Edwy Plenel
Journaliste, président de Mediapart
Journaliste à Mediapart

302 Billets

4 Éditions

Billet de blog 3 sept. 2020

Sur le chemin Walter Benjamin avec Lisa Fittko

Il y a 80 ans, le 26 septembre 1940, Walter Benjamin mourait à Portbou après avoir fui à pied depuis Banyuls le nazisme et ses collaborateurs français. Pour revisiter cette histoire dont le passé est un présent, rien de mieux que les souvenirs de la résistante allemande antinazie Lisa Fittko qui organisa une filière d’échappée de France en Espagne qu’il fut le premier à emprunter.

Edwy Plenel
Journaliste, président de Mediapart
Journaliste à Mediapart

J’ai rencontré Lisa Fittko en marchant.

Visitant régulièrement des amis à Céret, cette ville des Pyrénées-Orientales qui attira tant d’artistes du XXe siècle à leurs débuts – Pablo Picasso, Georges Braque, Juan Gris, Chaïm Soutine, André Masson, Marc Chagall… –, j’aime filer droit au sud pour rejoindre, d’un bon pas, la frontière espagnole. Façon d’ajouter à l’échappée belle d’une randonnée cette liberté symbolique d’une frontière sinon abolie, du moins franchie, puis chevauchée le long de la ligne de crête qui la délimite.

Aux Éditions du Seuil, 24 euros.

Sauf à avoir été gagné par l’indifférence au monde et aux autres, vivre ce privilège convoque forcément d’autres expériences, ne serait-ce qu’en pensée. Toute marche est une gamberge : un exercice physique où le cerveau travaille autant que les muscles, mais sans contrainte ni programme, gambadant d’une réflexion à une intuition, associant des idées inattendues, convoquant des rêveries enfouies. Dans ce registre, arpenter les Pyrénées catalanes, dont tous les anciens chemins de contrebande furent des sentiers de liberté au siècle passé, conduit inévitablement au souvenir des exils d’hier et à l’actualité des réfugiés d’aujourd’hui.

La mer Méditerranée où plonge doucement la chaîne pyrénéenne est devenue, cette dernière décennie, un cimetière pour plusieurs dizaines de milliers d’hommes et de femmes, d’adultes et d’enfants, qui ne faisaient – qui ne font – qu’exercer un droit fondamental, celui de se déplacer pour s’inventer une vie, la sauver ou l’épanouir, survivre ou mieux vivre, trouver l’espoir, chercher un refuge, bref, échapper au hasard, parfois funeste, de la naissance. S’il est une terre qui vous fait ressentir l’ignominie de cet abandon, le nôtre, comme une brûlure toujours vive, c’est bien la Catalogne du nord où arrivèrent, en 1939, les cortèges défaits de la Retirada républicaine, cet exode de plus de 450 000 réfugiés espagnols après que le général Franco, l’allié d’Hitler, eut remporté la guerre civile. Nul hasard si, localement, les militant·e·s qui entretiennent la mémoire de ce passé, notamment celle des camps où la France les enferma et où ils furent bientôt rejoints par les réfugiés allemands, sont très souvent les mêmes qui se mobilisent au présent pour l’accueil des migrants, au nom du devoir d’hospitalité.

C’est ainsi que, d’une évocation à l’autre, d’une randonnée à un exil, les discussions cérétanes ont convié l’odyssée tragique de Walter Benjamin, mort le 26 septembre 1940 à Portbou, du côté espagnol de la frontière, le lendemain du jour où il l’avait franchie à pied, guidé depuis Banyuls-sur-mer par Lisa Fittko. Sans en être un spécialiste, j’appartiens depuis longtemps à cette amicale discrète que réunit une complicité autour de cet intellectuel juif allemand, tout à la fois prophète messianique, marxiste hétérodoxe et communiste radical. Fréquentant en amateur son œuvre inclassable, abyssale et polyphonique, aussi inspirante que déroutante tant s’y entremêlent inextricablement politique et poétique, je l’ai souvent requise dans mes divagations livresques dont l’actualité est le prétexte.

J’appris donc à Céret l’existence d’un « Chemin Walter Benjamin » reconstitué en 2007 sur le tracé de la route empruntée par le philosophe-poète pour fuir le nazisme et ses complices français : une quinzaine de kilomètres jusqu’au cimetière marin de Portbou, en passant par le col de Rumpissa, à cinq cent trente-huit mètres d’altitude. Depuis cette découverte, j’ai fait le chemin en solitaire à plusieurs reprises, y ajoutant parfois la variante d’un retour dans la même journée par une boucle grimpant depuis la mer sur la ligne de crête. En somme, une sorte de pèlerinage agnostique où se conjuguent nature, effort et méditation. Mais ce que je ne savais pas avant de le découvrir en marchant, c’est que la renaissance de ce sentier, proposé par le Guide des randonnés disponible à l’Office de tourisme de Banyuls et raconté sur un site Internet fort bien documenté, devait tout au livre que vous avez entre les mains.

Lisa Fittko, jeune militante antinazie, en Allemagne vers 1928.

