Pouvoir des fables, fable du pouvoir

Cela fera bientôt quatre siècles que Jean de La Fontaine a vu le jour, le 8 juillet 1621 à Château-Thierry. Je republie à cette occasion un texte paru en 2007 chez Gallimard, en ouverture d’un recueil collectif de nouvelles qui le célébrait.

Sur la Toile, le site du Musée Jean de La Fontaine propose toutes les morales de ses deux-cent quarante fables, classées par ordre alphabétique, L’Aigle et la Pie en ouverture, Les Voleurs et l’Ane pour conclure. Assurément de bonne volonté, cette invite virtuelle, depuis la très réelle ville de Château-Thierry, dans l’Aisne, où la maison natale du poète abrite ledit Musée, me semble cependant la moins bonne des entrées en matière. Pour retrouver La Fontaine, plutôt que de commencer par ces morales de fin, mieux vaut partir du début. Le début, autrement dit la fable elle-même, son style et son propos, sa musique et ses caractères, son goût et son humeur.

La Fontaine a 400 ans en juillet 2021 La Fontaine a 400 ans en juillet 2021
Les morales, en effet, lui ont joué un bien mauvais tour. On leur doit un trop long contresens : cette image scolaire d’un maître en prudence, professant une bien-pensance du juste milieu, toute d’aversion pour le risque et d’amour des précautions. En somme, une morale de la résignation : rester à sa place, calculer et économiser, épargner et s’épargner, surtout ne pas s’exposer. Loin de nous rapprocher de l’auteur, ce refrain nous en éloigne, étouffant son audacieuse jeunesse sous le préjugé d’une poésie édifiante. Comme si une philosophie moyenne, de survie, d’arrangement et d’accommodation, avait recouvert une sagesse moins ordinaire, plus authentique et plus fraîche.

Même un lecteur aussi averti que Roland Barthes (1915-1980) a failli s’y laisser prendre. Interrogé par un journal sur ses lectures de l’été 1975, il confia avoir lu chaque soir quelques fables de La Fontaine. C’était si plaisant, ajoutait-il, qu’avec ses amis vacanciers, il en fit un jeu, s’amusant à chercher parmi eux, ici le rat et l’éléphant, là la belette ou le corbeau, ailleurs le loup et l’agneau… Plaisir du texte et des situations qui, par contraste, lui souligna cet héritage de lecture pontifiante dont le poète fut la muette victime : « Ce qui est irritant chez La Fontaine, c’est la prétention de morale universelle, de “vérité humaine” sous laquelle on l’accable ; si on le lit de cette façon, c’est un recueil insupportable de stéréotypes, le livre même de la grégarité humaine, une sorte de bible petite-bourgeoise ; mais on peut le lire autrement… »

Le lire autrement, c’est le lire librement. Débarrassé de ce corset de préventions dont les lacets furent sans doute noués, hier, par l’usage pédagogique des fables de La Fontaine qui réduisait un dispositif subtil et complexe, sous son apparente clarté, à l’utilité immédiatement pratique d’une instruction civique. Tel est le défi qu’entend relever ce recueil, imaginé en résonance complice et admirative. Si dix-huit de nos écrivains ont souhaité donner au public d’aujourd’hui Des nouvelles de La Fontaine (Gallimard, 2007), ce n’est pas par révérence déférente et respectueuse à la tradition ou au patrimoine. C’est plutôt le sentiment instinctif de l’actualité du fabuliste qui les réunit, cet écho d’un passé plein d’à présent dans notre modernité dont la société du spectacle n’a rien à envier aux sociétés de cour. D’un simulacre à l’autre, il revient aux poètes du quotidien de faire tomber les masques.

À rebours des lectures pieuses, on voudrait donc dire la radicalité de La Fontaine, cet alliage solide d’audace tranquille, de sagesse insolente et de liberté indocile. Le même Barthes indiquait en 1944 la piste à suivre, au détour d’une réflexion de jeunesse sur les classiques, cette source intacte d’inspiration : il recommandait de chercher leur éternité dans leurs silences. Dans la liberté qu’ils laissent au lecteur. Liberté d’occuper leurs espaces, de se glisser dans leurs interstices, d’écouter et d’épouser leurs respirations, d’attraper les idées qu’ils laissent en suspens. C’est une invitation que les classiques nous adressent, par-delà les siècles : prolonger sans eux et avec eux, grâce à eux et malgré eux.

