Rainbow Warrior : petit lexique de l’investigateur

Ultime rebondissement d’une enquête commencée il y a trente ans, mon entretien avec l’homme qui, en 1985, coula le Rainbow Warrior m’a amené à dénicher un ancien texte consacré à l’affaire Greenpeace. Ce qu’il dit de ses enjeux démocratiques et professionnels me semble encore plus actuel au lendemain des déclarations du colonel Jean-Luc Kister.

Ultime rebondissement d’une enquête commencée il y a trente ans, mon entretien avec l’homme qui, en 1985, coula le Rainbow Warrior m’a amené à dénicher un ancien texte consacré à l’affaire Greenpeace. Ce qu’il dit de ses enjeux démocratiques et professionnels me semble encore plus actuel au lendemain des déclarations du colonel Jean-Luc Kister.

Je ne sais pourquoi ce vieux fichier m’avait échappé. Enfoui dans un dossier d’archives numériques, sauvegarde informatique passée d’un ordinateur à l’autre, je ne l’ai retrouvé que ce week-end, en trompant l’attente des réactions suscitées par cet événement rare : la confession publique d’un agent secret (voir ici l’entretien avec le colonel Kister).

Je ne l’ai donc pas utilisé pour écrire La Troisième Equipe, paru en juin dernier. Je le regrette car j’y ai retrouvé nombre de détails que j’avais oubliés – cette « couleur des chaussettes », selon une expression de mon cru, autrement dit cette précision anecdotique qui fait le sel d’une enquête ou d’un reportage. Mais on y retrouve les entêtements qui sont la trame du livre, récit de souvenirs écrit avec pour seule alliée ma mémoire : l’enquête journalistique, ses méthodes professionnelles, ses responsabilités démocratiques.

Il est intitulé : « 1985 Petit lexique de l’investigateur », mais ne figure pas dans les archives en ligne du Monde. J’en déduis qu’il fut sans doute écrit pour un livre maison, peut-être celui du cinquantième anniversaire du quotidien du soir, paru fin 1994. Mais je n’en suis aucunement certain (merci à celle ou celui qui en retrouvera la trace imprimée de me le faire savoir – à moins que, tout simplement, il n’ait pas été publié). 

[AJOUT du 8 septembre 2015 : c’était la bonne hypothèse. Vérification numérique enfin faite – j’avais commandé en ligne un exemplaire d’occasion de l’album réalisé par Roman Cieslewicz pour les 50 ans du Monde –, mon texte y figure bien, sous un autre titre : « Déraison d'Etat », et sans les mots d’entrée qui rythmaient le « petit lexique » de la version d’origine. J’en ai profité pour ajouter, via quelques prises de vue, trois illustrations à ce billet.] 

En supposant donc qu’il fut rédigé il y a vingt-et-un ans, je laisse ses lecteurs d’aujourd’hui juger de son actualité. On notera que les identités des deux nageurs de combat chargés de poser les explosifs y sont données avec les fautes d’orthographe (Kyster et Camasse, au lieu de Kister et Camas) qui ont toujours eu cours jusqu’à notre entretien avec le colonel Jean-Luc Kister.

On notera aussi qu’à l’époque de la rédaction de ce texte, j’avais déjà la conviction que François Mitterrand avait été informé préalablement de l’opération, conviction qui deviendra certitude en apprenant plus tard que le sujet avait été à l’ordre du jour de son entretien en tête à tête, à l’Elysée, avec le chef de la DGSE, le 15 mai 1985. Le chef de l’Etat a bien donné son feu vert, concrétisé par un financement depuis la présidence de la République sous la responsabilité de son chef d’état-major particulier (qui allait devenir le 1er août 1985, chef d’état-major des armés), le général Jean Saulnier. 

