François Mitterrand et l'amoralisme du pouvoir

« Pas vu, pas pris » : ces quatre mots figuraient dans le premier tome des Verbatim de Jacques Attali sur la présidence Mitterrand. Résumant l’amoralisme du pouvoir, ils en ont été supprimés à la demande de ce dernier. Vingt ans après sa mort, retour à l’intention des plus jeunes sur cette éternité politicienne. 

C’est en écho à l’actuel grand deuil de la gauche (lire ici) que je republie cet article initialement publié dans Le Monde du 11 mai 1995 quand François Mitterrand quitta l’Elysée où lui succéda Jacques Chirac. Son titre :

L’amoralisme des « affaires »

Semblables à la Lettre volée d’Edgar Poe, les secrets des grands hommes sont souvent à portée de main : il suffit de les écouter. C’est ainsi qu’au détour d’un entretien télévisé, en direct du palais de l’Elysée le 4 février 1992, François Mitterrand livra la clé de son attitude face aux affaires dont ses deux septennats furent émaillés. Patrick Poivre d’Arvor l’interrogeait sur le feuilleton du moment, l’affaire Habache, du nom du dirigeant palestinien dont la visite impromptue en France venait d’entraîner les démissions forcées de collaborateurs des ministres des affaires étrangères et de l’intérieur, sans que ces derniers soient invités à assumer eux-mêmes leurs responsabilités.

« Qu’est-ce que vous croyez qu’est l’Etat ? lança le président de la République. C’est le reflet de la société, c’est toujours difficile, les hommes sont les hommes et chacun d’entre nous commet des erreurs et l’essentiel, c’est que ce ne soit pas des fautes, et que l’on ne s’obstine pas... » Les hommes sont les hommes, il faut les prendre tels qu’ils sont, complexes et imparfaits. Tout le personnage Mitterrand, l’homme aussi bien que le politique, est ici résumé, tel qu’il se donna à voir à travers le prisme des affaires qui, sous sa présidence, atteindront ses proches et ses amis, ses fidélités et ses complaisances. A chaque fois, il a paru revendiquer l’imperfection humaine comme une absolution, tandis qu’il semblait récuser la morale, assimilée à une entrave à la liberté humaine.

Cet amoralisme devenu esthétique personnelle est au cœur de l’aventure mitterrandienne, dans ce refus de rompre et de sanctionner toujours affiché par son héros, dans cet entêtement revendiqué de n’avoir de compte à rendre qu’à soi-même, loin du collectif, des valeurs et des principes qui s’y élaborent. Depuis toujours, serait-on tenté d’écrire, en se souvenant des bravades farouches du jeune politicien proclamant son infinie liberté, sans entraves : « Il n’est pas de force au monde, ni de force philosophique, religieuse, d’Etat, d’argent, de capital, à l’égard de laquelle je ne sois tout à fait libre. Et si j’avais un orgueil à tirer de ma vie, ce serait celui-là. »

L’ELOGE DE BERNARD TAPIE

« Je crains le vide des formules et je ne puis m’empêcher de croire qu’il est plus important de comprendre que de classifier et d’étiqueter », écrivait le Mitterrand âgé de vingt ans, dans L’Echo de Paris du 2 janvier 1937. Déjà, la maîtrise des hommes semble l’emporter sur la fidélité aux idéaux. Sans doute est-ce là la marque d’un futur chef, tout entier à son ambition personnelle, tel que le laissera transparaître le Mitterrand de juin 1942 qui, alors maréchaliste, résumera ainsi sa philosophie de l’action politique : « 1. On ne dirige une masse qu’avec quelques hommes, 2. qui ne doivent rendre aucun compte à cette masse, 3. et la dirigent selon leur bon plaisir qui, pour notre part, doit être notre conscience et notre volonté de réussite. » « Quelques hommes » donc, une poignée de fidèles auxquels la fidélité est due en retour, quoi qu’il arrive.

