Ce que j’ai dit chez Ségolène Royal

Il arrive aussi que les journalistes soient victimes des médias. De mon intervention, samedi 28 juin, à la Maison de la Chimie à Paris, comme témoin extérieur et invité, lors d'une réunion des partisans socialistes de Ségolène Royal, la rumeur médiatique n'aura retenu qu'une présence hâtivement assimilée à un soutien partisan.

Il arrive aussi que les journalistes soient victimes des médias. De mon intervention, samedi 28 juin, à la Maison de la Chimie à Paris, comme témoin extérieur et invité, lors d'une réunion des partisans socialistes de Ségolène Royal, la rumeur médiatique n'aura retenu qu'une présence hâtivement assimilée à un soutien partisan. De ce que j'ai dit, rien ou presque. Légitimement, puisque mal informés, quelques amis et abonnés de Mediapart s'en sont inquiétés : qu'allait-il faire sinon dans cette galère, du moins dans ce sillage ?

Jusqu'à maintenant, j'ai pensé que nos explications préventives, dès le 27 juin, dans un billet de Républico, et les précisions qui les prolongeaient dans les commentaires, sur nos raisons d'avoir accepté cette invitation à témoigner en toute indépendance, étaient suffisantes. Tant il est vrai que la liberté ne se démontre pas en paroles, mais se prouve, en actes et par les faits, je ne me sens pas particulièrement concerné par tous ces procès en dépendance, soumission, résignation. Si j'étais contrôlable par la droite ou par la gauche de pouvoir, depuis le temps, cela se saurait - et j'assume, depuis longtemps, le prix à payer, fût-il de caricatures, de cabales ou de calomnies, pour cette indépendance d'inclassable, autrement dit véritable.

Je pensais donc en rester là, pariant sur Mediapart, sa réalité faite de liberté, de diversité et de pluralité, pour balayer toutes les interprétations malveillantes. Mais, me voyant aimablement portraituré dans Le Nouvel Observateur paru ce jour en « chauffeur de salle » ségolénien ou royaliste, je me sens obligé d'y revenir. D'abord pour rappeler l'essentiel : ce que j'ai dit ce jour-là. Vous pouvez l'écouter sur cette vidéo, cela dure environ dix minutes - on ne se refait pas : je me suis permis de doubler le temps de parole qui m'était imparti :

 

Edwy Plenel à la Maison de la Chimie, le 28 juin 2008 © Ségolène Royal

 

Ce que j'ai dit là, j'aurais pu le dire aussi bien devant une assemblée du Modem de François Bayrou ou du NPA d'Olivier Besancenot, devant une loge maçonnique ou dans un cercle de chrétiens de gauche, dans un club de militants UMP proches de Dominique de Villepin ou dans un rassemblement de journalistes professionnels - et vous pouvez allonger la liste à loisir tant je suis œcuménique, du moment qu'on me laisse dire ce qui me tient à cœur. En l'occurrence, je remercie les militants socialistes présents ce samedi-là (Ségolène Royal incluse) d'avoir applaudi un propos qui, dans leur famille politique, n'a pas toujours été évident. Et qui, plus généralement, ne coule pas de source pour des militants, de quelque parti que ce soit, tant ils sont d'ordinaire convaincus que leurs idées ou leurs valeurs sont plus pertinentes que les faits et les réalités rapportés par le journalisme de terrain.

Je leur ai donc parlé du journalisme, de ce qui le légitimait (la quête des vérités de fait plutôt que des vérités d'opinion), de son extrême nécessité démocratique face aux mensonges d'Etat, du fait qu'ils devaient soutenir cette liberté même si son exercice les dérangeait parfois dans leurs convictions, du souvenir que la gauche au pouvoir avait pu, elle aussi, tout comme la droite, empiéter sur cette liberté, de la protection que représentait face à ces éventuels abus de pouvoir la définition par la jurisprudence européenne du journalisme comme « chien de garde de la démocratie », etc., etc.