« Un classique ne dit pas tout, tant s’en faut », insistait le futur auteur du Degré zéro de l’écriture (1953), soulignant ces « vides inquiétants » qu’abrite leur « clarté terrible ». Sous les lieux communs, d’exquis paradoxes. Sous la froide raison, la passion de dominer les passions. Sous de sèches maximes, d’intimes confessions. L’énumération, qui peut se prolonger indéfiniment, concerne au premier chef La Fontaine, « le plus minutieux architecte de vers français » selon le jeune Barthes qui ne se laissait pas arrêter par les habits dont la postérité a affublé notre fabuliste – « songeur prétendu, bonhomme supposé, moraliste finaud ». Pour illustrer son propos, il citait d’ailleurs la quatorzième fable du dixième livre, le Discours à M. le duc de la Rochefoucauld :

…Mais les ouvrages les plus courts
Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guides
Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser
Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser.

Laisser quelque chose à penser… Et Barthes, avec sa vigilance coutumière, d’ajouter cette mise en garde : « Les classiques apprennent à bien écrire ; ils enseignent surtout que bien écrire ne va pas sans bien penser ». Alors, que pensait Jean de La Fontaine (1621-1695), ce contemporain de Louis XIV, témoin du Grand Siècle et de sa monarchie absolue, contemplateur de ce moment de mouvement et d’immobilisme, où la France, tout à la fois, se transforme et se fige, acteur de cette époque qui, sur les décombres des frondes parlementaires et des dissidences religieuses, voit s’ébaucher l’Etat moderne en sa variante française ? Si l’on suit la seule piste des morales, on se dira qu’il n’en pensait pas grand chose – en tous cas, pas grand chose de neuf. Mais c’est une impasse, et il nous en avait lui-même averti. Car, dès la préface du premier volume paru, modestement intitulé Fables choisies mises en vers (1668), La Fontaine nous fait comprendre qu’il n’aime pas trop faire la morale. Distinguant, dans l’apologue, le corps qui est la fable de l’âme qui est la moralité, il avoue s’être parfois dispensé de cette dernière car elle ne réussissait pas à « entrer avec grâce » et qu’après tout, « il est aisé au lecteur de la suppléer ».

Il faut donc aller voir ailleurs, et cet ailleurs, c’est ce corps, la fable, tout simplement – étant entendu qu’ici, la simplicité est en elle-même un programme. Se laisser porter par l’imaginaire, ses ellipses et ses détours. Épouser le récit, ses ruses et ses légèretés. On s’aperçoit alors que ces inventions ne sont pas seulement distractions. Qu’en effet, ce bien écrire est un bien penser. Et qu’il pense son époque au-delà de son temps : sa modernité, son éternité, son actualité. Est-ce un hasard si la fable dont l’intitulé sonne comme un programme, Le pouvoir des fables (Livre VIII, IV), commence par évoquer de très sérieux sujets politiques et diplomatiques, de guerre et de paix, sur fond de relations franco-anglaises, accompagnés par cette suggestion sacrilège : N’est-il point encor temps que Louis se repose ?

La Fontaine pensait la liberté – liberté privée, liberté individuelle – au moment même où, avec le Roi-Soleil, la culture politique française s’en détournait profondément, préférant des modernisations autoritaires aux désordres libertaires, magnifiant la grandeur de la nation plutôt que le bonheur des individus, sacralisant l’efficacité du pouvoir au détriment des contre-pouvoirs. En ce sens, chez lui, le pouvoir des fables est bien une fable du pouvoir. Si le seul pouvoir que le fabuliste entend conquérir se confond avec la réussite littéraire de ses narrations, c’est une façon aussi discrète que décidée de mettre à distance le pouvoir absolu – l’absolu du pouvoir et ce qui va avec : conformismes et courtisaneries, obéissances et fascinations, empressements et suivismes, passion démesurée de la réussite, soif inextinguible de positions, etc.