C’est ainsi qu’à chaque accident de parcours depuis 1981 on vit François Mitterrand, au mépris de la séparation des pouvoirs, monter au créneau pour défendre publiquement les siens quand la justice leur cherchait noise. Le 17 septembre 1987, après l’inculpation de Christian Prouteau dans l’affaire des Irlandais de Vincennes, le président confia aux téléspectateurs son jugement sur l’homme-orchestre de la trop fameuse « cellule » de l’Elysée où, de 1982 à 1988, des gaffes de pieds-nickelés cachèrent le zèle d’un cabinet noir : « Je suis obligé de vous dire que j’ai la plus grande estime, que j’aime beaucoup le colonel Prouteau, qui est mon collaborateur et qui le reste, que j’ai pleine confiance en lui. Songez que c’est quand même un homme extraordinaire ! »

Le 20 septembre 1985, après la démission du ministre de la défense, sous la pression des révélations de la presse dans l’affaire Greenpeace, le président eut à cœur d’écrire à Charles Hernu dont les mensonges avaient pourtant provoqué une crise gouvernementale : « Je tiens à vous exprimer ma peine, mes regrets et ma gratitude. (...) A l’heure de l’épreuve, je suis, comme toujours, votre ami. » En mars 1987, le président s’avança en bouclier de Christian Nucci, son ancien ministre de la coopération, alors mis en cause dans l’affaire du Carrefour du développement : « Il est issu d’une famille ouvrière, c’est un homme très modeste, qui n’a pas fait fortune, il suffit de le voir vivre. Je pense qu’il s’agit de sa part, s’il est coupable, d’erreurs ou de négligences, enfin je le crois... »

Le 12 février 1989, en plein scandale des « initiés » de l’affaire Pechiney, dont son vieux compagnon Roger-Patrice Pelat était l’un des protagonistes, le président se livra à un long plaidoyer télévisuel où il se faisait autant l’avocat de son ami que de lui-même : « Il était très pauvre. Très, très pauvre. Et puis il est devenu riche. (...) C’est un homme qui a quand même des qualités tout à fait remarquables (...) Pourquoi aurais-je rompu cette relation fondée dans la peine et dans le malheur ? »

Lors des traditionnels entretiens télévisés du 14 juillet, le président s’employa par deux fois à défendre Bernard Tapie empêtré dans des feuilletons judiciaires à répétition. Le 14 juillet 1992, après la démission contrainte du ministre de la ville pour cause d’inculpation, il déclarait : « Moi, je l’ai beaucoup regretté, car c’est un homme tout à fait remarquable, dans le domaine qui lui a été confié j’en attendais beaucoup. »

Le 14 juillet 1993, en pleine affaire [de match truqué] OM-Valenciennes et après la défaite électorale de la gauche, précédée d’un bref retour de M. Tapie au gouvernement conformément aux prévisions présidentielles, il renchérissait : « Il s’est révélé un excellent ministre à mes yeux. (...) Comme président de l’OM, il semble qu’il ait bien réussi. C’est une intelligence et une énergie. Très bien. Alors pourquoi le mêler, pour l’instant, à cette affaire ? » La publique sollicitude présidentielle envers M. Tapie avait été encore plus nette lors d’un entretien du 12 avril 1992 : « On ne va quand même pas l’accabler parce qu’il a réussi ! (...) Il représente une réussite, c’est cela qu’on lui reproche. »

Lors de l’entretien du 14 juillet 1992, François Mitterrand avait également volé au secours d’Henri Emmanuelli, alors président de l’Assemblée nationale et en attente d’une inculpation prévisible dans l’affaire Urba, au titre d’ancien trésorier national du PS : « J’ai la plus grande estime et considération pour Henri Emmanuelli, qui est un homme qui s’est fait tout seul, issu d’une famille extrêmement modeste, un homme plein de conviction et de force et d’une grande intégrité. »

En septembre 1993, après une nouvelle mise en examen de cet inlassable fidèle, François Mitterrand recevra M. Emmanuelli à l’Elysée : « J’ai tenu à le faire venir pour lui dire ma confiance et mon amitié. C’est un homme honnête que l’on n’arrête pas de poursuivre. » Rattrapé à son tour par ses anciennes fonctions de trésorier de la campagne présidentielle de 1988, qui donnèrent lieu à des attaques répétées quand il devint garde des sceaux alors même que l’affaire Urba devenait un feuilleton judiciaire, Henri Nallet eut également droit, en 1991 et 1992, à l’expression publique de la « confiance profonde » du président, qui vantait ses « qualités morales de courage et de résolution ».