Ce sont en effet les souvenirs de Lisa Fittko qui l’ont fait revivre. Paru en 1985 dans une Allemagne qui n’était pas encore réunifiée, Le chemin des Pyrénées obtint l’année suivante le Grand Prix du livre politique de la RFA. Publié en 1987 en France chez Maren Sell, dans une traduction de Léa Marcou ici reprise, ce témoignage eut un impact inouï sur la relation des Allemands à leur propre histoire. Car c’est celui d’une résistante, avant même l’arrivée du nazisme au pouvoir en 1933, comme on le comprend dès les premières pages : « J’avais le devoir de faire quelque chose contre ces brutes. L’heure d’y aller avait sonné ».

Soudain, ce n’était plus le face à face paralysant, pour qui veut agir au présent, entre les crimes des bourreaux et les souffrances des victimes. Il y avait bien eu une alternative : dire non, et agir en conséquence. Le poids de la tragédie était enfin libéré d’un legs d’impuissance. L’onde de choc du livre fut la réhabilitation de la résistance allemande, d’une résistance à hauteur d’individus, sans sectarisme ni aveuglements partisans, celle, en l’occurrence, d’une gauche antifasciste radicalement démocratique et farouchement indépendante. Celle de militant·e·s, juifs pour nombre d’entre eux, qui avaient tôt compris et choisi de faire face. Celle aussi d’une gauche radicale lucide sur le stalinisme, ses impostures et ses crimes.

Avec son mari Hans, Lisa Fittko fut l’âme d’un réseau clandestin organisant, depuis Banyuls, entre septembre 1940 et avril 1941, l’échappée en Espagne de plus d’une centaine de persécutés par ce chemin que Walter Benjamin fut le premier à emprunter à ses côtés. En permettant que l’on se souvienne de ce sentier, son livre l’a transformé en itinéraire d’une mémoire active de la catastrophe européenne, nous rappelant que les frontières sont faites pour être traversées et que les exilés sont faits pour être accueillis. Non plus un passé mort, mais un passé présent.

C’est d’ailleurs dans cet esprit que Lisa Fittko accueillit, en 1986, la Croix du mérite fédéral, 1ère classe, une des plus importantes décorations allemandes par laquelle le président Richard von Weizsäcker tint à la distinguer. Écrite « au nom de la Résistance allemande », sa lettre de remerciement clôt son second livre paru en 1992, récit des sept années d’exil et d’errance qui précédèrent son séjour catalan. Quarante-huit années après avoir été déchue de sa nationalité, en 1938, par le régime national-socialiste, elle y regrette que « le véritable rôle de la Résistance ne soit pas encore une partie de la conscience allemande » car, insiste-t-elle, cette reconnaissance est décisive pour que « la nouvelle génération puisse croire en elle-même et en son avenir ».

La carte du chemin Walter Benjamin

Accompagnant la notoriété posthume de l’œuvre de Benjamin, le succès des souvenirs de Lisa Fittko entraîna aussi la réappropriation de cette histoire par l’Espagne et la Catalogne de l’après-franquisme. De nos jours, Portbou, cette petite ville côtière et ferroviaire qui se révéla une impasse sinistre pour Walter Benjamin, l’amenant à se donner la mort, vit en communion avec son souvenir. Un centre culturel porte son nom – de même d’ailleurs à Perpignan – ; une Fondation non lucrative l’anime, dénommée Angelus Novus comme le tableau de Paul Klee que possédait le philosophe ; une « École d’été Walter Benjamin » s’y tient depuis 2014 ; et, surtout, un exceptionnel mémorial lui rend hommage autour du petit cimetière suspendu au-dessus de la Méditerranée où il fut inhumé, le samedi 28 septembre 1940.

Intitulée « Passages », en écho à l’immense livre de Benjamin dont le Paris du XIXe siècle est le terrain de jeu et de découverte, cette œuvre de l’artiste israélien Dani Karavan plonge dans la mer à l’endroit précis d’un incessant tourbillon. Elle fut inaugurée le 15 mai 1994 en présence de Lisa Fittko et du président de la Generalitat de Catalogne, Jordi Pujol. Sept ans après, en janvier 2001, un discret monument, sans ambition artistique, lui faisait écho de l’autre côté de la frontière, à Banyuls, plus précisément dans le quartier du Puig del Mas, point de départ du sentier d’échappée. « Ça allait de soi » : en inscrivant ces mots simples qui disent l’évidence de leur engagement, il salue la mémoire des résistants Hans et Lisa Fittko. Celle-ci était alors encore en vie. Hélas, décédée le 12 mars 2005 à Chicago à l’âge de 95 ans, elle ne put être témoin de l’inauguration, en mai 2007, du chemin de randonnée qui porte aujourd’hui le nom de Walter Benjamin mais qui, aux heures clandestines, s’appelait la « route F ». F comme Fittko.