La première édition en 1668 des Fables de La Fontaine La première édition en 1668 des Fables de La Fontaine
À sa manière, La Fontaine résiste. A la propagande, à la pompe, à la lourdeur, à la corruption, à la foule, au troupeau. Au Grand Un de la servitude volontaire. Lecteur de Montaigne, il connaissait évidemment le sous-titre de l’encore scandaleux Discours de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie, l’ami de cœur de l’auteur des Essais : Contr’Un. Oui, Contr’Un, mot slogan, mot de passe, mot de reconnaissance. Contre la dilution de la collectivité dans l’unicité, contre la soumission de tous à un seul, contre la réduction de la diversité à l’uniformité. Contre certes, mais sans ostentation, sans éclats ni grandiloquences. En souplesse, en biaisant et en contournant, par les chemins de traverse et les sentiers d’aventure. Bref, en jouant et en se jouant.

Ses fables sont des feintes. Sous la plume de La Fontaine, d’ailleurs, feinte est synonyme de fiction. Face à un pouvoir total, maître non seulement de ses sujets, mais aussi des arts et des lettres, dont la gloire sans partage occupe tout l’espace des représentations, la ruse est la protestation la plus aboutie parce que la plus réfléchie. Stratégie du faible au fort, elle protège jalousement le seul monde qui échappe au pouvoir : l’espace privé. « Privé : libre en secret », dit le Léviathan de Thomas Hobbes. Nos vulgates conformistes pour temps pornographes nous le feraient presque oublier : loin du panoptique de la Cour, les libertins du XVIIe siècle inventent des lieux d’indocilité et d’obscurité où s’ébauchent les idéaux des Lumières. La quête des libertés de l’individu y rencontre le rêve des droits de l’humanité, avec cette conviction, qui fait lien, qu’il n’y a pas de justice pour tous quand règne l’injustice pour un seul.

Quels qu’en soient les arguments littéraires, le dédain qui, exaltant les fables, mineure les contes licencieux de La Fontaine, manque ce point essentiel : d’une forme de texte à une autre, circule le contexte de leur création. Ici, le libertinage ne se résume pas à un galvaudage. C’est d’abord un voyage : une échappée belle, hors des rets du pouvoir et des liens de sujétion qui l’assurent. Fort imprenable des libertins, le for intérieur tient le siège d’une bataille du goût dont l’enjeu implicite est politique. Le style est un programme, façon de prendre parti par la manière, toute d’invention et de nouveauté. Titrée Contre ceux qui ont le goût difficile, la première fable du deuxième livre en porte l’étendard. Jusqu’au bout, jusqu’à sa réception tardive à l’Académie française, La Fontaine tiendra la position tôt rappelée à l’ami de jeunesse, Maucroix :

Te souvient-il bien qu’autrefois
Nous avons conclu d’une voix
Qu’il fallait ramener en France
Le bon goût et l’air de Térence ?

Le bon goût n’est pas le goût officiel, écrasant et dominateur. Entre génie d’invention et art d’exécution, toute la stratégie de La Fontaine consiste à échapper au modèle imposé, à sortir des règles figées, à refuser l’uniformité monotone. Irrégularité et diversité sont les maîtres-mots d’un style qui, en son temps, bouscule radicalement les conformismes littéraires. Avant ses Fables, dès ses Nouvelles en vers tirée [sic] de Boccace et de l’Arioste (1664), il revendique « les vers irréguliers », défendant leur « air qui tient beaucoup de la prose », cette manière « la plus naturelle, et par conséquent la meilleure ». Puis, en 1678, dans l’avertissement du second recueil des fables, il défend sans concession son esthétique du divers, à rebours des automatismes et des obéissances, insistant sur la « variété » de son ouvrage, la « différence » des sujets et la « diversité » dont il se sent capable.

En ce sens, sa façon de dire est aussi importante que ce qu’il dit, dans une grande cohérence entre la forme et le fond. Son modérantisme affiché est un libéralisme radical : un refus des systématismes autoritaires, des contraintes violentes, des soumissions forcées. Un cri du cœur contre ces techniques de pouvoir, leurs promoteurs et leurs zélateurs, cri qui sonne dans cette chute du Philosophe scythe (Livre XX, Fable XX) :

Contre de telles gens, quant à moi je réclame.
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort :
Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.

Si, de cette liberté mode d’emploi, la diversité est la fin recherchée, la légèreté en est le moyen. La Fontaine est discret par conviction, modeste par fermeté. Cette façon de cultiver son retrait, de travailler sa mise à l’écart est en réalité sa hauteur : son exigence, son refus. On connaît son Épitaphe d’un paresseux, en forme d’autoportrait moqueur :

Jean s’en alla comme il était venu,
Mangea le fonds avec le revenu,
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser :
Deux parts en fit, dont il soulait passer
L’une à dormir, et l’autre à ne rien faire.