 

1985 Petit lexique de l’investigateur

Fait divers. – Pour l’équipage du Rainbow Warrior, le 10 juillet 1985 était jour d’anniversaire. Chargé de coordonner la campagne de Greenpeace contre les essais nucléaires français dans le Pacifique, l’Américain Steve Sawyer fêtait ses vingt-neuf ans. Après un dîner dans un restaurant d’Auckland, la joyeuse troupe était retournée à bord du navire amiral du mouvement écologiste, amarré au Marsden Wharf, une jetée perpendiculaire au quai principal du port néo-zélandais. Après le partage du gâteau d’anniversaire, les capitaines des voiliers qui comptaient accompagner le Rainbow Warrior, dont le départ était prévu le 21 juillet, se réunirent avec une partie de l’équipage de ce dernier, dans l’ancienne cale à poissons, à l’avant du navire. Ambiance de port des antipodes, fraternité de skippers, complicité d’aventuriers des mers…

Vers 22 h 30, une partie des invités quitte le bord,  quatre personnes se retirent dans leurs cabines, huit autres s’attablent dans la salle à manger pour vider les dernières bouteilles. Parmi les buveurs, Fernando Pereira, bon vivant, élégant et frivole, plaisantin et fêtard. Pacifiste, il avait quitté son Portugal natal pour éviter d’aller se battre au Mozambique, dans l’une des dernières guerres coloniales. Il s’était trouvé une nouvelle patrie – les Pays-Bas où il avait été naturalisé –, un métier – le reportage photographique –, et une cause – l’écologie au sein de Greenpeace. Quelques minutes avant minuit, les bouteilles sont par terre, les buveurs dégrisés et les dormeurs réveillés. Une explosion vient d’ouvrir dans la coque une brèche de deux mètres de long sur 2,5 mètres de haut. En moins d’une minute, la salle des machines est remplie d’eau à mi-hauteur. Le bateau s’incline à tribord, contre la jetée, ainsi qu’à l’arrière. Affolement, cavalcade, appels et cris… On se presse les uns les autres à quitter le navire. Mais Fernando Pereira n’entend pas. Il tient absolument à récupérer ses appareils photographiques restés sur sa couchette. Il est encore en bas quand la seconde bombe explose. Déséquilibré, il ne peut se dégager du flot montant. Il va mourir noyé.

A Paris, Le Monde ne s’intéressera à ce fait divers qu’un mois plus tard, dans ses éditions du 9 août. Une actualité plus essentielle le requiert. Le 2 juillet, Edouard Chevardnadze succède à l’inamovible Andreï Gromyko au ministère soviétique des affaires étrangères. Le 31, il rencontre pour la première fois le secrétaire d’Etat américain George Shultz. Dans quelques mois, exactement le 19 novembre, leurs patrons respectifs, Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan, feront connaissance à Genève. Ce sera la première rencontre au sommet entre Américains et Soviétiques depuis 1979. En cet été 1985, l’Occident commence à faire lentement le deuil de ses préjugés: au cœur de cet « empire du mal » qu’aimait dénoncer Reagan, traitant les Soviétiques de « menteurs » et de « tricheurs », au centre même d’un système que l’on disait inébranlable et inamendable, un réformateur imprévu surgit, Mikhaïl Gorbatchev, élu secrétaire général du PCUS le 11 mars 1985, à l’âge de cinquante-quatre ans. Nombre de soviétologues patentés tarderont à lui faire crédit, tant son ascension déstabilise leurs certitudes. Pourtant, l’inventeur de la perestroïka va vite en besogne: tandis que se noue le dialogue avec les Américains, il amorce un dégel avec Pékin, concrétisé par la signature d’un accord commercial, le 10 juillet. Le jour même de l’attentat d’Auckland…

Evaluée à distance, 1985 marque le début de la fin de l’URSS et, plus largement, la fin de l’ère de Yalta. A cette aune, l’affaire Greenpeace compte peu. Elle n’a pas changé la face du monde; elle n’a fait qu’une victime tandis qu’au même moment la famine en Ethiopie en faisait des milliers pour lesquelles Bob Geldof organise, le 13 juillet 1985, deux concerts simultanés, à Wembley (Grande-Bretagne) et à Philadelphie (Etats-Unis); elle n’a pas provoqué de guerre autre que commerciale alors qu’à la même époque le Liban n’en finit pas de se désintégrer, musulmans sunnites, druzes et chiites se retournant les uns contre les autres après avoir épuisé l’adversaire chrétien; elle dévoile des injustices de moindre ampleur que celles vécues par les Noirs sud-africains, au nom desquelles la France rappelle son ambassadeur à Pretoria le 24 juillet 1985; bref, elle n’aura peut-être servi qu’à redorer le blason d’une profession – le journalisme – dont l’écrivain allemand Heinrich Böll, prix Nobel de littérature en 1972, mort le 16 juillet 1985, avait su montrer, dans L’Honneur perdu de Katharina Blum, combien elle pouvait être parfois détestable.