Décider de rééditer, trente-cinq ans après sa première édition allemande, Le chemin des Pyrénées à l’enseigne du « Chemin Walter Benjamin » qu’il a enfanté, c’est donc une façon de dire l’actualité de cette histoire de résistance comme l’on convoquerait un souvenir à l’instant du péril. Ce geste éditorial n’érige pas un monument, ni ne commémore ou célèbre : c’est un acte d’engagement. Sa temporalité n’est pas celle d’un passé révolu, mais d’un passé plein d’à présent. Aussi convient-il de lire ce livre à la manière de Benjamin lui-même, chiffonnier intellectuel, flâneur et glaneur, en se laissant aller à toutes les résonances, lignes de fuite et images de pensée qui introduisent à une politique sensible. Soit le contraire de l’indifférence.

Étrangers, migrants, réfugiés, demandeurs d’asile ; centres de rétention, camps d’hébergement, sans papiers, régularisation, carte de séjour ; aide au séjour, droit au séjour, droit d’avoir des droits, marche des solidarités ; répression de l’accueil, criminalisation de l’hospitalité, persécution des hospitaliers, idéaux de fraternité ; patries, frontières, identités, sans patrie ni frontière, apatride, exil, refuge ; identité nationale, déchéance de nationalité, expulsions, xénophobie, racisme, discriminations…

La plaque tombale du cimetière de Portbou avec la célèbre phrase de Walter Benjamin : "Il n'y a pas de documenr de culture qui ne soit aussi un document de barbarie".

Autant de mots qui, ici, font sens et s’entrechoquent, surgissant à mesure que nous marchons avec Lisa Fittko. Ils nous accompagnent comme une constellation au-dessus de nos têtes, pour reprendre une intuition du Benjamin promeneur dans son « journal parisien », à la date du 11 février 1930 : « Je sentais en marchant mes pensées se bousculer comme un kaléidoscope – à chaque pas une nouvelle constellation ; de vieux éléments disparaissent, d’autres se précipitent ; beaucoup de figures, si l’une d’entre elles persiste, elle s’appelle “une phrase”. »

Le même, dans ses fameuses thèses de 1940, disait que faire œuvre véritable d’historien, ce n’est pas décrire le passé tel qu’il a été, mais savoir le reconnaître. L’accueillir en somme. S’en saisir au plus vite, comme si notre salut en dépendait. C’est la thèse VI de Sur le concept d’histoire : « La connaissance du passé ressemblerait plutôt à l’acte par lequel à l’homme au moment d’un danger soudain se présentera un souvenir qui le sauve. »

Le chemin Walter Benjamin est ce souvenir qui nous sauve : de l’impuissance et du renoncement face aux haines qui rôdent et aux peurs qui ruinent.

> Ce livre a reçu le prix spécial Walter Benjamin 2020 décerné par l'association du prix européen Walter Benjamin.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
La véritable histoire d’Omar Elkhouli, tué par la police à la frontière italienne
Cet Égyptien est mort mi-juin pendant une course-poursuite entre la police aux frontières et la camionnette où il se trouvait avec d’autres sans-papiers. Présenté comme un « migrant », il vivait en fait en France depuis 13 ans, et s’était rendu en Italie pour tenter d’obtenir une carte de séjour.
par Nejma Brahim
Journal — Éducation
Au Burundi, un proviseur français accusé de harcèlement reste en poste
Accusé de harcèlement, de sexisme et de recours à la prostitution, le proviseur de l’école française de Bujumbura est toujours en poste, malgré de nombreuses alertes à l’ambassade de France et au ministère des affaires étrangères.
par Justine Brabant
Journal — Europe
L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales
Quatre mois après le début de l’invasion, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail.
par Laurent Geslin
Journal — International
Plusieurs morts lors d’une fusillade à Copenhague
Un grand centre commercial de la capitale danoise a été la cible d’une attaque au fusil, faisant des morts et des blessés, selon la police. Un jeune homme de 22 ans a été arrêté. Ses motivations ne sont pas encore connues.
par Agence France-Presse et La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Faux aliments : en finir avec la fraude alimentaire
Nous mangeons toutes et tous du faux pour de vrai. En France, la fraude alimentaire est un tabou. Il y a de faux aliments comme il y a de fausses clopes. Ces faux aliments, issus de petits trafics ou de la grande criminalité organisée, pénètrent nos commerces, nos placards, nos estomacs dans l’opacité la plus totale.
par foodwatch
Billet de blog
Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels
La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Cochon qui s’en dédit
Dans le cochon, tout est bon, même son intelligence, dixit des chercheurs qui ont fait jouer le suidé du joystick. Ses conditions violentes et concentrationnaires d’élevage sont d’autant plus intolérables et son bannissement de la loi sur le bien-être animal d’autant plus incompréhensible.
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Face aux risques, une histoire qui n'en finit pas ?
[Rediffusion] Les aliments se classent de plus en plus en termes binaires, les bons étant forcément bio, les autres appelés à montrer leur vraie composition. Ainsi est-on parvenu en quelques décennies à être les procureurs d’une nourriture industrielle qui prend sa racine dans la crise climatique actuelle.
par Géographies en mouvement