«La sauvegarde du peuple»: enquête sur une phrase oubliée

« La publicité est la sauvegarde du peuple » : autrement dit, tout ce qui est d’intérêt public doit être rendu public. Cette proclamation fut faite le 13 août 1789 par Jean-Sylvain Bailly, nom aujourd’hui oublié, premier maire de Paris après avoir été le premier président du tiers état et, à ce titre, le premier président de l’Assemblée nationale. Je suis parti à sa recherche pour remonter aux sources de Mediapart.  

La sauvegarde du peuple paraît cette semaine aux éditions La Découverte. En voici l’introduction, intitulée « La phrase de Bailly » :

Ce livre est une enquête. Une enquête sur une phrase. Une phrase perdue.

La sauvegarde du peuple (La Découverte, 14 euros) La sauvegarde du peuple (La Découverte, 14 euros)
Elle fut énoncée à Paris le 13 août 1789 par Jean-Sylvain Bailly, nom aujourd’hui oublié. À l’époque, c’était une célébrité, savant reconnu et respecté, triplement académicien, personnage de transition entre l’Ancien Régime et la Révolution. Au lendemain de la prise la Bastille, le 15 juillet, il avait été proclamé maire de la Commune de Paris, le premier dans l’histoire de la capitale. Les semaines qui précédaient, il avait eu le temps d’être le premier président du tiers état, puis, à ce titre, le premier président de l’Assemblée nationale. Quand soufflent les révolutions, les vies vont plus vite.

C’est lui qu’un dessin de David, en vue d’un tableau jamais achevé qui devait reconstituer ce moment historique du 20 juin 1789, montre au centre de la salle du Jeu de Paume de Versailles, lisant, debout sur une table, le serment qui sera l’acte fondateur de la souveraineté populaire en France. Ce texte énonçait que « partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale », dont tous les députés « prêteront à l’instant serment solennel de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront ».

« La publicité est la sauvegarde du peuple », affirmait cette phrase dont le souvenir s’est perdu. Autrement dit, tout ce qui est d’intérêt public doit être rendu public : tout ce qui concerne le sort du peuple, tout ce qui est fait en son nom, tout ce qui relève de sa volonté, tout ce qui ressort du bien commun. Lancée à la face du monde et au-delà de l’époque, cette injonction nous vient d’un temps où tout était jeune, prometteur et enthousiaste. N’ayant pas encore été saisi par la marchandise, le mot de publicité y désignait non seulement ce qui est d’un usage public mais ce qui appartient au public.

Autrement dit, si le peuple est souverain, les actes de ses élus, de ses représentants, de ses mandants, de ses gouvernants, de ses fonctionnaires, de tous ceux qui agissent en son nom mais aussi de toutes les organisations et de tous les individus qui interviennent dans l’espace public lui appartiennent. L’exercice de sa souveraineté, sa sauvegarde, sa protection, son bonheur exigent, en conséquence, la recherche active de la publicité sur tous ces agissements, afin qu’il puisse lui-même en tirer enseignement et profit, les apprécier, les discuter, les corriger et, si besoin, les dénoncer.

À peine proclamée, cette sentence devint populaire. Elle fut l’emblème de la liberté de la presse naissante, dans le bouillonnement des premiers mois d’une Révolution qui fut aussi une révolution du journalisme. À l’automne 1789, elle ne figurait pas seulement en exergue de journaux mais aussi sur les médailles de bronze attribuées aux colporteurs de presse, où elle entoure le symbole de la vigilance démocratique : un œil grand ouvert d’où partent des rayons de lumière. On la retrouvera même, plus tard, sur les médaillons des huissiers de la « maison commune », l’hôtel de ville de Paris.

Or, bien qu’elle fût la première expression, dans une formulation résolument moderne, d’un droit fondamental plus que jamais actuel – le droit de savoir contre l’opacité des pouvoirs –, cette phrase décisive est oubliée par l’histoire française, par son récit historiographique comme par sa mythologie politique. La seule occurrence que je connaisse est, au détour de son Histoire des médias, chez Jean-Noël Jeanneney, universitaire et ministre qui fut président de la Mission du bicentenaire de la Révolution, en 1989. Mais, sans référence précise, elle est fautive, évoquant une « publicité de la vie politique » qui, nous le verrons, n’existe pas dans la formule originale.

C’est néanmoins cette mention qui m’a mis sur la piste et incité à en trouver l’origine. En historien amateur, j’ai dès lors voulu remonter jusqu’à sa source, curieux de connaître les circonstances de cette ancienne énonciation qui entrait si fortement en résonance avec mes engagements professionnels de toujours et les révélations journalistiques de Mediapart, cette aventure collective que je tiens pour l’accomplissement de ma vie. Ces mots de 1789 me semblaient comme un étendard qu’il nous revenait de brandir, à la manière d’une troupe qui se doit de relever un drapeau tombé sur le champ de bataille.