C’est ainsi : l’actualité est un cabinet de curiosités où l’essentiel se mêle à l’accessoire, un vaste bazar où s’entassent en désordre des objets hétéroclites. Mais ce mélange est son privilège. A trop s’en tenir à des hiérarchies convenues, à trop faire le tri entre les nouvelles nobles et les autres, à trop se méfier de l’imprévu et de l’accidentel, le journalisme peut manquer sa mission: ne pas seulement rendre compte, mais aussi rendre intelligible; ne pas seulement informer, mais aussi éveiller. L’affaire Greenpeace n’est certes qu’un fait divers des antipodes, mais un fait divers bavard qui en dit long sur le pouvoir, la raison d’Etat, la France, la bombe, les petitesses de la grandeur, les mensonges des puissants, la déraison du nucléaire, etc. Une leçon de choses à usage citoyen.

Erreur. – Pour trouver, il faut parfois se tromper. Tout journaliste se sait artisan, modelant de petits faits vrais, recoupés et vérifiés, qui ne font jamais la Vérité, mais des vérités partielles et momentanées. Aussi vit-il une contradiction: il ne saurait revendiquer le droit à l’erreur – et c’est bien pour cette raison qu’il est tenu de rectifier et de préciser, si d’aventure il se fourvoie –, mais il lui arrive de tâtonner pour atteindre des vérités qui se dérobent. Dans ce cas, il lui faudra se racheter en sachant apprendre de ses fautes.

Dans l’affaire Greenpeace, Le Monde s’est d’abord trompé, après avoir pris en route le feuilleton que venaient de lancer deux hebdomadaires. Le 8 août,VSD et L’Evénement du jeudi affirment que les services secrets français sont responsables de l’attentat contre le Rainbow Warrior, précisant que le couple suisse, Alain et Sophie Turenge, interpellé par la police néo-zélandaise le 12 juillet cache en fait deux agents de la DGSE. Ces révélations amènent immédiatement le premier ministre, Laurent Fabius, à charger un conseiller d’Etat, Bernard Tricot, ancien secrétaire général de l’Elysée sous la présidence du général de Gaulle, d’une enquête administrative. En quelques heures, le fait divers inaperçu est devenu une affaire d’Etat voyante. Dans une lettre à son premier ministre, François Mitterrand réclame « sans délai une enquête rigoureuse» et l’«invite à la mener de telle sorte que, si la responsabilité est démontrée, les coupables, à quelque niveau qu’ils se trouvent, soient sévèrement sanctionnés ».

Mais Le Monde reste circonspect. Dans ses éditions parues le 8 août et datées du 9, il privilégie deux hypothèses rocambolesques : une « provocation » montée par d’anciens agents français alliés à des activistes de la droite extrême calédonienne, afin de nuire à l’image de la France dans le Pacifique; une « bavure interne à la DGSE, montée à un niveau intermédiaire avec un zèle intempestif ». Gouvernementales et militaires, nos sources de ce jour-là nous ont servi deux fausses pistes en guise de contre-feux. La première finira rapidement en cul-de-sac, et Le Monde rectifiera. La seconde resservira encore à l’occasion, sur le thème d’un introuvable « sabotage dans le sabotage ». Entre vérité et mensonge, le bras-de-fer a commencé. Comment ne pas créditer de sa bonne foi un pouvoir qui assure vouloir faire toute la lumière sur un acte que Laurent Fabius qualifie lui-même d’« attentat criminel »? Cuisante, la leçon ne fut pas inutile: quand la raison d’Etat – ou de parti – est en jeu, on ne saurait croire un pouvoir sur parole. S’il s’acharne à démentir, on est en droit de lui réclamer des preuves de ce qu’il avance. Lui qui a bien d’autres moyens de savoir que ceux, artisanaux, de la presse, il ne peut prétendre, dans le même mouvement, être innocent et ne rien savoir.

