Les journalistes n'ont pas de «taupes»

Les journalistes ont des sources, qu'ils sont tenus de protéger. C'est donc avec stupéfaction que Mediapart lit ou entend des confrères affirmer que sa supposée « taupe » dans le scandale de discrimination dans le football aurait été « démasquée ». Mise au point sur un dérapage langagier qui en dit long sur l'égarement d'une partie de notre profession.

Les journalistes ont des sources, qu'ils sont tenus de protéger. C'est donc avec stupéfaction que Mediapart lit ou entend des confrères affirmer que sa supposée « taupe » dans le scandale de discrimination dans le football aurait été « démasquée ». Mise au point sur un dérapage langagier qui en dit long sur l'égarement d'une partie de notre profession.

En langage courant, une taupe, c'est un espion. Autrement dit un infiltré, un délateur, un ennemi, un étranger, un être double, l'agent d'une puissance étrangère, un mauvais citoyen, un traître à son pays, le symbole de l'anti-France... Nous avions déjà été surpris, à l'automne 2010 et au détour de l'affaire Bettencourt, de voir une prétendue source du Monde au cabinet de la ministre de la justice qualifiée de « taupe ». A cette occasion, une partie des médias avait épousé sans distance le langage du pouvoir qui, par l'usage de ce mot dépréciateur, suggérait que les sources des journalistes, loin de faire leur devoir de citoyens, trahissent l'Etat qui serait seul autorisé à décider de ce qui doit ou non être connu du public.

Voici donc que, dans l'affaire de discrimination dans le football révélée par Mediapart, nous apprenions, en boucle, mercredi 4 mai, que« la taupe de Mediapart » aurait été « démasquée », voire se serait « dénoncée ». Derrière ces mots qui disent l'égarement, espérons-le provisoire, de certains confrères, la vérité est tout autre. Car aucune de nos sources – elles sont en effet plusieurs – ne s'est elle-même dévoilée et aucune n'a été confondue, quelles que soient les spéculations au sein de la Fédération française de football (FFF). Au-delà de ce langage d'espionite comploteuse ou de justice expéditive, l'information est tout simplement fausse.

En revanche, mardi 3 mai, devant la commission d'enquête mise en place par la FFF après nos révélations, l'un des membres de la Direction technique national (DTN) a revendiqué l'enregistrement de la fameuse réunion officielle du 8 novembre 2010 où l'organisation de quotas de jeunes d'origine africaine et nord-africaine, c'est-à-dire « noirs » et « arabes », a été explicitement discutée. Fonctionnaire du ministère des sports placé auprès de la FFF pour prendre en charge l'animation du football « dans les quartiers », Mohamed Belkacemi a expliqué avoir ensuite remis cet enregistrement à l'un des membres de la direction générale de la FFF pour l'alerter sur ces faits de discrimination sur la base de l'origine, de l'apparence ou de la religion auxquels il espérait qu'il serait rapidement mis fin.

En d'autres termes, ce cadre intermédiaire du football français a assumé son rôle de lanceur d'alerte, en signalant à la hiérarchie dont il dépendait fonctionnellement des faits discriminatoires, suffisamment graves pour que la ministre des sports, Chantal Jouanno, dise aujourd'hui qu'ils sont susceptibles de sanctions pénales. Selon nos informations, obtenues auprès de la Commission d'enquête présidée par le député Patrick Braouezec, Mohamed Belkacemi a affirmé ne pas avoir gardé de copie de l'enregistrement et n'avoir jamais été en relation avec des journalistes sur cette affaire. Autrement dit, cet enregistrement serait passé en d'autres mains, situées au plus haut niveau de la FFF.

L'information véritable n'est donc pas celle qui tourne en boucle depuis qu'elle a été lancée, mardi soir, par Le Parisien - lequel avait curieusement évoqué les « insinuations » de Mediapart, à l'opposé de la réaction autrement professionnelle de L'Equipe, quotidien appartenant au même groupe dont la rédaction a d'emblée donné crédit à nos informations. Pas de « taupe », encore moins « démasquée », mais en revanche une bombe à retardement, placée au cœur névralgique du football national : ainsi, la direction générale de la FFF était saisie par l'un de ses collaborateurs, depuis cinq bons mois, de faits discriminatoires et, pourtant, elle n'en a rien fait, n'a pas réagi, n'a pas enquêté, n'a pas sanctionné !

Les faits révélés par la longue enquête de Mediapart et dont le verbatim de la réunion du 8 novembre 2010 n'est qu'un des éléments de preuve n'avaient donc rien de secret pour tous ceux qui, la bouche en cœur, les ont démentis catégoriquement au lendemain de nos premières révélations, le vendredi 29 avril, avant de tenter de les noyer sous des arguments prétendument techniques et rationnels après la publication, le lendemain, du verbatim explosif. Nul hasard d'ailleurs si ceux qui se livrent à cette chasse aux prétendues taupes de Mediapart sont souvent les mêmes qui, il y a quelques jours, refusaient de voir l'évidence. Oui, trier des jeunes sportifs au nom de leur supposée origine étrangère, c'est organiser un tri discriminatoire entre Français, instaurer une hiérarchie selon la culture ou la couleur, et soupçonner certains d'être moins Français que d'autres, voire d'être potentiellement des traîtres à la nation.

