L’obscénité du pouvoir

Exceptionnel livre du magistrat anti-mafia italien Roberto Scarpinato, Le Retour du Prince ressort en librairie cette semaine, dans une nouvelle édition dont j’ai écrit la préface, à la demande l’éditeur, La Contre Allée. Je la publie ici pour vous inviter à lire cette réflexion indispensable sur le pouvoir et la criminalité. Et vous donne aussi rendez-vous à Arras, jeudi 30 avril, pour un débat avec Scarpinato, à l’ouverture de Colères du Présent, Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale (le programme est ici).

Exceptionnel livre du magistrat anti-mafia italien Roberto Scarpinato, Le Retour du Prince ressort en librairie cette semaine, dans une nouvelle édition dont j’ai écrit la préface, à la demande l’éditeur, La Contre Allée. Je la publie ici pour vous inviter à lire cette réflexion indispensable sur le pouvoir et la criminalité. Et vous donne aussi rendez-vous à Arras, jeudi 30 avril, pour un débat avec Scarpinato, à l’ouverture de Colères du Présent, Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale (le programme est ici).

Au début de l’année 2015, l’ONG Oxfam, qui entend combattre la pauvreté dans le monde, nous obligeait à regarder ce que nous ne voulons pas voir : l’inégalité incommensurable que produit la marche insensée de nos sociétés avides, matérialistes, consommatrices et égoïstes, où la compétition et l’accumulation deviennent le seul idéal de vie, au détriment de la solidarité et de la fraternité, de la précaution et de la générosité.

A partir de données ouvertes, produites par les milieux financiers eux-mêmes, Oxfam démontrait que les richesses des 80 individus les plus riches du monde sont désormais équivalentes à celles détenues par les 50% les moins bien lotis de la population mondiale. Autrement dit, 3,5 milliards d’habitants de notre planète se partagent les mêmes richesses que ces 80 personnes immensément fortunées. Ce rapport de l’ONG, dont ce n’est là qu’une des accablantes démonstrations, était ainsi intitulé : « Insatiable richesse : toujours plus pour ceux qui ont déjà tout ».

Ce monde-là, le nôtre, court à la guerre comme des somnambules iraient à l’aveugle vers des précipices. Il court à la guerre de tous contre tous pour échapper à ses responsabilités, pour fuir les injustices invivables dont il est comptable, pour étouffer sous des guerres d’identités, de civilisations et de religions l’exigence radicale d’égalité et de justice qui pourrait l’obliger à remettre en cause ses dominations, ses prévarications, ses corruptions.

Le livre que vous tenez entre vos mains dit la vérité de ce monde, en dévoilant ses impostures et ses mensonges. C’est le livre d’un juste et d’un héros. D’un juste par devoir, d’un héros par nécessité. D’un homme qui, d’expérience vécue, sait que ce monde irresponsable est aussi un monde criminel. Un monde où le crime s’épanouit, se légitime, s’étend et se répand sous l’apparence de la notabilité et de la respectabilité. Parce que c’est un monde où le pouvoir politique et l’avoir financier ont renoncé à la durée et à la complexité, vivant dans un présent immédiat où seul compte le profit et la survie, donnant la priorité à l’urgence sur l’essentiel plutôt que de faire de l’essentiel l’urgence. L’essentiel, c’est-à-dire : les questions démocratiques, sociales, écologiques, celles dont dépend le vivre ensemble d’humanités réunies autour de leurs causes communes.

Extraordinaire réflexion à haute voix d’un praticien de la justice italienne, Le Retour du Prince est un livre incontournable pour comprendre pourquoi le mot mafia est devenu le vrai nom commun de notre monde dérégulé, ce monde sorti de ses gonds dont la « mafiosiation » est le ressort caché, sans frontières géographiques ni sociales. Un monde où le conflit d’intérêts, cette prolifération des intérêts privés à l’abri de l’intérêt général, est de fait institutionnalisé ; où l’abus de pouvoir est ainsi légitimé, par accoutumance et résignation ; où la corruption devient « un code culturel qui façonne la forme même de l’exercice du pouvoir » ; où les plus hautes classes dirigeantes et possédantes pratiquent sans vergogne l’illégalité pour elles-mêmes.