Equipe. – L’enquête n’est pas un travail solitaire. Face à une énigme et à des secrets, mieux vaut assembler le puzzle à plusieurs, se contrôler les uns les autres, modérer les emballements qui emportent l’un et vérifier l’information qu’apporte l’autre. Le Monde se rattrapera par un travail d’équipe. A Paris, deux journalistes suivront le feuilleton de bout en bout, avec le renfort du chroniqueur militaire. En Nouvelle-Zélande, deux reporters se succéderont, refaisant minutieusement le parcours des agents français – les faux époux Turenge, alias Alain Mafart et Dominique Prieur, et les quatre hommes formant l’équipage du voilier Ouvéa. Une journaliste ira à Londres établir les achats effectués, afin de brouiller les pistes, par l’un des agents embarqués sur l’Ouvéa. D’autres rédacteurs tiendront la chronique de la contre-enquête et des protestations de Greenpeace, tandis que le service politique prendra la mesure des états d’âme du pouvoir et des conflits qui le traversent. C’est ce travail collectif qui permettra au Monde de titrer ses éditions du 17 août en « Une »: « Des hypothèses au certitudes: La DGSE est à l’origine de l'attentat contre Greenpeace », et dans le « corps »: « La DGSE est bien responsable de l’attentat contre le Rainbow Warrior ».

Mais le mensonge officiel tenait bon, conforté par le fait qu’en haut-lieu on savait pertinemment qu’aucune des deux équipes d’agents français identifiée n’était directement l’auteur de l’attentat. L’Ouvéa avait convoyé l’explosif et le matériel de plongée; les Turenge faisaient partie de l’équipe de coordination et de surveillance, en compagnie d’autres membres de la DGSE. D’où la ligne de défense servie sur un plateau par les politiques et les militaires à l’enquêteur Bernard Tricot : une simple mission de surveillance. Confronté par des journalistes du Monde aux invraisemblances de son rapport, au regard des faits d’ores et déjà établis, le conseiller d’Etat aura l’intelligence d’indiquer la voie à suivre : « Je n’exclus pas que j’ai été berné. » L’histoire fut injuste avec cet homme intègre : son rapport était en fait une bombe à retardement. C’est en lisant attentivement ce document que nous comprîmes où se nichait la carte qui ferait tomber le château de cartes du mensonge officiel: la troisième équipe. Tout reposait sur le fait que les Néo-zélandais n’avaient pas mis la main sur les poseurs des explosifs.

Informateur. – Evidemment, « on » nous aida à comprendre le film. « Vous avez mal travaillé… » Assénée un soir d’août au bar d’un discret hôtel parisien, cette remontrance nous mit sur la bonne voie. Elle ne vint pas spontanément, pas plus que les détails qui suivront, de rendez-vous en rendez-vous. Un bon informateur est une denrée rare, qu’il vaut mieux connaître de longue date et avoir déjà testé sur quelques dossiers difficiles. C’était le cas en l’occurrence. Pas de mystérieuse deepthroat – gorge profonde, ce surnom donné par les journalistes du Washington Post à leur informateur anonyme dans l’affaire du Watergate –, mais une vieille connaissance. L’un de ces hommes qui gardent l’Etat quand les politiques font des bêtises. Il fallut lui arracher les précisions une à une, en argumentant, en plaidant. Ses motivations n’étaient guère mystérieuses : sortir l’Etat du pétrin dans lequel le mensonge politico-militaire l’enlisait. Et, dans cette monarchie républicaine qu’est la France, l’Etat, c’est d’abord le Président… Il redoutait le moment où il n’y aurait plus de fusible, où la vérité, en éclatant tardivement, emporterait le pouvoir en place. Ses motivations n’étaient pas partisanes mais civiques : voyant plus clair que le Président de la République, qui épousait le mensonge de son ministre de la défense et de l’état-major, il le sauva en quelque sorte malgré lui. Il risquait gros et se risqua seul. Nous fûmes très heureux d’apprendre, dans la presse concurrente, quelque peu jalouse, que l’informateur du Monde n’était autre que Pierre Joxe, le ministre de l’intérieur de l’époque. Nous ne pouvions espérer meilleure diversion.