Fût-elle jouée, cette revendication d’une vie insouciante, hors la gloire, la fortune et les honneurs, par un poète qui ne cachait pas vouloir plaire et chercher le succès, est une figure résistante en des temps contraints. Nulle part on ne perçoit mieux la cohérence de cette œuvre-vie que dans son Remerciement à l’Académie française, prononcé le 2 mai 1684. « Messieurs, commence-t-il, je vous supplie d’ajouter encore une grâce à celle que vous m’avez faite : c’est de ne point attendre de moi un remerciement proportionné à la grandeur de votre bienfait. » Et il tient cette promesse au-delà du raisonnable : de bout en bout, son compliment est ironique et sa modestie moqueuse. Terminant par l’éloge obligé de Louis le Grand, il ajoute : « Il ne serait pas juste de déshonorer une si belle vie par des chansons grossières comme les miennes », ce qui, en vérité, est une façon de se dérober pour échapper à la corvée. Puis il enchaîne par son Discours à Madame de La Sablière qui contient cet hommage empoisonné à l’auguste assemblée académicienne :

Si j’avais un esprit aussi réglé que vous,
Je suivrais vos leçons, au moins en quelque chose :
Les suivre en tout, c’est trop ; il faut qu’on se propose
Un plan moins difficile à bien exécuter,
Un chemin dont sans crime on se puisse écarter.

S’écarter du chemin, ne pas suivre en tout, être rétif à la règle : le message fut reçu et le courroux au rendez-vous. Le directeur de l’Académie refusa de publier le compliment de La Fontaine qui, loin de se soumettre, avait contrevenu à la consigne qu’il lui avait donné dans son discours de réception : « Ne comptez donc pour rien, Monsieur, tout ce que vous avez fait par le passé ». Et, désormais, insistait cet abbé de La Chambre, logiquement oublié par la postérité, n’ayez plus qu’une obsession, celle qui « nous distingue de tous les autres gens de lettres » : « travailler pour la gloire du prince, consacrer uniquement toutes ses veilles à son bonheur, ne se proposer point d’autre but que l’éternité de son nom… » Un prince, rajoutait-il, « qui s’informera du progrès que vous ferez dans le chemin de la vertu, et qui ne vous considérera qu’autant que vous y aspirerez de la bonne sorte ».

Dans une société que domine le pouvoir, profondément corrompue par ses mises en scène, ses séductions et ses tentations, son activisme omnipotent et son agenda omniscient, La Fontaine nous enseigne le courage de l’élégance. Chez lui, l’euphémisme est un coup de force : un évitement pour la forme, sans concession sur le fond. Ses litotes sont des machines infernales. Dans ce monde du paraître, il fait exploser avec douceur les codes qu’il semble admettre. Par la seule vertu de l’ironie, par la seule rigueur d’un sourire. On se souvient de la morale de La Cour du Lion :

Ne soyez à la Cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère ;
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

La Fontaine ne cesse de revendiquer son décalage : il est en dehors. Ou plutôt sur le seuil, dedans et dehors, homme du passage et de passage. Au dedans d’une société qui, tournant autour de son Roi-Soleil, ne peut guère échapper à son pouvoir, à ses pièges et à ses armes. Mais, néanmoins, résolument en dehors, cultivant sa distance, travaillant l’écart, construisant sa différence. De loin c’est quelque chose, et de près ce n’est rien : le dernier vers de la dixième fable du quatrième livre (Le chameau et les bâtons flottants) peut aussi se lire comme un déniaisement : apprendre à se déshabituer du pouvoir, savoir se déprendre de sa force de conviction, de son éclat et de son attrait, bref, travailler à le désacraliser – de près, ce n’est rien

C’est en effet un travail, apprentissage régulier et discipline quotidienne, tant la culture de pouvoir s’impose et s’infiltre, fascinant et façonnant tout ce petit monde qui, à Paris, en détient une parcelle. A cette aune, la France en son centre et son sommet est en effet un village et une basse-cour, théâtre des ambitions ridicules et des prétentions dérisoires. Le Rat et l’Éléphant, cette parabole toute de sagesse orientale, le rappelle dès les premiers vers :

Se croire un personnage est fort commun en France.
On y fait l’homme d’importance,
Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois :
C’est proprement le mal françois.

