accès à la lecture de tous les contenus de notre site. Vous pouvez évidemment résilier à tout moment votre abonnement à Mediapart dans les termes prévus par les conditions générales d'abonnement.

Bien à vous,

Edwy Plenel,
Directeur de la publication
Président de la Société éditrice de Mediapart

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