Il y eut enfin l’hommage posthume à Pierre Bérégovoy, lors des obsèques de l’ancien premier ministre, à Nevers, trois jours après son suicide, le 1 mai 1993, précédé des polémiques sur le prêt sans intérêts que lui avait accordé l’ami du président, Roger-Patrice Pelat : « Son action m’autorise à redire aujourd’hui la capacité de l’homme d’Etat, l’honnêteté du citoyen qui a préféré mourir plutôt que de subir l’affront du doute ».

Prouteau, Hernu, Nucci, Pelat, Emmanuelli, Nallet, Tapie, Bérégovoy... Autant de cas d’espèce, que l’on ne saurait assimiler les uns aux autres, face auxquels cependant l’attitude de François Mitterrand fut invariable : défense sans concession, plaidoyer constant, confiance réitérée. Pas l’ombre d’une critique, d’une réserve ou d’une distance. Là où d’autres auraient été prudents, affichant seulement leur confiance dans le cours normal de la justice, le président se portait d’emblée garant, y compris contre l’avis des magistrats s’il le fallait. Comme si ses fidèles et lui, ce n’était qu’un. Comme si toute attaque contre l’un d’entre eux le visait lui, et nul autre. Comme si leurs imprudences, fautes ou erreurs, étaient d’emblée absoutes parce que commises dans son orbite, accompagnant une trajectoire qui n’a de compte à rendre à personne, et surtout pas à la justice des hommes.

LE PRÉCÉDENT DE L’OBSERVATOIRE

Ne jamais se défendre, toujours attaquer. Ne jamais concéder, toujours porter le fer. Ne jamais avouer, toujours combattre. Dans cette attitude du président, se laissait entrevoir celle du Mitterrand d’avant, d’avant l’union de la gauche et la conversion au socialisme, quand il s’acharnait à maintenir le cap de son ambition en naviguant entre des récifs de haines multiformes.

De l’affaire des fuites de 1954, quand Pierre Mendès France laissa un temps son ministre de l’intérieur dans l’ignorance de la cabale policière montée contre lui, François Mitterrand avait gardé une profonde meurtrissure. Mais déjà, au détour de cette affaire qui se révéla un montage de basse police dont il fut la victime, il montra alors sa capacité à nier l’évidence quand le député Raymond Dronne, gaulliste indiscutable qui était entré le premier dans Paris en août 1944 avec la 2 DB, lui lança à l’Assemblée nationale : « Le grand républicain que vous prétendez être a un passé trop fluctuant pour pouvoir inspirer ce sentiment qui ne se commande pas, qui est en quelque sorte un élan instinctif et qui s’appelle confiance. Je ne vous reproche pas d’avoir arboré successivement la fleur de lys et la francisque d’honneur » – allusion aux engagements de jeunesse et des débuts de l’Occupation de François Mitterrand. « Tout cela est faux ! », répliqua pourtant ce dernier depuis le ban du gouvernement. « Tout cela est vrai et vous le savez bien », persista le parlementaire qui, en l’occurrence, disait vrai.

Puis il y eut en 1959, au début de la traversée du désert provoquée par l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, l’affaire de l’Observatoire. L’histoire est plus simple qu’une persistante rumeur ne le laisse entendre. Un ancien député gaulliste passé au poujadisme, donc à l’extrême droite de l’époque, Robert Pesquet, aborde François Mitterrand pour l’avertir que des ultras de l’Algérie française tenteront bientôt de l’assassiner. Une semaine après, dans la soirée du 15 octobre 1959, sept coups de feu sont tirés contre sa voiture qu’il vient de quitter précipitamment après s’être aperçu qu’on le suivait. Aux policiers, François Mitterrand ne dit rien de Pesquet qu’il ira d’ailleurs remercier, quatre jours plus tard, de lui avoir sauvé la vie en l’alertant. Mais le 22 octobre, le même Pesquet déclare publiquement être l’auteur de l’attentat, un « attentat bidon », dit-il, commis sur les consignes de celui qui en était la cible apparente. Et de prouver ses dires en précisant s’être adressé deux lettres, l’une en poste restante à Paris, l’autre en recommandé en province quelques heures avant le « faux » attentat.