On l’aura compris : c’est de nous, de notre histoire, de notre France, que La Fontaine donne des nouvelles. Son actualité est l’écho de nos modernités, en leur variante tricolore. Leur négatif, leur contrepoint, leur alarme par conséquent. « C’est un monde avec un jugement sur le monde que La Fontaine nous a donnés » : Hippolyte Taine (1828-1893) fut le premier à saisir cette permanence du moment La Fontaine. Prolongeant sa thèse universitaire de 1853 dans La Fontaine et ses fables, publié en 1861, il souligne la portée politique de son ironie malicieuse, cette manière qu’il a d’approuver la perfidie et, « quand le tour est admirable ou bien joué », d’oublier « que c’est un guet-apens ». « Enfin, insiste-t-il, chose admirable ! il loue la trahison politique » – façon de dire la dissidence ou l’abstention, le refus de l’embrigadement ou de l’aveuglement. Et Taine de citer le dernier vers de La Chauve-Souris et les Deux Belettes (Livre II, Fable V) :

Le sage dit, selon les gens :
Vive le Roi, vive la Ligue.

Puis, d’ajouter ce commentaire que l’on pourrait revendiquer : « Cette morale est celle du pauvre, de l’opprimé, en un mot, du sujet. Nous n’avons plus le mot, mais nous avons encore la chose. » Écrivant sous le Second Empire, Taine parlait d’expérience. A l’instar des surréalistes, on transformerait volontiers en hasard objectif, poétiquement bavard, les circonstances historiques de la relecture des Fables par Taine. Admis premier à l’Ecole normale de la rue d’Ulm en 1848, dans l’effervescence rapidement déçue de la Deuxième République, Taine échoue en 1851, l’année du coup d’Etat bonapartiste, à l’agrégation de philosophie parce qu’il avait affiché son intérêt pour Spinoza, ce maître en liberté. Il tente ensuite une première thèse, finalement interdite de soutenance parce que trop portée sur la psychologie, discipline suspecte. La Fontaine sera l’ultime porte de sortie, avec une thèse rédigée fin 1852-début 1853 alors même que Louis Bonaparte, le Président de la République putschiste, se fait sacrer empereur sous le label Napoléon III.

Du moment royal de La Fontaine au moment impérial de Taine, jusqu’à notre interminable moment présidentialiste, un fleuve souterrain lie les amoureux sincères du poète à la cause entière de la liberté, celle qui refusera toujours de se donner au pouvoir d’un seul. Depuis les estimables travaux de Marc Fumaroli (1932-2020), la thèse n’est même pas iconoclaste puisque leur auteur, il est vrai libéral authentique, c’est-à-dire d’abord politique avant de se résoudre à l’être en économie, plus soucieux de vitalités démocratiques que de cours boursiers, a fini par siéger sous la Coupole.

On doit en effet à l’académicien Fumaroli un portrait sans égal de La Fontaine en « exilé de l’intérieur », défendant, sous le règne d’une pensée captive, un idéal libéral, héritage de cette occasion perdue pour la culture démocratique française que fut l’éradication des diverses Frondes par Richelieu, au nom de l’Etat central. Les circonstances biographiques de cette « résistance intérieure à la servitude politique », pour reprendre une formule de Fumaroli, sont suffisamment documentées pour avoir récemment inspirées un film populaire. Proche et protégé du Surintendant Foucquet, La Fontaine vécut sa chute de 1661, son arrestation, sa condamnation et sa disgrâce, comme une injustice où se révélait le triomphe de l’Etat moderne, sous le double visage de Louis XIV et de Colbert, du monarque et, en quelque sorte, de son énarque.