Compagnon des juges anti-mafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino assassinés en 1992, le procureur Roberto Scarpinato est aujourd’hui au sommet du parquet de Palerme, en Sicile. Vivant sous escorte policière permanente depuis plus de vingt ans, il est le magistrat dont les enquêtes ont dévoilé les liens entre la mafia d’en bas, cette mafia traditionnelle dont la violence est mise en exergue, et la « haute mafia », celle de la bonne société, au croisement des affaires économiques et des clientèles politiques, dans une subordination de la première à la seconde. Mais, né en 1952, il est aussi un homme de sa génération, fidèle aux aspirations démocratiques, sociales et morales de sa jeunesse au point d’envisager, dans une Italie où le parquet est indépendant du pouvoir exécutif, son métier comme un engagement.

« Le pouvoir s’insinue jusqu’aux replis les plus insoupçonnés de nos vies, expliquait-il à sa traductrice en français, Anna Rizzello, dans Le Dernier des juges (La Contre Allée, 2011). En 1968, circulait un slogan qui mérite d’être rappelé : “Si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupera de toi.” Comprendre le fonctionnement du pouvoir est donc une notion transversale à tous les niveaux de la vie, sans distinction entre droit et culture, personnel et public. » Scarpinato nous enseigne ici ce qu’il a compris du pouvoir, explorant sa part d’ombre, arpentant sa face cachée, bien au-delà du cas italien. Ou, plutôt, comme l’avait écrit Leonardo Sciascia à propos de la seule Sicile, faisant de l’Italie la métaphore d’un monde dont l’oligarchie régnante épouse en secret les codes des milieux criminels, leurs transgressions des lois ordinaires et leurs refus des règles communes.

Paru en Italie en 2008 et édité pour la première fois en France en 2012, Le Retour du Prince est donc un livre dont on ne sort pas indemne. Car il nous apprend que la corruption n’est pas à la marge, mais au cœur d’un système dirigeant qui a promu l’argent et le pouvoir en seules valeurs de référence. Roberto Scarpinato l’a appris par son travail de magistrat, et ce fut une expérience douloureuse. « Vous savez ce qui est écrit dans l’Ecclésiaste ? Celui qui accroît son savoir accroît sa douleur » : c’est Anna Rizzello qui raconte cette confidence en ouverture du Dernier des juges. Et de commenter : « Il sait, et cette connaissance a changé sa vie à jamais. La douleur de savoir est inscrite sur son visage et dans ses gestes. »

Intellectuel féru de culture classique, Scarpinato rappelle, en ouverture du Retour du Prince, que les oracles de la Grèce antique étaient souvent aveugles, à l’instar du plus connu d’entre eux, Tirésias. Cette cécité ne tenait pas du hasard, explique-t-il : « Pour accéder à l’essentiel, il est nécessaire de se rendre aveugle à l’inessentiel. » C’est ainsi que justice véritable et journalisme authentique ont d’emblée partie liée : donner à voir pour donner du sens, ce qui, nous concernant, signifie débusquer l’information d’intérêt public en échappant à la diversion du divertissement.

Car tout est fait pour nous empêcher de bien voir, c’est-à-dire d’entrevoir l’essentiel. Loin d’être une nouveauté de nos sociétés d’immédiateté et de superficialité médiatiques, c’est l’antique ruse de toutes les dominations. Intellectuel de pouvoir, et donc au service du pouvoir, le cardinal Mazarin, ce jésuite d’origine italienne qui conseillait Louis XIV, rappelait que « le trône se conquiert par les épées et les canons, mais se conserve par les dogmes et les superstitions ».

Partant de cette formule, Scarpinato en vient à ce qu’il considère comme la théorisation la plus explicite de cette domination par l’aveuglement des sujets, tandis que ceux qui sont au sommet se réservent une sorte d’« hyper-voyance ». La référence ne manque pas d’ironie puisqu’il s’agit de Joseph de Maistre, l’ancêtre de Patrice de Maistre, cette discrète figure de l’oligarchie française dévoilée par l’affaire Bettencourt. « Si la foule gouvernée peut se croire l’égale du petit nombre qui gouverne, il n’y a plus de gouvernement, écrivait ce penseur de la contre-révolution. Le pouvoir doit être hors de portée de la compréhension de la foule des gouvernés. L’autorité doit être constamment gardée au-dessus du jugement critique à travers les instruments psychologiques de la religion, du patriotisme, de la tradition et du préjugé. »

Lutter contre la corruption, c’est faire tomber cette mise en scène. Ruiner ses faux-semblants, dissiper ses mystères, démasquer ses impostures. Et c’est bien pourquoi l’enjeu de cette lutte n’est pas que judiciaire, mais fondamentalement politique. La corruption est au ressort d’un système culturel qui met à distance les gouvernants des gouvernés, tout comme les possédants des exploités. Bref qui isole, désarme et désoriente le peuple. Car cette distance repose sur l’incompréhension, la perte de sens, la confusion des repères, l’abaissement des idées.