Chance. – Quand, dans ses éditions parues le 17 septembre et datées du 18, Le Monde titre sur quatre colonnes à la « Une » : « Le Rainbow Warrior aurait été coulé par une troisième équipe de militaires français », la suite est loin d’être assurée. Les partisans du mensonge, Charles Hernu en tête, tiennent bon. François Mitterrand les invite à se battre, observant le match entre son vieux fidèle et son jeune premier ministre. Ce ne sont pas les révélations du Monde qui ont entraîné, trois jours après, la démission de Charles Hernu et le limogeage du chef de la DGSE, l’amiral Pierre Lacoste. C’est leur instrumentation politique par Laurent Fabius. S’il n’avait pas fait ce choix, la bataille aurait été rude, tant les médias français sont habitués à épouser les démentis officiels. Certes L’Express vint en renfort et Le Monde apporta de nouvelles précisions sur les deux hommes de la troisième équipe, deux nageurs de combat de la DGSE, un officier et un sous-officier – dont nous n’avons précisé les noms que bien plus tard (le capitaine Jean-Luc Kyster, alias Alain Tonel, et l’adjudant Jean Camasse, alias Jacques Camurier). Mais qui peut jurer de notre sort dans un scénario différent où la vérité du Monde aurait dû affronter durant de longs mois les dénégations gouvernementales ?

Morale. – Laurent Fabius n’avait pas le choix. « Dans l’action qui est la nôtre, il y a une certaine recherche d’exigence morale. » Le 4 septembre 1985, il avait fait de cette règle le troisième principe de l’action des socialistes, après l’égalité des chances et la solidarité. Pris au piège de ses propres paroles, il dut donc batailler contre l’amoralisme d’Etat de celui qui l’avait promu. François Mitterrand savait, depuis la semaine qui suivit l’attentat du 10 juillet, ce qu’il en était de l’implication de la DGSE qui avait agi sur ordre du ministre de la défense. Peut-être le président ne connaissait-il pas le modus operandi exact de l’opération lancée contre Greenpeace, bien qu’elle le fut avec son aval, les fonds nécessaires ayant été débloqués par son chef d’état-major particulier. Mais après le 10 juillet, il savait, forcément, et il mentait, évidemment. Le 8 août 1974, André Fontaine, qui deviendra directeur du Monde en 1985, avait commenté dans nos colonnes la démission de Richard Nixon en ces termes: « Un de ses plus illustres prédécesseurs, Abraham Lincoln, a dit que l’on pouvait tromper tout le temps une personne ou tout le monde une fois, mais pas tout le monde tout le temps. Richard Nixon tombe pour avoir oublié ce sage précepte. » En 1985, la France s’accommode encore des mensonges d’Etat : Charles Hernu n’a jamais été aussi populaire qu’après sa démission, la presse concurrente prend les « révélations » du Monde avec des pincettes, et François Mitterrand punit Le Monde de son audace en refusant longtemps de recevoir son directeur…

Anticiper. – C’est sans doute le document qui, dans cette affaire, intrigua le plus Bernard Tricot : une note à Charles Hernu du patron des amiraux du Pacifique, accrochés à leurs atolls nucléaires comme des soldats de littérature à leur Désert des Tartares. Datée du 1er mars 1985, elle entraînera l’assentiment du ministre de la défense à l’opération, montée ensuite par la DGSE. On y lit cette phrase : « Une intensification de le recherche de renseignements concernant la position et les déplacements du Rainbow Warrior a été suggérée afin de prévoir et anticiper les actions du Greenpeace. » Or le mot anticiper y était souligné de deux traits de la main même de Charles Hernu. « Anticiper qu’est-ce à dire ? » se demandait le conseiller d’Etat dans son rapport avec une naïveté feinte. Et il concluait, se faisant linguiste : « Dans l'emploi transitif du verbe, anticiper c’est devancer ou prévenir. »

Anticiper… En 1852, le directeur du Times de Londres fut contraint de répondre à un rappel à l’ordre du premier ministre qui avait déclaré devant la Chambre des communes : « Comme la presse anglaise aspire à partager l’influence des hommes d’Etat, elle doit aussi partager les responsabilités des hommes d’Etat. » Il plaida pour le droit de la presse à « anticiper si possible les événements », ajoutant: « Nous sommes tenus de dire la vérité comme nous la trouvons, sans peur des conséquences; nous sommes tenus de ne pas cacher des actes d’injustice et d’oppression, mais de les révéler au jugement du monde. »

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