Des lecteurs jugeront sans doute qu’ici, le journaliste politique cultive ses obsessions. Peut-être même se gausseront-ils en appelant La Bruyère en renfort, ce contemporain de notre fabuliste qui, dans ses Caractères, rappelle que « le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique », étant entendu qu’ici, le nouvelliste est supposément l’ancêtre du journaliste. On leur opposera aimablement l’insistance de Marc Fumaroli à chercher, dans ce couple de contraires formé par le Poète et le Roi, des Lumières pour demain : l’invention d’une nouvelle politique de la liberté, ayant enfin rompu ses liens de servitude, cette longue durée d’entraves monarchiques, impériales et présidentialistes où la démocratie s’épuise et s’assèche. Fumaroli, en effet, n’hésite pas à s’interroger sur la « secrète fascination des républicains, des libéraux, de socialistes modernes et français pour le Roi-Soleil », avant de s’écrier, impertinent à tout le moins : « Quelle ironique revanche posthume pour Charles Maurras ! »

Mais, forçant l’avantage, il ne s’en tient pas là. « Le demi-siècle qui a suivi la chute de la IIIe République, poursuit-il, a vu le passage à l’acte, dans plusieurs mises en scène successives et plusieurs conjonctures différentes, de la dramaturgie politique néo-louisquatorzienne, inventée par Maurras pour faire pièce à la IIIe République. Le gaullisme du Général et l’antigaullisme de François Mitterrand (lequel est de droite, lequel est de gauche ?) ont rivalisé à qui exécuterait avec le plus de succès ce projet de grandeur. Le Général, avec le génie de Richelieu, et son principal adversaire, avec les talents de Mazarin, ont l’un créé, l’autre popularisé, une monarchie maurassienne aux couleurs de la République. » Non seulement nous n’en sommes toujours pas sortis, mais il est permis de penser, en 2007, que la victoire de ceux qu’inquiétait, sous l’intermède de Jacques Chirac, un supposé déclin de cette grandeur nous y enfonce, sinon plus que jamais, du moins plus qu’il n’est raisonnable.

Le lecteur peut à loisir oublier ou méditer ce qui précède. L’essentiel, c’est qu’il en ait gardé l’envie de cheminer plus avant, en compagnie de cette « poésie qui se veut désarmée, sauf de la poésie » et dans ce lieu rare « où le bonheur d’être au monde est innocent » – Fumaroli toujours. De Stéphane Audéguy à Philippe Claudel, pour s’en tenir aux stations de départ et d’arrivée de ce recueil – mais l’on peut aussi bien inventer sa lecture dans le désordre –, dix-huit étapes jalonnent cette ligne de crête où La Fontaine s’amuse à nous donner des nouvelles. Pas de carte de randonnée, pas de topoguide, pas de repère ni de commentaire, juste cet avertissement en bagage : « Ecrire : 1. traduire – 2. modifier ».

C’est Paul Valéry (1871-1945) qui, au hasard d’un carnet, vend ainsi la mèche. Contre les mesquineries d’époque et les jalousies de circonstance, les poètes nous apprennent à admirer parce qu’ils n’ont pas honte d’imiter et de le dire. La Fontaine imitait Ésope le Phrygien, qu’il portraiture en homme libre, et admirait Molière son contemporain, autre rusé, autre habile. Et, dès la préface de 1668, il avait lui-même lancé l’invitation qui, ici, est honorée : « Il arrivera possible que mon travail fera naître à d’autres personnes l’envie de porter la chose plus loin. Tant s’en faut que cette matière soit épuisée, qu’il reste encore plus de fables à mettre en vers que je n’en ai mis. » Il en restait aussi à mettre en prose, la preuve…

Lecteur, te voici donc prévenu : en ce lieu-ci, nous inventons en résonance, nous écrivons en imitant, nous cherchons en admirant. Bref, nous aimons. « Soyez amant, vous serez inventif » : c’est aussi de Jean de La Fontaine.

> Ce texte est initialement paru en préface de Des nouvelles de La Fontaine, Gallimard, 2007.

> Visiter le site des 400 ans de La Fontaine.

________________

Références

Roland Barthes, Œuvres complètes, tomes I et IV, Seuil, 2002.
Marc Fumaroli, La diplomatie de l’esprit. De Montaigne à La Fontaine, Gallimard, coll. « Tel », 2001.
Marc Fumaroli, Le Poète et le Roi. Jean de La Fontaine en son siècle, Editions de Fallois, 1997.
La Fontaine, Œuvres complètes, deux tomes, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1991.
Hyppolyte Taine, La Fontaine et ses fables, PUF, 1996.
Jean de La Fontaine, le défi, film de Daniel Vigne, produit par Fabienne Servan-Schreiber, scénario de Jacques Forgeas, 2007.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.