« Tout itinéraire de libération, personnelle et collective, implique un processus de déstructuration des impostures culturelles qui imprègnent nos vies dès le plus jeune âge, confie Scarpinato à la fin du Dernier des jugesVoilà pourquoi le combat pour la construction d’un pouvoir au service des Hommes, et non sur les Hommes, passe forcément par le champ du savoir : tant qu’on ne se construit pas un savoir libéré des chaînes du pouvoir, celui-ci se perpétue, égal à lui-même, maintenant les individus dans cette illusion qu’ils se déterminent de manière autonome. »

Du journalisme à la justice, cette bataille du savoir contre sa confiscation par les tenants de l’avoir et du pouvoir, à l’abri de l’opacité et du mensonge, est décisive pour restaurer la politique comme bien commun et comme bien vivre en favorisant son renouvellement du bas vers le haut. Sinon, nous serons condamnés à vivre sous le règne d’une oligarchie déguisée en démocratie. Et ce sera de notre faute : par indifférence pour la corruption, par tolérance de son amoralité, par silence devant ses dégâts – richesse volée, humanité dévoyée, principes bafoués, servitude acceptée, imposture tolérée, etc.

Pour mieux le faire comprendre, jusqu’à saisir ce qui se joue ici non seulement d’essentiel mais d’éternel, Scarpinato remonte le fil du temps et du sens. Et, dans cette exploration, il nous fait comprendre que, s’il y a entre elles, selon les périodes, des différences de degré dans la violence, il n’y a pas de différence de nature entre les ruses du pouvoir criminel et celles du pouvoir oligarchique. 

Il commence par le mot « imposture » : de imponere en latin, soit imposer. Dans le langage ecclésiastique, rappelle-t-il, le verbe imponere désignait parfois le fait de « faire porter le poids d’une croyance par le biais d’une tromperie »« L’histoire du pouvoir, y compris dans ses déclinaisons criminelles telles que la mafia, la corruption et le terrorisme, pourrait donc se réécrire comme un récit de voyage au royaume de l’imposture, lieu de construction et de perpétuation de fausses croyances utiles au maintien du pouvoir. »

Puis vient le mot « obscène » : de ob scenum, soit ce qui opère « hors scène ». Ce qui n’est pas sur scène et, donc, ne relève pas de la mise en scène. « Le véritable pouvoir est toujours obscène », affirme Scarpinato. D’où il découle que le dévoilement de cette obscénité est le moyen le plus efficace pour l’ébranler, dans une stratégie du faible au fort. Montrer l’obscénité qui surprend, révolte ou indigne, c’est-à-dire dévoiler le hors scène afin de briser l’omerta qui permet au pouvoir, celui de l’argent comme celui du crime, d’échapper à la honte du dévoilement. La honte, soit en italien vergogna, du latin vereor gogna, autrement dit « je crains le pilori ».

Car le secret est l’obscénité foncière de ce pouvoir, et c’est bien pourquoi, dès qu’il est mis à nu, sa réalité vraie, son avidité, sa brutalité et sa vulgarité nous sidèrent et nous stupéfient. Sur scène, dans ses lieux institutionnels, ce pouvoir met en avant l’apparence d’une représentation destinée au public. Hors scène, il se livre à ses trafics, combines et arrangements au nom de ses intérêts bruts et brutaux, sans aucune fioriture. D’où l’enjeu décisif du dévoilement, dont magistrats et journalistes indépendants sont les acteurs souvent calomniés, toujours attaqués.

