Mediapart, les banques et le paiement en ligne

Obsédé par ses profits à court terme, le système bancaire ne prépare pas l'avenir. En voici une nouvelle démonstration : l'entrave subie par Mediapart dans sa croissance par la faute des banques. Les retards français sur le paiement en ligne ne cessent de nous pénaliser, et nous appelons nos lecteurs à nous aider à contourner cet obstacle en privilégiant l'abonnement par prélèvement automatique. Explications.

Obsédé par ses profits à court terme, le système bancaire ne prépare pas l'avenir. En voici une nouvelle démonstration : l'entrave subie par Mediapart dans sa croissance par la faute des banques. Les retards français sur le paiement en ligne ne cessent de nous pénaliser, et nous appelons nos lecteurs à nous aider à contourner cet obstacle en privilégiant l'abonnement par prélèvement automatique. Explications.

La révolution numérique bouleverse les métiers de l'information, leurs certitudes et leurs habitudes. Dans ce contexte, la presse qui se réinvente sur Internet est un laboratoire aussi bien éditorial qu'économique (lire ici notre article: L'exception Mediapart). Face à la presse imprimée, Mediapart fut ainsi en première ligne de l'exigence d'une neutralité des supports – le statut de la presse en ligne – et de la défense d'une égalité des droits – la même TVA à 2,1%. Aujourd'hui, Mediapart soulève un nouvel enjeu : l'injustifiable entrave des banques à notre croissance, liée aux retards spécifiquement français sur le paiement en ligne.

Pionnier dans le modèle payant, Mediapart offre à ses lecteurs un moyen simple, rapide et sécurisé d'abonnement, privilégiant le paiement en ligne par carte bancaire. Il représente actuellement 90% des abonnements à Mediapart, le restant étant partagé entre les trois autres modes de paiement proposés (par chèque, par virement bancaire ou par autorisation de prélèvement). Le résultat est là : depuis que nous existons, il ne se passe pas de journée, aussi bien en semaine que le week-end et les jours fériés, sans nouveaux abonnés. Plus ou moins forte selon l'actualité ou le moment, cette croissance n'en est pas moins constante.

Validant notre démarche éditoriale, son indépendance et sa différence, elle donne raison à notre pari initial d'une création de valeur par des contenus qualifiés et hiérarchisés suscitant l'adhésion d'un public renseigné, à l'opposé d'une gratuité publicitaire où règnent les flux de l'immédiateté et les foules de l'anonymat. Mais cette croissance est sans cesse grignotée, réduite voire, parfois, annulée, par un mécanisme pervers sur lequel ni Mediapart ni ses abonnés n'ont prise : il s'agit d'incidents ou de refus de paiement dont le système français des cartes bancaires porte seul la responsabilité.

Voici les ordres de grandeur. Au début de l'automne 2011, plus de 100.000 personnes avaient payé au moins une fois un abonnement à Mediapart. Plus de la moitié d'entre elles avaient un abonnement en cours d'activité, soit, dans notre jargon commercial, 55.000 abonnés « actifs nets payants ». L'autre moitié (soit 45.000) regroupe des abonnements arrêtés ou suspendus dont seulement 25.000 l'ont été à la suite d'une demande de résiliation volontaire par l'abonné lui-même. Autrement dit, près de la moitié des abonnements arrêtés (soit 20.000) l'ont été à la suite d'un refus de paiement de la banque empêchant la poursuite de l'abonnement par carte bancaire.

Si nous n'étions pas confrontés à cet obstacle, Mediapart compterait sans doute bien plus d'abonnés que les 56.000 atteints en cette fin d'année 2011. Pour faire simple et direct, la transaction « commerciale » entre Mediapart et l'abonné est souvent interrompue alors que le « client » (le lecteur) est toujours disposé à payer un service que le « marchand » (Mediapart) est toujours disposé à lui fournir. Car les raisons légitimes d'un refus de paiement (insuffisance de provision et carte volée ou perdue) représentent moins de 25% de ces incidents. C'est ce qui ressort de notre analyse fouillée de 18.000 refus de paiement, sachant qu'avec 80% d'abonnements mensuels (donc récurrents), nous présentons chaque année plus de 500.000 transactions à notre intermédiaire spécialisé, Ogone, lui-même interfacé avec les banques.

Dès lors, quelles sont les raisons principales de ces incidents qui nous pénalisent ? La vérité, c'est que nous ne les connaissons pas. En théorie, en cas de refus de paiement, la banque doit en donner la raison, aussi bien au marchand qu'au client. Si ce dernier est totalement ignoré, les banques ne prenant guère la peine de l'informer, le marchand que nous sommes de fait reçoit une liste totalement inexploitable des motifs de refus de paiement. Numérotés de 00 à 99, 47 codes en composent la nomenclature. Inventés pour le paiement de proximité (carte bancaire enregistrée sur place, chez le commerçant), ils sont totalement inadaptés au paiement à distance propre au commerce en ligne.

