Les trois choix des européennes

Au jour du vote européen et au terme d'une campagne décevante, je ne retire rien à ce que j'écrivais, il y a une semaine, dans Marianne, à propos des contretemps de ces élections. Et je reste convaincu que sanctionner Nicolas Sarkozy, loin d'être hors-sujet, était un choix européen.

Au jour du vote européen et au terme d'une campagne décevante, je ne retire rien à ce que j'écrivais, il y a une semaine, dans Marianne, à propos des contretemps de ces élections. Et je reste convaincu que sanctionner Nicolas Sarkozy, loin d'être hors-sujet, était un choix européen.

Voici donc ma chronique publiée dans Marianne du 30 mai 2009, sous le titre "Européennes: des élections à contretemps":

A une semaine des élections européennes, comment ne pas être saisi par un sentiment d'irréalité ? Comme s'il s'agissait d'une bulle électorale, artificielle et spéculative, détachée des réalités concrètes ou immédiates. Certes, depuis sa naissance, en 1979, ce scrutin a toujours été atypique : taux d'abstention élevé, dispersion de l'offre électorale, résultat avec des surprises sans lendemain, prime à des outsiders inattendus, etc. Mais, pour leur trentième anniversaire, ces élections offrent un décalage sans précédent. Une sorte de contretemps électoral qui les déconnecte aussi bien de notre présent que de notre passé et de notre futur.

S'agissant du présent, ce décalage se résume à un mot : la crise. Jamais depuis la naissance de cette Europe électorale, elle n'avait été confrontée à un séisme de cette ampleur. Un séisme planétaire qui, logiquement, appellerait des réponses continentales, inventives et coordonnées, audacieuses et collectives. Car, à la différence, des précédents de 1982 (crise de la dette), de 1998 (crise asiatique), de 1999 (crise russe) ou de 2000 (bulle Internet), la crise actuelle est globale, avec pour épicentre le cœur du système, l'économie des Etats-Unis. Chaque citoyen en a l'intuition : à crise globale, riposte globale. Ce devrait donc être logiquement le tempo essentiel de la campagne européenne. Rien de tel, en vérité. Elle avance d'un pas de sénateur, strasbourgeois ou bruxellois peu importe, sans sentiment d'urgence ou d'alarme, comme si la routine européenne suffisait à protéger des fatalités à venir. 

Cette perception n'est pas sans lien avec la déconnection de cette campagne par rapport au passé. Encore une fois, l'on débat de l'Europe, de ses promesses et de ses idéaux, de sa nécessité et de son ambition – toutes formulations générales qu'on approuve volontiers en internationaliste convaincu –, comme si rien n'avait eu lieu. Comme si, depuis le fracas du référendum de 2005, la crise justement n'était pas venue mettre à bas les certitudes de l'Europe telle qu'elle se fait vraiment, et non plus telle qu'elle se rêve idéalement. Car cette crise historique du capitalisme ne peut être dissociée d'un réexamen critique de l'idéologie qui s'est imposée depuis les années 1980 à la construction européenne : ultralibérale, concurrentielle, financière, faisant de la dérégulation son credo et de la privatisation son instrument.

La crise ne vient pas de nulle part, mais bien des politiques menées, des intérêts servis, des idéologies banalisées, bref de choix présentés comme inéluctables, naturels ou raisonnables, qui furent en fait des choix de société non débattus, non soumis aux peuples, non confrontés aux suffrages. La libéralisation des mouvements de capitaux, l'accueil des fonds d'investissements spéculatifs, la libéralisation du marché de l'énergie, la déstabilisation des services publics, la sacralisation de la concurrence : on n'en finirait pas d'énumérer les décisions, hélas souvent promues en France par des gouvernements socialistes, qui ont contribué à creuser le précipice de la crise actuelle et dont une certaine façon de faire l'Europe – celle des marchés plutôt que des peuples – porte la responsabilité principale.

Hors du présent et loin du passé – sans doute parce que les affronter supposerait une réinvention radicale de la construction européenne –, cette campagne est également déconnectée du futur. Un futur qui, en France, se nomme Nicolas Sarkozy, pour trois ans au moins, trois années qui détermineront sa capacité à ravir les cinq suivantes. Daniel Cohn-Bendit a beau dire, ce n'est pas détourner l'élection européenne que de souhaiter qu'elle sanctionne ce pouvoir-là. Le Parlement de Strasbourg a beau être une formidable enceinte démocratique, l'Europe lui échappe encore en grande part, gouvernée par les alliances, compromis ou arrangements des Etats, donc des gouvernants en place, au sein de son exécutif, la Commission.

La désastreuse pédagogie de la récente présidence française, en 2008, tant vantée pourtant par les idéologues de l'Europe telle qu'elle est, sans autocritique ni remise en cause, en a fait l'éclatante démonstration : une Europe des Etats, impulsée selon le pire modèle français, avec cette mystique du chef qui propose, coordonne, impose, bien loin d'une culture parlementaire délibérative. Comment faire croire aux électeurs que l'on peut changer le cours des politiques européennes sans, par nos votes, entraver, en France même, le pouvoir qui, aujourd'hui, nous représente, les négocie ou les relaie, alors même qu'il traite avec mépris opposants et contradicteurs ? 

L'éthique de conviction d'un Européen convaincu supposerait donc, à la fois, de choisir la riposte la plus inventive à la crise du présent, la critique la plus radicale des politiques du passé et la condamnation la plus entière du pouvoir en place pour le futur.

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