LE SYMBOLE DE L’AMNISTIE

François Mitterrand est probablement tombé dans un piège grossier destiné à le discréditer politiquement pour l’avenir. De fait, Pesquet changera, au fil des années, de versions, affirmant successivement avoir été l’instrument de l’avocat d’extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancour (version de 1965), puis du premier ministre gaulliste Michel Debré (version de 1974 et 1975). Mais le futur président a mystérieusement voulu manœuvrer au plus fin, laissant jouer la comédie de l’attentat sans alerter qui que ce soit avant sa mise en scène, sans même en donner les dessous aux policiers et au juge d’instruction chargés de l’enquête lors de ses premières auditions. Toujours cette obstination à vouloir être son seul juge...

Confronté aux affaires, le Mitterrand président se comporta donc comme il l’avait toujours fait face aux obstacles qui entravèrent momentanément son ambition. Comme si l’aventure était encore individuelle, comme si, devenu chef de l’Etat, il n’était pas comptable de la morale publique malmenée par tel ou tel de ses proches. Là où il aurait fallu rompre, couper les liens, afficher la transparence et refuser la complaisance, il préféra nier la réalité des faits, couvrir les dérapages des amis et tenter d’entraver le cours des choses.

Bien plus que les affaires elles-mêmes, en ce qu’elles révélaient, ce fut sans doute cette attitude qui coûta le plus cher à la gauche gouvernante : non pas qu’il y ait eu des fautes, mais qu’elles n’aient pas été sanctionnées, par une invite à la diligence judiciaire ou une prise de distance rapide. Un mot finira par la résumer : amnistie. Imposée par l’Elysée et le Parti socialiste au premier ministre Michel Rocard, celle de janvier 1990, fabriquée sur mesure pour les infractions crimes et délits confondus, ce qui arrangera bien Christian Nucci, opportunément absous liés au financement de la vie politique, restera sans doute comme le tournant du second septennat.

C’est donc cette attitude que l’on retiendra comme la marque spécifique du mitterrandisme, plutôt que l’existence même des affaires qui, du gaullisme immobilier aux diamants de Bokassa, ne lui sont pas spécifiques. Ces faits-divers de la vie politique, financière ou judiciaire, n’en ont pas moins dévoilé, sous cette présidence comme sous les précédentes, l’envers de la haute politique, le coût ou l’impensé de ses choix. L’affaire des Irlandais de Vincennes posait en filigrane la question du pouvoir personnel sous la Vème République. Celle de Greenpeace posait celle de la raison d’Etat et des mensonges qu’elle entraîne. L’affaire du Carrefour du développement mettait en évidence la corruption contagieuse qui est, de longue date, au principe de la gestion par la France de son pré carré africain. L’affaire Urba touchait au financement de la vie politique. La chute de Jean-Michel Boucheron, maire socialiste d’Angoulême, dévoilait les risques d’une décentralisation ayant apporté à des potentats locaux un pouvoir et une manne inespérés. Les délits d’initiés des affaires Pechiney et Société générale, tout comme les pertes astronomiques du Crédit lyonnais, première banque publique, interrogeaient la frénésie spéculative et la politique monétaire de la décennie quatre-vingt.

En ce sens, les affaires ne relèvent pas de l’accessoire et de l’anecdotique. C’est ce que pensait le François Mitterrand d’opposition qui savait exploiter ces faiblesses de l’adversaire, sans pitié. Relues à la lumière des drames de sa fin de règne, marquée par les suicides de Pierre Bérégovoy et de son proche ami François de Grossouvre, ses attaques et ses piques suggèrent qu’il eut la chance de n’avoir pas, en face de lui, une opposition aussi systématique que fut la sienne, sous les présidences précédentes. « Le président de la République couvre un scandale », lance-t-il en 1966 lors de l’affaire Ben Barka, faisant « le serment d’atteindre partout où elles se trouvent les responsabilités politiques ». « Le scandale est partout parce qu’il est dans l’Etat », affirme-t-il en 1972 quand se succèdent les affaires de spéculation immobilière, ajoutant : « La Vème République bat le record des scandales. »

En 1979 enfin, à l’adresse de la majorité de droite, il lance ceci, que sa présidence n’a pas démenti : « Et quand une situation de scandale est créée qui pourrait vous atteindre, vous vous enfermez dans le silence et dans le secret. »

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