« Combat pour une presse libre » publié en arabe

L’éditeur égyptien Sefsasa vient de publier notre manifeste « Combat pour une presse libre », paru en 2009 chez Galaade. Accompagnée d’une préface inédite, cette édition arabe est un acte de solidarité avec les journalistes égyptiens, persécutés, comme tous les défenseurs des libertés et des droits, par la dictature contre-révolutionnaire instaurée en 2013.

Alors que paraît cette édition arabe de Combat pour une presse libre, on apprenait l’assassinat au Caire du jeune chercheur italien Giulio Regeni, atrocement torturé (lire ici l’article du Fatto Quotidiano). Rendant hommage à son jeune collègue sur son blog (lire là), Jean-Pierre Filiu rappelle qu’il « préparait une thèse d’économie à l’université de Cambridge sur le mouvement ouvrier en Egypte, et plus précisément sur les syndicats indépendants encouragés par la chute de Moubarak. La veille de ses 28 ans, Regeni avait publié, sous le pseudonyme d’Antonio Drius, un article sur le site italien Nena News (c’est ici) consacré à l’agitation sociale de plus en plus préoccupante en Egypte ». Pour tous les connaisseurs de la situation égyptienne, il ne fait guère de doute que Regeni a été assassiné par la police politique de la dictature du général Sissi.

L'édition en langue arabe de notre manifeste, chez l'éditeur égyptien Sefsafa L'édition en langue arabe de notre manifeste, chez l'éditeur égyptien Sefsafa
Toutes les organisations de défense des droits humains ont mis en évidence le terrible recul des libertés les plus élémentaires en Egypte depuis la contre-révolution de 2013, qui a interrompu le cycle ouvert par le soulèvement populaire de 2011, sous la férule d’un régime dont les cibles sont aussi bien les Frères musulmans que la gauche laïque. Parmi les victimes de la répression, les journalistes ne sont pas épargnés, persécutés pour diffusion de « fausses nouvelles », les seules « nouvelles » tolérées par la dictature étant celles qui ont son aval officiel (voir ici sur le site de Reporters sans Frontières ou là sur celui du Committee to Protect Journalists un inventaire des répressions contre la presse et les journalistes).

Dans ce contexte, la traduction par la maison d’édition Sefsafa de notre manifeste en défense d’une presse libre n’en est que plus courageuse (voir ici, sur le site de l’éditeur, sa présentation en arabe). A la demande de ses responsables, j’ai rédigé une courte préface en forme de dédicace aux confrères et consœurs égyptiens qui, aujourd’hui, affrontent ce défi dans des conditions autrement dramatiques que les nôtres. Son titre : « Un idéal sans frontières ». Si nous en doutions, le soutien aveugle de nos actuels gouvernants français à la dictature militaire égyptienne, tout comme à la monarchie obscurantiste saoudienne, confirment combien cet idéal affronte des adversaires eux aussi sans frontières.

Voici donc cette préface, écrite en juillet dernier :

Un idéal sans frontières

Qu’est-ce que la démocratie ? C’est le régime de n’importe qui. Sans privilège de naissance, de fortune ou de diplôme, j’ai le droit de m’en mêler. Sans avantage d’origine, de milieu, d’appartenance, j’ai le droit de participer. De m’exprimer, de protester, de manifester, de voter, d’être candidat, d’être élu et, même, de gouverner. Tels sont à la fois la promesse et le scandale démocratiques. Ceux de l’égalité des droits, ceux du peuple souverain, ceux de la liberté des citoyens.

Promesse à la manière d’un horizon, toujours recherché et se dérobant en même temps, embrassé par le regard et cependant hors d’atteinte. Un idéal qui appelle le mouvement, l’implication et la mobilisation, tout comme la ligne d’horizon, lors d’une randonnée, nous met en branle, poussant les marcheurs à atteindre le sommet, à arpenter la crête, à chercher le point de vue. Autrement dit, la démocratie comme promesse en construction permanente parce que forcément inachevée.

Scandale parce que cet idéal démocratique, quels que soient les époques et les contextes, aura toujours devant lui, sans cesse renaissantes et reconstruites, de nouvelles oligarchies. Je suis bien né, j’ai les réseaux ; je suis fortuné, j’ai les moyens ; je suis diplômé, j’ai le savoir. Pour toutes ces raisons, je serai mieux à même de décider, de diriger, de gouverner que le n’importe qui démocratique, a priori démuni de toutes ces qualités. Dès lors, la politique est forcement conduite d’en haut, inspirée et éclairée par ceux qui s’en croient les ayant droits, propriétaires ou dépositaires, et non pas animée et imaginée d’en bas par le souverain peuple supposé la légitimer.