A cette aune, le terme « taupe », ce vocable de soupçon et d'inquisition, n'est évidemment pas indifférent. Au-delà de l'évidente alarme citoyenne qu'elle soulève, cette affaire de discrimination dans le football est aussi un révélateur professionnel. Des éditorialistes et commentateurs médiatiques se sont refusés à voir la gravité des faits alors même qu'ils étaient pris au sérieux par la tutelle administrative du football français. L'indifférence au sort de nos compatriotes appartenant aux « minorités visibles », celles qui ne peuvent se « blanchir » pour échapper aux discriminations, s'est donnée à voir et à entendre, sans retenue. Il suffit de lire, sur Mediapart, les tribunes ou interviews de Pap Ndiaye, Eric Fassin, Jeanne Favret-Saada, Patrick Weil ou Pascal Blanchard pour prendre la mesure de ce lamentable aveuglement ou de cet assourdissant silence.

Faut-il rappeler à notre profession que l'un des siens, Eric Zemmour, qui n'en officie pas moins chaque matin de la semaine sur RTL et chaque samedi soir sur France 2, sans compter le quotidien Le Figaro et son supplément magazine, a été condamné pour provocation à la discrimination raciale pour avoir jugé normal qu'un employeur refuse d'embaucher des Arabes et des Noirs ? Or quel miroir nous renvoie cette affaire footballistique sinon cette même question : aurait-on le droit, en France, où que ce soit et pour quelque motif que ce soit, de mettre de côté les Noirs et les Arabes, de les identifier comme tels, de faire le tri entre eux, de les écarter quels que soient leurs mérites, de leur refuser l'égalité à laquelle ils ont droit comme tout Français ?

Comment ne pas voir, de surcroît, que cette affaire venue du football est le révélateur d'un climat plus général et très malsain ? Provisoirement victime de ce journalisme de gouvernement que nous n'avons cessé de combattre, France Inter s'est ainsi ému, mercredi matin 4 mai, du lien fait par le directeur de Mediapart sur TV5 entre ce contexte politique et la discrimination à la FFF. Guère de choix aux matinales radiophoniques ! Tandis qu'Eric Zemmour défend la discrimination, la principale radio de service public s'offusque que l'on veuille donner une dimension politique à une affaire qui, en elle-même, est une formidable leçon d'instruction civique. N'est-ce pas Nicolas Sarkozy lui-même qui au mépris des lois fondamentales de la République a donné le feu vert, à l'été 2010, dans son discours de Grenoble, à une discrimination envers les Français d'origine étrangère ?

Comment ne pas s'élever devant tant d'indifférence, alors même que nos compatriotes concernés sont renvoyés, par ce spectacle lamentable, à la solitude de leur condition – leur couleur noire, leur origine étrangère, leur culture arabe, leur religion musulmane, etc. ? Avec hauteur et dignité, Lilian Thuram et Yannick Noah ont exprimé sur Mediapart leur sentiment de solitude, tandis qu'on aurait aimé entendre bien d'autres sportifs de haut niveau dire leur indignation, des sportifs qui n'ont pas eu à se battre contre la discrimination parce qu'ayant la couleur, la culture ou la religion majoritaires. Mais peut-être auraient-ils eu droit, comme ce fut le cas pour la rédaction de Mediapart sur France 5, dans une stupéfiante inversion de valeur, au reproche stupéfiant d'être blancs, trop blancs, donc très suspects ?

La chasse aux « taupes » prolonge cet égarement d'une partie de la profession. Les sources des journalistes sont leur trésor et, être confraternellement journaliste, c'est le respecter pour tous, par-delà les concurrences et compétitions légitimes. Tout simplement parce que le secret des sources est au cœur de ce qui nous légitime : le droit de savoir des citoyens, fondé sur leur devoir d'alerte. L'honneur de notre métier est d'être cette bouée de secours qu'attrapent ceux qui n'ont d'autres moyens de dénoncer l'injustifiable, l'inqualifiable, l'insupportable. Et ces hommes et ces femmes ne sont pas des taupes, mais des citoyens. Pas des espions, mais des exemples.

Un jour viendra, peut-être, où le football français dira que Mohamed Belkacemi fut, dans cette affaire, l'honneur de la République et de la Nation. Tout comme on le disait déjà de lui, en 2009, le jour où il fut fait chevalier dans l'Ordre national du mérite :

Mohamed Belkacemi, chevalier © Visiofoot France

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