Comme l’ont illustré, en France, maintes polémiques politiciennes ou pressions judiciaires face aux révélations journalistiques, de l’affaire Bettencourt aux affaires Sarkozy en passant par l’affaire Cahuzac, la question de la vérité factuelle, concrète, matérielle, celle des témoins, des documents et des enregistrements, est la plus disputée, sur ce chemin de justice où le pouvoir risque d’être démasqué, entre obscénité et honte. Scarpinato l’explique dans l'un des rares passages où il convoque son expérience concrète de procureur, avec cette tristesse définitive de celui qui a vu et entendu l’obscène.

« Les vocations de héros et de martyrs se faisant rares de nos jours, écrit-il, seules les machines brisent de temps à autre le silence artificiel dont le pouvoir s’est entouré : lorsque les résultats des procès pénaux sont rendus publics, les enregistrements issus des micros espions et des écoutes téléphoniques permettent aux citoyens sans pouvoir d’entendre, en direct et sans censure, la voix secrète du pouvoir. Et c’est comme soulever un coin du rideau pour entrevoir une réalité dégradante, derrière tous les sépulcres blanchis qui occupent le devant de la scène. »

Rejoignant les alarmes de son compatriote Roberto Saviano, le journaliste auteur du désormais célèbre Gomorra (Gallimard, 2007), Scarpinato nous met en garde contre une réduction de la criminalité mafieuse à la seule violence visible, celle de la mafia d’en bas, ancrée dans les misères sociales et les désespoirs populaires. « La méthode mafieuse perd de sa visibilité, écrit-il : non parce qu’elle disparaît mais parce qu’elle se propage. » Aussi s’en prend-il à cette « vulgate médiatique selon laquelle la mafia ne serait qu’une sale affaire criminelle parsemée de fusils à canon scié et de dissolution de cadavres dans l’acide ».

Selon Scarpinato, la mafia des tueurs, cette « mafia militaire » issue des milieux populaires que chroniquent les médias, fait écran à la « haute mafia » qu’il a su démasquer au risque de sa vie dans ses enquêtes : ces politiciens, notables et financiers qui en sont les véritables bénéficiaires. Car, insiste-t-il, citation du code pénal italien à l’appui, « l’association mafieuse se caractérise par sa finalité particulière, qui ne consiste pas simplement à commettre des crimes, comme c’est le cas des associations criminelles ordinaires, mais à conquérir illégalement des espaces de pouvoir, en particulier économique et politique ».

Et cette finalité de l’association mafieuse suppose un moyen qui est précisément « ce mal obscur qui ronge le pouvoir » « Une minorité organisée, composée de sujets dotés de différentes formes de pouvoir (social, politique, économique, et quelquefois militaire) mises à disposition du collectif dont la force devient ainsi invincible au regard de quiconque appartient à la majorité non organisée. » Limpides, ces définitions suffisent à renverser l’idée, si répandue en France, d’une exception italienne dont nous serions épargnés.

L’Italie mafieuse ne vous est pas étrangère, lancent à la face de l’Europe et du monde aussi bien Roberto Scarpinato que Roberto Saviano. Ce dernier ne cesse d’ailleurs de s’étonner de l’indifférence ou de l’inconscience françaises vis-à-vis de la très concrète présence des diverses mafias italiennes en France, qui va de pair avec notre complaisance pour la criminalité corse. « Voilà ce qu’est la France, aujourd’hui : un carrefour, un lieu de négociations, de réinvestissement et d’alliances entre cartels criminels », écrit Saviano en préface de l’édition française de son avant-dernier livre, Le combat continue (Robert Laffont, 2012). Surtout, insiste-t-il, cette extension des mafias d’en bas va de pair avec les pratiques mafieuses d’en haut. C’est ainsi que le système bancaire international n’a guère fait la fine bouche, depuis la crise de 2008, pour récupérer et blanchir l’argent du crime afin de renflouer ses caisses et de trouver des liquidités.