Ils brillaient comme un souvenir à l’instant du péril : un mot d’ordre face à l’adversité croissante rencontrée, à travers le monde, par les chercheurs de vérités qui dérangent, journalistes d’enquête et lanceurs d’alerte. Comment à l’énoncé de cette « publicité » comme « sauvegarde du peuple » ne pas penser, notamment, au sort funeste qui est fait à Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden, héros universels persécutés pour y avoir été fidèles ? Activistes d’une révolution, numérique ou digitale selon les appellations, qui n’est pas seulement technologique mais plus essentiellement civilisationnelle, ils n’ont pourtant fait qu’en appliquer les préceptes, rendant aux peuples du monde des informations qui leur appartenaient, quitte à mettre en péril leur liberté.

Ma quête ne fut pas sans difficultés ni obstacles. Car l’absence totale d’évocation de la proclamation de Bailly dans les histoires canoniques de la Révolution française pouvait faire douter de son authenticité. Ni Jules Michelet, ni Jean Jaurès, ni Albert Mathiez, ni Albert Soboul, ni François Furet – pour ne citer que les grands disparus, mais c’est aussi le cas dans la riche production de la nouvelle génération historienne –, ne mentionnent la phrase ni n’évoquent sa fortune rapide.

Avant de finalement, grâce à l’aide précieuse de jeunes historiennes, dénicher son origine précise, dont on découvrira qu’elle n’est pas sans pertinence pour notre présent d’avidité marchande et de spéculation financière, j’ai même cru qu’ayant spontanément surgi dans le tourbillon révolutionnaire elle n’avait pas d’auteur véritable ni de contexte particulier. « L’amour-propre du peuple a plus d’esprit que nous », avait d’ailleurs prévenu Saint-Just, dans un discours aux Jacobins du 22 octobre 1792, dans cette langue audacieuse propre aux périodes révolutionnaires, où la poésie vient réenchanter la politique. Lequel Saint-Just avait eu aussi, en 1793, ces mots terribles dont l’excès momentané fera toujours écho aux révoltes logiques, face à des pouvoirs injustes ou illégitimes : « Tous les arts ont produit des merveilles ; l’art de gouverner n’a produit que des monstres. »

En menant cette recherche, j’ai voulu comprendre quel était l’esprit que nous avions perdu en oubliant la phrase de Bailly. Quelle merveille avait été égarée et à l’avantage de quels monstres ? N’était-ce pas le témoignage de l’effacement durable d’une promesse initiale de radicalité démocratique, dont nous payons encore le prix, au bénéfice d’une culture étatique dominatrice, verticale et autoritaire, qui infiltre tous les partis ? Cette autocensure mémorielle ne serait-elle pas l’indice d’un renoncement essentiel, butte-témoin de ce moment où les appétits de pouvoir – le conquérir, l’occuper, le garder, le renforcer –, aiguisés par les ambitions des professionnels et des aventuriers de la politique qui la confisquent à leur seul profit, l’ont emporté sur la vitalité de la société, son autonomie et sa légitimité, sa délibération et son pluralisme, son auto-organisation et ses contre-pouvoirs ?

Enquête sur un oubli, ses mystères et ses détours, ses rebonds et ses éclipses, ce livre est donc une réflexion sur la dimension prophétique de la proclamation de Bailly, bien au-delà des frontières françaises et de nos débats hexagonaux. C’est ainsi que, chemin faisant, nous tenterons de comprendre pourquoi une ville de Belgique, Verviers, en a gardé la trace, affichant fièrement, depuis 1830, au fronton de son hôtel de ville, cette devise : « Publicité sauvegarde du peuple ». Ce qui nous amènera à découvrir une Déclaration des droits de l’homme injustement méconnue, alors que certaines de ses formulations dépassent en audace sa grande sœur française.

Surtout, en côtoyant les interactions intellectuelles qui, bien plus qu’on ne le reconnaît d’ordinaire en France, ont entremêlé révolution parlementaire britannique, révolution indépendantiste américaine et révolution républicaine française, nous tirerons ce fil d’une liberté aussi fondamentale que fragile, tant elle est durablement plus protectrice que le droit de voter et de choisir ses représentants : le droit de savoir et de dire, de s’informer et de s’exprimer, indissociable des droits de réunion, de pétition et de manifestation. C’est en ce sens que les combats contemporains des journalistes d’enquête et des lanceurs d’alerte, face à des pouvoirs arc-boutés sur les privilèges du secret et prompts à diffuser des fausses nouvelles, illustrent la portée toujours révolutionnaire de cette proclamation démocratique, plus de deux siècles après son énoncé.

En exhumant cette phrase, je n’ai pas seulement voulu la réhabiliter. J’ai surtout voulu dire son actualité. Ce livre n’est pas la visite d’un monument, témoin d’un passé révolu, mais la découverte d’un trésor, promesse d’un futur inédit.

Diverses émissions sur le livre :

- Le 5 mars 2020 sur France Inter dans l'Instant M de Sonia Devillers :

Dans L'Instant M de France Inter le 5 mars 2020

- Le 7 mars 2020 sur France 2 dans ONPC de Laurent Ruquier ( c'était à visionner ici, à partir de 1h 3mn, mais la vidéo n'est plus disponible)

- À l'émission "Quartier constituant" de QG TV (enregistré le 14 mars 2020) :

Quartier constituant à QGTV

- Dans l'émission "Affaires publiques" de Judaïques FM le 15 mai 2020 (c'est à réécouter ici)

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