Surtout, je ne me suis pas contenté d'accabler l'actuel « coup d'Etat médiatique permanent » mené à train infernal par Nicolas Sarkozy. J'ai aussi, de façon explicite, relié ma critique de cette présidence-là à l'occasion manquée qu'avait été, de ce point de vue, la présidence de François Mitterrand, meilleur procureur d'institutions dangereuses qu'hélas, il ne sut pas transformer une fois au pouvoir, au point de nous les laisser en héritage, prêtes à l'emploi pour des aventures encore plus dangereuses. La privatisation du pouvoir suppose le présidentialisme. Si ma citation du Coup d'Etat permanent, le livre de François Mitterrand paru en 1964, a été accueillie dans un silence retenu, c'est que l'assistance a bien compris qu'il y avait là une mise en garde qui visait aussi l'usage du présidentialisme par la gauche.

Reste évidemment une question, entre texte et contexte : fallait-il dire cela en cet endroit, à cette occasion, dans cette compagnie ? Pour parler franc, je trouve ce questionnement politiquement douteux et professionnellement hypocrite. Politiquement douteux parce qu'il sous-entend que la démocratie (donc la liberté de l'information) doit se construire dans une mise à distance du politique, de ses représentants, de ses élus, de ses militants : je crois, tout au contraire, qu'en tant que journalistes nous devons interpeller ceux qui s'engagent en politique sur nos attentes, sur nos besoins, sur nos exigences. La démocratie est notre bien à tous, et non pas l'affaire de professionnels qu'il faudrait laisser vivre et prospérer en milieu fermé.

Mais, surtout, cette question cache une grande hypocrisie : elle met l'indépendance là où elle ne se joue aucunement, tandis qu'elle ferme les yeux sur les pratiques où elle s'égare. Il me semble qu'il y a bien plus de péril dans des fréquentations aussi complices qu'occultes que dans cette prise de parole publique et, finalement, distante. Tutoyer les politiques, devenir leur ami, les fréquenter en privé, accepter d'eux des nominations, des rapports, des commissions, des missions officielles, des fonctions honorifiques, des médailles ou des décorations, des services ou des promotions, tout cela me semble autrement répandu parmi certaines notabilités médiatiques et autrement compromettant qu'un discours devant une assemblée de citoyens libres et égaux.

Quant au fond du discours, à propos de l'actuelle présidence, il est comme toute analyse discutable et perfectible. Mais on conviendra qu'il n'était pas de circonstance ségolénienne et qu'en cette matière, je n'ai jamais varié. Oui, je crois que la sarkozysme est l'adversaire du journalisme. Oui, je pense qu'aux raisons partisanes que tout un chacun peut avoir de critiquer cette présidence, s'ajoutent, pour les journalistes que nous sommes, dans toutes les rédactions et par-delà les sensibilités, des raisons professionnelles de s'y opposer. Car ce pouvoir gouverne comme il a été élu : par les médias et contre les médias, en les séduisant, en les manipulant, en les soumettant, en les corrompant, en les paralysant, en les neutralisant, en les dévitalisant.

De la conférence de presse du 8 janvier à l'offensive contre le service public télévisuel, en passant par la mise en scène indécente de sa nouvelle moitié, les six derniers mois montrent à satiété comment ce président s'acharne à masquer ses échecs politiques, économiques, diplomatiques, par une offensive médiatique. C'est là, sur notre terrain, dans notre métier, au cœur de notre identité, qu'il se prolonge et se renouvelle. Et c'est bien pourquoi il s'entête à réduire toutes les poches d'autonomie restantes, la prochaine offensive, déjà entamée, visant évidemment Internet et son indocile liberté.

Mediapart – avec d'autres, comme d'autres et solidaires d'autres – incarne l'une des formes de résistance à cette normalisation médiatique. Et il n'y a aucune mauvaise tribune pour le faire savoir.

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