S’il est un symbole criant, aussi en évidence que l’était La lettre volée de la nouvelle policière d’Edgar Allan Poe, de ce brouillage des frontières entre finance officielle et argent criminel, ce sont bien les paradis fiscaux, ces havres à l’écart des lois communes où oligarques et mafieux dissimulent la richesse détournée et volée de nos nations. En conclusion de son livre sur Les Paradis fiscaux (André Versaille, 2012), sous-titré Enquête sur les ravages de la finance néo-libérale, le journaliste Nicholas Shaxson résumait l’enjeu politiquement décisif que recouvre la tolérance pour les paradis fiscaux, voire leur encouragement ainsi que l’incarne la place du Luxembourg au cœur de l’Union européenne : « Les paradis fiscaux sont un facteur déterminant de la façon dont le pouvoir politique et économique fonctionne dans le monde aujourd’hui. Ils permettent aux personnes, aux entreprises et aux pays les plus riches de conserver leurs privilèges, sans qu’il n’y ait pour cela aucune bonne raison. Les paradis fiscaux sont le théâtre où les millionnaires affrontent les pauvres, les multinationales les citoyens, les oligarchies les démocraties : à chaque fois, le plus riche l’emporte. »

Autrement dit, si une guerre acharnée n’est pas faite, avec constance et détermination, à cette finance dissimulée, cachée et opaque, aucune politique socialement progressiste ne pourra durablement s’imposer, encore moins faire ses preuves. Car cet adversaire-là est déloyal, fourbe et secret, violent et puissant, sans frontières et sans états d’âme, tout comme l’est le crime organisé.

« L’offense à la vérité est à l’origine de la catastrophe » : dans son exceptionnelle maïeutique démocratique, Roberto Scarpinato cite le devin Tirésias, clairvoyant bien qu’aveugle. Dans Œdipe Roi, la tragédie de Sophocle, rappelle-t-il, c’est cet oracle qui lance au tyran de Thèbes, lequel l’interrogeait sur le mal mystérieux qui rongeait sa ville : « L’assassin que tu cherches, c’est toi. » Façon de dire que, face à la corruption, nous serons tous cet assassin si nous continuons à regarder l’inessentiel et à nous aveugler sur l’essentiel. Et, dès lors, complices de cette « mafiosisation » du monde qui s’étend à l’abri de notre indifférence et de notre passivité.

Roberto Scarpinato est de ces justes exemplaires qui ne s’y résignent pas. « Vivez comme si vous deviez mourir demain mais pensez comme si vous étiez éternels » : il a fait de cette maxime antique de la culture grecque, qu’il considère comme « l’apogée de la sagesse humaine », sa devise personnelle. Le 19 juillet 2012, il fut au rendez-vous de cet engagement sans concession pour l’une de ses rares apparitions publiques : l’hommage à son ami Paolo Borsellino, vingt ans après son assassinat.

D’emblée, il commença son discours en forme d’adresse au juge disparu par s’étonner de la présence « aux premiers rangs, aux places réservées aux autorités, des personnages dont la conduite semble être la négation même des valeurs de justice et d’égalité pour lesquelles on t’a assassiné. Des personnages au passé et au présent équivoques dont les vies dégagent, pour utiliser tes mots, cette puanteur du compromis moral que tu exécrais tellement et qui s’oppose au frais parfum de la liberté »

Qu’ils aient au moins la grâce, sinon de rester chez eux, du moins de se taire, poursuivit-il : « Vous qui ne croyez à rien si ce n’est à la religion du pouvoir et de l’argent, et qui n’êtes pas capables de vous élever au-dessus de vos petits intérêts personnels, taisez-vous le 19 juillet, car ce jour est dédié au souvenir d’un homme qui a sacrifié sa vie pour que des mots comme État, Justice et Loi aient enfin un sens et une valeur dans notre pauvre et malheureux pays. »

Dans ce discours bouleversant, il y a notamment ce rappel qui vaut plus que jamais, ce passé plein d’à présent : « Toi et Giovanni [Falcone] avez surtout été d’extraordinaires créateurs de sens. Vous avez accompli la mission historique de rendre l’État aux gens, car c’est grâce à vous et à des hommes comme vous que, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, l’État se présentait sous des traits crédibles auxquels il était possible de s’identifier, et dire “L’État c’est nous” prenait du sens.

