Cinéma et politique: Costa-Gavras ou l’espoir

Pour la première fois, les neuf premiers films de Costa-Gavras, dont les célèbres Z, L’Aveu, Etat de siège, Missing, Hanna K., etc., sont réunis en coffret DVD et Blu-ray, dans des versions restaurées supervisées par le cinéaste. Mediapart est partenaire de cet événement pour lequel j’ai réalisé un entretien filmé avec Costa-Gavras ainsi qu’un livret sur l’actualité politique de son cinéma.

Outre les neuf premiers films (1965-1983) de Costa-Gavras en versions restaurées, le coffret réalisé par Arte Editions et KG Productions comporte de nombreux bonus dont notamment un entretien filmé de trois heures avec le cinéaste, intitulé « Le Raconteur », ainsi qu’un livret de 64 pages, « Costa-Gavras ou l’espoir » dont je suis l’auteur. En avant-première pour les lecteurs de Mediapart en voici le début (les quatre premières pages) :

Le coffret de l'Intégrale 1965-1983 de Costa-Gavras Le coffret de l'Intégrale 1965-1983 de Costa-Gavras

Le jour de 1969 où est sorti Z, le troisième film de Costa-Gavras, la politique a fait irruption dans le cinéma. Non pas la politique des politiciens professionnels qui la confisquent ni celle des calculs partisans qui l’appauvrissent. Mais la politique comme bien commun : un imaginaire démocratique qui élève et relève, une indignation morale qui réunit les meilleures volontés, des émotions profondément humaines qui rassemblent et mobilisent. Bref, la politique comme lieu de partage et carrefour d’échange.

D’émergence française, cet événement n’en était pas moins mondial, avant même le succès planétaire rencontré par cette chronique véridique d’un assassinat politique. Inspirée du roman de Vassilis Vassilikos, l’histoire venait de Grèce tout comme le réalisateur qui fêtait ses trente-six ans lors de la sortie du film. Installé en France depuis bientôt quinze ans – précisément depuis le 5 octobre 1955 –, Costa-Gavras en avait écrit le scénario avec un autre exilé, venu d’Espagne, Jorge Semprun. Quant à la production, elle était franco-algérienne, le film n’ayant pas trouvé de soutiens suffisants en France et n’ayant pu se faire que grâce au soutien enthousiaste de l’Algérie, tout juste indépendante, sollicitée par l’acteur Jacques Perrin qui, à cette occasion, découvrira son autre métier, celui de producteur.

Il y avait eu bien sûr, avant Z, de la politique dans le cinéma : des intentions politiques sous-jacentes ou des lectures politiques possibles. Voire des films pionniers dont l’audace accompagnait un événement politique : l’avènement de la révolution russe avec Potemkine de Sergueï Eisenstein ou la mobilisation contre le nazisme avec Le Dictateur de Charlie Chaplin. Mais le coup de maître de Costa-Gavras marque une rupture sans retour : soudain, la politique au présent apparaît sur grand écran comme un thème en soi, un sujet à part entière, une question posée à tous. Pas en différé, pas longtemps après. Pas, non plus, à destination de quelques initiés, déjà avertis et convaincus, mais à l’attention du public le plus large, par les moyens d’un cinéma revendiquant explicitement cette quête du plus grand nombre. Et surtout pas sous la forme d’une propagande édifiante, cherchant à soumettre le spectateur à son dogme en le privant de liberté critique.

Or, à l’époque, ce n’était aucunement une évidence. Pas seulement dans les pays soumis à des régimes autoritaires, comme c’était encore le cas en Europe, et pas qu’à l’Est, notamment en Grèce (instaurée en 1967, la dictature des colonels durera jusqu’en 1974) et en Espagne (la fin du franquisme attendra 1977, année des premières élections libres), les pays de naissance de Costa-Gavras et de Semprun. Mais aussi dans une démocratie de basse intensité telle que la France où, par exemple, La Bataille d’Alger de l’Italien Gillo Pontecorvo, film de 1966 qui participe au même ébranlement novateur que Z, ne sera libéré de la censure qu’en 2004, près de quarante ans après sa sortie. Nul hasard évidemment si son scénariste, Franco Solinas, travaillera ensuite avec Costa-Gavras pour Etat de siège (1972) et pour Hanna K.(1983).

C’est cet événement fondateur que permet de redécouvrir ce coffret qui, pour la première fois, réunit les neuf premiers films de Costa-Gavras, soit la moitié de sa filmographie qui en offre dix-huit en 2016. Toute une génération, dont je suis, celle qui est venue au souci du monde et des autres dans les années 1960 et 1970, a emprunté le chemin ouvert par Costa-Gavras : faire de la politique en allant au cinéma. Et y prendre plaisir, en sortir ému et revigoré, bouleversé et concerné, alerté et mobilisé, comme si l’expérience de la projection se transformait en conscience de la réalité.

