L’humanité n’est pas assignée à résidence

En librairie cette semaine, Le devoir d’hospitalité est un manifeste de la solidarité avec les migrants, réfugiés et autres exilés. Publié chez Bayard à un prix modique (3,50 euros), il résume l’engagement constant de Mediapart sur cette question.

Ce sont les éditions Bayard qui en ont eu l’idée, après avoir lu sur Mediapart mon parti pris du 15 août dernier (le retrouver en français, anglais et espagnol). Leur démarche est de conviction, tant la solidarité avec les migrants est une cause commune que nous partageons avec ce groupe de presse, éditeur notamment du quotidien catholique La Croix. En 2004, Bayard avait ainsi publié une somme, Le livre de l’hospitalité, formidable travail collectif sous-titré L’accueil de l’étranger dans l’histoire et les cultures.

Un manifeste de la solidarité Un manifeste de la solidarité
Ce petit livre d’intervention offre donc une version largement augmentée de l’article qui l’a inspiré. Son propos est de démontrer que le réalisme est du côté des solidarités qui ouvrent la voie d’une humanité partagée, alors que l’inconscience est le fait des politiques qui nous ferment à un monde commun. Il s’agit donc d’abord d’un texte de soutien à Cédric Herrou et à tous ses semblables, dont l’engagement sauve l’essentiel. Mais, au-delà des urgences, ce manifeste souligne combien l’accueil du lointain nous enseigne le souci du prochain, convoquant une longue tradition qui unit cultures polythéistes, religions monothéistes et lumières humanistes.

« L’éthique est hospitalité », a tôt énoncé Jacques Derrida. Toute l’œuvre de ce philosophe majeur du siècle passé est habitée par cette question de l’accueil inconditionnel de l’autre, où se joue, concrètement, la responsabilité que nous confère notre liberté. Il y revient sans cesse. Ici : « Les lois de l’éthique sont toujours les lois de l’hospitalité : l’hospitalité n’est pas une question éthique parmi d’autres. » Ou là : « L’hospitalité est l’éthicité même, le tout ou le principe de l’éthique. » C’est bien pourquoi toute cette humanité de réfugiés, de migrants, d’exilés, qui, de nos pourtours méditerranéens, vient à nous, Européens, constitue l’épreuve morale de notre temps, ce moment où, de notre réponse, dépend notre salut.

De même qu’hier, un peuple qui en opprimait un autre ne pouvait être libre, un peuple qui, aujourd’hui, ne sera pas au rendez-vous des solidarités élémentaires avec l’étranger qui cherche asile ne saura plus, demain, les défendre pour lui-même. Pédagogie du chacun pour soi, de l’égoïsme, de l’apathie et de l’insensibilité, ce renoncement essentiel entraîne en effet une abdication générale. Car la question migratoire nous pose celle de l’universalité de la condition humaine, celle-là même dont la Déclaration française des droits de l’homme de 1789 fut le premier énoncé.

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », a depuis proclamé la Déclaration universelle de 1948, après que le fracas des nationalismes européens eut mis le monde entier en péril. Or, parmi ces droits, il y a celui « de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État », ainsi que celui « de quitter tout pays, y compris le sien ». L’égalité des droits inclut la liberté de migrer. C’est-à-dire de pouvoir échapper à la fatalité du lieu de naissance et à la part d’injustice de ce hasard. L’humanité n’est pas assignée à résidence. Elle a le droit fondamental de se déplacer en quête de justice, de bouger à la recherche du bonheur, de cheminer par souci de dignité, bref de faire mouvement pour mieux vivre.

Placée en exergue de ce manifeste de l’hospitalité, une phrase de Frantz Fanon l’énonce admirablement : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme puisque son destin est d’être lâché. »

J’ai évoqué ce livre dans deux émissions de télévision diffusées dimanche 5 novembre, la première sur Canal Plus (« Clique Dimanche » de Mouloud Achour), la seconde sur BFM (« Et en même temps » d’Apolline de Malherbe). Voici les vidéos :

Clique Dimanche du 5 novembre 2017

Sur BFMTV le 5 novembre 2017

*Le devoir d’hospitalité, Bayard, 40 pages, 3,50 €.

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