« Vous nous avez appris que, pour construire ensemble ce grand Nous qui est l’État démocratique de droit, il est nécessaire que chacun retrouve et cultive la capacité de tomber amoureux de la destinée des autres. Lors des cérémonies publiques, on se souvient de toi comme d’un exemple du sens du devoir. Ils te sous-estiment Paolo, car tu nous as appris quelque chose de beaucoup plus grand. Tu nous as appris que le sens du devoir est peu de chose s’il est réduit à une exécution détachée et bureaucratique de nos propres tâches et à l’obéissance à nos supérieurs. »

Roberto Scarpinato terminait son hommage par l’engagement de « découvrir la vérité », c’est-à-dire ces « forces obscures et puissantes » qui se cachent derrière la main du bourreau. Il a tenu promesse. Après avoir été convoqué devant le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) italien pour ses fortes paroles, puis évidemment blanchi après une large protestation populaire, et enfin nommé début 2013, par le même CSM, procureur général au parquet de Palerme, il a requis en 2014 la comparution immédiate de deux officiels, et non des moindres – un général et un colonel –, pour leurs liens avec la mafia.

Peu après, alors que son bureau est théoriquement aussi inaccessible qu’un bunker nucléaire, il y trouvait, posée en évidence, une lettre de menace très bien rédigée et fort bien renseignée. Aucune trace d’intrusion sur les caméras de surveillance. Rien, aucun indice, de manière à faire comprendre que la menace est au plus près, au plus proche, de l’intérieur de l’État lui-même et de l’oligarchie qui se l’approprie.

Quelques semaines plus tard, le 19 octobre 2014, Scarpinato était à Paris, sous escorte policière toujours, à l’invitation de Mediapart pour accompagner l’appel « Nous, citoyens contre la corruption… » lancé par des journalistes, des magistrats, des juristes, des policiers, des universitaires, etc. Avec des mots simples, sur le ton de l’évidence, il confia à la foule rassemblée au Théâtre de la Ville, place du Châtelet, l’expérience douloureuse dont est né Le Retour du Prince, entre témoignage et réflexion.

"Corruption, ça suffit!" : l'intervention de Roberto Scarpinato © Mediapart Fr

« Quand j’étais un jeune magistrat en début de carrière, a-t-il expliqué, je croyais qu’il existait une ligne de démarcation précise entre le monde des criminels et celui des honnêtes gens. Mais année après année, j’ai dû me rendre compte que les deux mondes communiquaient entre eux par des milliers de chemins secrets qui traversent les terrains de la politique et de l’économie. En effet, en suivant les traces des assassins aux mains tâchées de sang, et en suivant les traces des capitaux de la corruption et de la mafia blanchis dans le monde entier, je me suis retrouvé à juger plusieurs hommes insoupçonnables au sommet des institutions, de la politique et de la haute finance. »

Son intervention se termina par un appel à l’Europe pour qu’elle se ressaisisse, en faisant des urgences démocratiques et sociales le cœur de son agenda politique. « Ce que je souhaite et que j’espère ce soir, c’est que la lutte italienne contre la corruption et contre la dégénérescence oligarchique du pouvoir ne reste pas une expérience isolée, mais qu’elle devienne une expérience partagée aussi en France et dans d’autres pays, pour construire ensemble une Europe démocratique. Nos pères et nos ancêtres ont lutté ensemble pour défendre l’Europe contre les monstres fascistes et nazis, en mourant par millions sur les champs de bataille, et ils nous ont laissé en héritage le bien de l’Etat démocratique de droit. Aujourd’hui c’est à nous qu’il incombe de défendre ce précieux patrimoine de civilisation, et de le transmettre à nos enfants en défendant ensemble la démocratie contre les nouveaux monstres de la corruption, des mafias, de la spéculation financière et du pouvoir oligarchique qui se déguise en pouvoir démocratique. »

Cet appel, me semble-t-il, résonne encore plus fort depuis que d’autres monstres, ceux du terrorisme, ont pris la première place dans l’agenda de nos gouvernants. Ce n’est pas sous-estimer leur danger ni relativiser les crimes des terroristes que de souligner que les oligarchies du pouvoir et de l’avoir seront irrésistiblement tentées de les utiliser comme diversion. « Ayez peur, et laissez-nous nous occuper du reste ! », disent-elles à des populations affolées par l’émotion et saisies d’incompréhension. Or ce que nous apprend ce livre d’un sage, c’est que les désordres du monde, ceux-là mêmes qui prennent parfois figure de terreur, sont aussi les nôtres, nourris de nos renoncements, de nos accommodements, de nos aveuglements.

Le Retour du Prince nous oblige à affronter cette vérité qui dérange. Et c’est pourquoi il sera indispensable à toutes celles et tous ceux qui se sentent responsables et comptables de notre avenir commun.

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