C’est pourquoi la démocratie est un défi permanent. Comment faire vivre le n’importe qui de sa promesse ? Comment éviter qu’il ne soit toujours supplanté par les élites du pouvoir, de l’avoir et du savoir ? Comment lui permettre d’assumer son rôle, faire en sorte qu’il puisse agir sans aveuglement, choisir avec lucidité, voter et gouverner en connaissance de cause ? Pour discerner, me prononcer, m’orienter, trancher, décider, assumer ma responsabilité démocratique, il faut non seulement que je sache ce qui a été fait, ou non, en mon nom, mais aussi que j’aie les moyens d’une intelligibilité du présent, lequel est lui-même encombré de passé.

Bref, il faut que je sois informé.

La question de l’information, avant de devenir un enjeu professionnel ou une affaire économique, est donc au cœur de la vitalité démocratique elle-même. Ce n’est pas une question annexe ou seconde, mais la condition essentielle et première de sa promesse, ce gouvernement de n’importe qui. Le droit de savoir en est la garantie : sans connaissance égale des faits d’intérêt public, pas de cité commune ; sans accès partagé aux informations qui la conditionnent, pas de démocratie vivante. Proclamer ce droit, c’est donc refuser la confiscation de la politique par ceux qui prétendent savoir quand d’autres ne pourraient jamais savoir.

En ce sens, tout est lié : l’intolérance envers l’indocilité de l’information et l’indifférence à la vitalité de la démocratie. L’égalité devant l’information, sa liberté de circulation et le respect de son indépendance prennent racine dans les présupposés radicaux de l’imaginaire démocratique : l’abolition des privilèges, le refus des oligarques, le pouvoir de n’importe qui, c’est-à-dire de chacun et chacune d’entre nous.

Cet idéal n’a pas de nation ou de civilisation propriétaires.

En 2011, de Sidi Bouzid en Tunisie à la place Tahrir en Egypte, il fut porté au cœur du monde arabe par des hommes et des femmes qui parlaient le même langage que les Gavroche parisiens des Trois Glorieuses du peuple français, en 1830. On le sait trop peu : ces trois journées de soulèvement populaire contre la monarchie restaurée avaient pour moteur la défense de la liberté de la presse. Et la colonne qui se dresse au milieu de la place de la Bastille à Paris ne témoigne pas de la Révolution française de 1789 mais du sacrifice de ces ouvriers et artisans qui donnèrent leur vie pour une liberté qu’ils jugeaient indispensable à leur émancipation matérielle, à la défense de leurs droits élémentaires – trouver un travail, aller à l’école, vivre décemment, avoir un logement, pouvoir se soigner, etc.

Ecrit en 2009 dans un contexte français, ce manifeste pour le droit de savoir et la liberté de dire plaide donc pour des idéaux sans frontières, des rives de la Seine aux bords du Nil.

 Mais leur adversaire est aussi sans frontières : c’est cette politique de la peur qui prend argument des menaces terroristes et des urgences sécuritaires pour réduire nos libertés, voire les piétiner. Or ces politiques aveugles ne font qu’aggraver la catastrophe en offrant aux idéologies totalitaires qui arment la terreur leur plus belle victoire : le renoncement à l’idéal démocratique. Elles sont aussi irresponsables dans l’instant qu’inefficaces dans la durée.

Il revient au journalisme libre de le faire savoir par son travail d’information, au service du public. Et, ce faisant, d’ouvrir la route aux nouvelles renaissances qui, demain, permettront aux peuples concernés d’être à nouveau maîtres de leurs destins. Car l’Histoire n’est jamais terminée, toujours en marche, sans cesse recommencée.

Qu’ils soient emprisonnés, menacés, censurés ou visés par des législations liberticides, comme c’est le cas avec la récente loi antiterroriste, les journalistes égyptiens affrontent ce défi dans un contexte autrement dramatique que le mien, en France.

C’est avec humilité que je leur dédie, en vive fraternité, cette édition en langue arabe.

Paris, juillet 2015 

Le Manifeste de Mediapart (2009) paru chez Galaade Le Manifeste de Mediapart (2009) paru chez Galaade

 

Combat pour une presse libre est initialement paru en 2009, un an après le lancement de Mediapart, aux éditions Galaade. Il est toujours disponible, en librairie (ici ou ) ou en ligne. Il existe aussi une version espagnole du Manifeste, Combate por una prensa libre, en partenariat avec nos amis de infoLibre, aux éditions Edhasa (voir ici).

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