« Tous les films sont politiques », aime dire aujourd’hui Costa-Gavras. C’est, chez lui, une façon de ne pas se dérober tout en mettant à distance : d’assumer l’étiquette « cinéma politique » qu’on a tendance à lui coller, au risque d’appauvrir son œuvre, tout en sortant de la boite où on voudrait l’enfermer. Car élargir la définition au cinéma entier, c’est évidemment ruiner toute tentative de classement. « Je pense, comme Roland Barthes, que tous les films sont politiques, expliquait-il en 2014 lors d’une conversation avec Jérôme Clément, patron du Centre national de la cinématographie (1984-1989), puis d’Arte (de sa création à 2011). Il y a de la politique dans tout, et dans tous les films. Et on peut analyser politiquement tous les films. »

L’attribution de ce constat définitif à Roland Barthes – dont je n’ai pas réussi à trouver la référence – ne manque pas d’ironie tant l’auteur de Mythologies revendiquait une certaine « résistance » au cinéma, entre fascination et répulsion. Mais elle n’en est pas moins pertinente car, sous l’ambivalence apparemment élitiste de Barthes, se niche aussi la compréhension, selon les mots de Philip Watts, que « le cinéma est à la fois une arme dans le combat idéologique et un exemple de ce qui permet d’abolir l’opposition entre l’art et la culture de masse ». Le cinéma pour Barthes, ajoute cet universitaire américain dans Le cinéma de Roland Barthes (De l’incidence Editeur, 2015), « est profondément lié au commun, à la pluralité, parce que, plus que n’importe quel autre art, il pose la question de l’égalité. C’est un “emblème de démocratie” et c’est pour cette raison qu’il pose problème aux penseurs et aux professeurs et spécialistes qui ont l’habitude d’occuper une position d’expert ».

Tout comme le cinéma populaire de Costa-Gavras posera problème aux avant-gardes autoproclamées, arcboutées sur un cinéma explicitement militant destiné aux initiés, disciples de la bonne cause et adeptes de la juste ligne. Radicalement démocrate, avec une fidélité tranquille à cette exigence plus tenace et plus constante que bien des radicalités éphémères, il fut un temps victime des quolibets ou des excommunications des sectaires et des idéologues pour la simple raison qu’il avait du succès, l’avait eu tôt et vite, et continuait à le chercher et à le trouver. C’est ce parcours solitaire et unique, du moins dans le cinéma français, que donne à voir cette compilation longtemps empêchée pour des questions de droits états-uniens sur les premiers films de Costa-Gavras.

De Compartiment tueurs (1965), magistrale irruption par un « polar » maîtrisé d’un cinéaste qui filme « à l’américaine », faisant de l’action le fil conducteur de la narration, à Hanna K.(1983), l’un des rares films occidentaux à oser aller au cœur du conflit israélo-palestinien, avec justesse, sans caricature ni simplisme, ce coffret déploie l’œuvre de Costa-Gavras telle qu’elle fera date dans l’histoire du cinéma. Il permet de retrouver la jeunesse créatrice et la vitalité novatrice de ce qui, aujourd’hui, nous semble banal : aborder la politique par le cinéma. Ne pas seulement se divertir mais s’impliquer. Ne pas rester spectateur d’une histoire étrangère mais devenir acteur de son propre destin. Chercher dans l’obscurité des salles de projection les lumières d’un imaginaire commun.

Alors qu’il semble évoquer un monde disparu – l’Union soviétique et ses pays satellites avec L’Aveu (1970), les dictatures latino-américaines avec Etat de siège (1973) et Missing (1982) ou le régime de Vichy avec Section spéciale (1975) –, ce premier moment Costa-Gavras, avec ses audaces pionnières et ses intuitions fondatrices, mène directement à notre époque de transition où l’espérance démocratique cherche à se réinventer dans de nouvelles formes politiques. De fait, les nouvelles générations militantes, avec la même fraîcheur à la fois joyeuse et grave que la nôtre du temps de Z, n’hésitent pas à trouver les réponses qui leur manquent en allant au cinéma ou en regardant les séries qui le prolongent sur le petit écran.

Ainsi les neuf films de ce coffret auraient-ils très bien pu accompagner le cours de « Cinéma et politique » donné à l’université Complutense de Madrid par Pablo Iglesias. Enseignant de science politique, le leader de Podemos, jeune parti politique né du mouvement des « Indignés » espagnols, fait en effet du cinéma un outil de savoir et de réflexion, dans la quête de réponses inédites à notre crise de civilisation. Tout comme il s’est efforcé de questionner nos « années d’hiver » – cet interdit oligarchique brandi contre les alternatives démocratiques et sociales – à partir d’une série télévisée, dans Les leçons politiques de Game of Thrones (Post-Editions, 2015) 

« Le cinéma, écrit-il dans son Machiavel face au grand écran (La Contre Allée, 2016) tiré de son cours universitaire, est non seulement un domaine de production politique directe, mais il sert en outre à penser et réfléchir de façon théorique la chose politique. » Voir ou revoir les premiers films de Costa-Gavras, c’est donc aussi interpeller notre actualité, comme l’on convoquerait un passé plein d’à présent à l’instant du péril. A l’aune des indignations franches qui l’inspirent, de l’humanisme qui l’habite et de la liberté qu’il revendique, le cinéma de Costa-Gavras interroge nos lassitudes et bouscule nos renoncements.

Si nous nous étions endormis, son cinéma nous réveille. Et si nous l’avions perdu, ses films nous redonnent espoir.

> Pour commander le coffret sur la boutique d'Arte, c'est ici.

> A l’occasion de la sortie de cette intégrale par Arte Editions en collaboration avec KG Productions (toutes les précisions sont ici, sur le site d’Arte), des rencontres avec Costa-Gavras sont organisées par la Fnac. La première à Paris-Ternes jeudi 10 novembre à 18 heures (à laquelle je participerai), les suivantes à Nice le 16 novembre, à Toulouse le 19 novembre et à Lyon le 25 novembre. D’autres initiatives seront sans doute organisées dont Mediapart informera ses lecteurs. Le coffret est en vente au même prix de 89,99 euros, en DVD ou en Blu-ray.

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