C'est ainsi que, dans certains cas, on nous demande de « conserver la carte », comme si nous étions physiquement en face de l'abonné ; dans d'autres, les plus nombreux, c'est « ne pas honorer » sans plus de précisions ; dans d'autres encore, le refus de paiement est mis sur le compte d'un « commerçant invalidé » ou d'un « mauvais fonctionnement du système »... Bref, tout cela n'a aucune logique et fait régner une totale opacité, doublée d'une inexactitude factuelle (nous avons parfois pu le vérifier auprès d'abonnés légitimement mécontents d'avoir vu leur abonnement interrompu sans raison).

Ces incidents et refus de paiement aux motifs incompréhensibles pénalisent nos abonnés, qui sont contraints de se réinscrire, et, par voie de conséquence, ralentissent notre croissance. Quand nous descendons à 80 nouveaux abonnés par jour, notre volume le plus bas en semaine, nous faisons du surplace, voire nous reculons, alors même que les résiliations volontaires ne dépassent pas 40. A cet obstacle s'ajoute, toujours du côté des banques, la durée de validité des cartes bancaires qui, limitée par la plupart des grandes banques à deux ans, est en France plus brève que dans les autres pays comparables. Lors de ces échéances, les banques interrompent la transaction commerciale, contraignant l'abonné à réinscrire ses coordonnées bancaires même s'il n'en a pas changé, ce qui est le cas le plus fréquent.

Dans le cadre d'une délégation emmenée par le président du Syndicat de la presse indépendante d'information en ligne (Spiil, voir son site ici), Maurice Botbol, nous avons récemment soumis ces problèmes au GIE Groupement des Cartes Bancaires. Nos interlocuteurs n'ont aucunement contesté notre diagnostic, tout en concédant qu'aucune solution proche n'était en vue. Un projet de porte-monnaie électronique sécurisé et partagé par les banques a été refusé par une majorité d'établissements bancaires, l'heure étant à la concurrence et au chacun pour soi plutôt qu'à l'entraide et à l'inventivité collective. De plus, malgré sa forte croissance, le commerce en ligne pèse trop peu – autour de 10% du volume global – dans l'ensemble des transactions par cartes bancaires pour que ce soit leur priorité.

Loin des exigences d'innovation d'une époque de révolution industrielle, celle dont le numérique est le moteur, cet attentisme, voire cet immobilisme des banques masque un raisonnement à courte vue, dont le profit est le moteur et l'alibi. En mai 2011, un rapport accablant de l'UFC-Que Choisir sur les cartes bancaires avait pris les banques « en flagrants débits » (lire ici le résumé ou l'intégralité de l'étude de Que Choisir). Plaidant pour « une carte bancaire enfin responsable », cette enquête recoupe notre propre expérience : selon l'association de consommateurs, « une opacité qui couvre une myriade de frais pour le client » masque les profits des établissements financiers. La cotisation annuelle représente à elle seule 2,8 milliards d'euros par an, tandis que les frais d'incidents montent jusqu'à un montant presque équivalent, de 2,7 milliards d'euros payés aussi par les clients. « En réalité, c'est l'ensemble du système français de paiement par carte bancaire qui favorise les incidents », concluait l'UFC.

Mediapart apprend en marchant, et nous vous informons régulièrement de nos difficultés autant que de nos réussites. Cette question des cartes bancaires, de leurs échéances trop rapprochées et de l'opacité de leurs incidents de paiement, en est une, de difficulté, et de taille. Elle est en effet de moins en moins secondaire à mesure que grossit notre nombre d'abonnés. Avec 56.000 abonnés, nous devrons faire face à l'expiration de plus de 20.000 cartes bancaires en 2012, soit en moyenne 1.700 par mois avec deux pics, en juin (2.500) et en septembre (5.000). Pour y faire face, nous n'avons qu'un moyen : vous inviter à privilégier l'autorisation de prélèvement sur votre compte bancaire. Pour l'heure, vous êtes un peu plus de 10% (soit 6.000) de l'ensemble de nos abonnés à avoir choisi ce mode de paiement.

Pour garantir et assurer l'indépendance de Mediapart, il faudrait que vous soyez bien plus nombreux à faire ce choix. Votre fidélité conforterait ainsi une croissance régulière, stable et durable. Sinon, nous serons comme des marins condamnés à écoper sans cesse pour faire face à une fuite provoquée par un trou dans la coque, une fuite qui, en l'espèce, appauvrit Mediapart tandis qu'elle enrichit les banques. En attendant qu'elle soit colmatée, ce qui supposera – comme nous l'avons fait pour la TVA sur la presse – de soulever quelques montagnes, nous vous demandons instamment de faire ce geste, lors de votre abonnement ou en le modifiant si vous êtes déjà parmi nos lecteurs fidèles.

Choisir le prélèvement sur compte bancaire, c'est donner à Mediapart la durée dont il a besoin.

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