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Billet de blog 12 mars 2014

« Dire non », un appel au sursaut

Dire non, qui paraît jeudi 13 mars aux éditions Don Quichotte, est un appel au sursaut afin de trouer l’épais brouillard qui, aujourd’hui, voile l’espérance. Dire non pour inventer, tous ensemble, notre oui. Ce livre est dédié à Stéphane Hessel qui fut membre de la Société des Amis de Mediapart. En voici un avant-goût avec ses premières et ses dernières lignes.

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Dire non, qui paraît jeudi 13 mars aux éditions Don Quichotte, est un appel au sursaut afin de trouer l’épais brouillard qui, aujourd’hui, voile l’espérance. Dire non pour inventer, tous ensemble, notre oui. Ce livre est dédié à Stéphane Hessel qui fut membre de la Société des Amis de Mediapart. En voici un avant-goût avec ses premières et ses dernières lignes.

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© Don Quichotte

La France ressemble ces temps-ci à un Titanic dont l’équipage irait droit vers l’iceberg, le sachant et le voyant mais ne trouvant rien pour l’empêcher. Economique, sociale, démocratique, européenne, culturelle, écologique, etc. : les crises s’accumulent dans une confusion du sens et une perte de repère dont aucune force ne semble capable de dénouer les fils, à l’exception des tenants de la régression la plus obscure vers le plaisir de détester ensemble – les Juifs, les Musulmans, les Arabes, les Noirs, les Roms, les étrangers, le monde, l’Europe, mais aussi les homosexuels, sans oublier les femmes, bref les autres, tous les autres. Passions tristes de l’inégalité, des hiérarchies et des discriminations ; passions dangereuses et ravageuses qui, inéluctablement, en viennent à trier, séparer et sélectionner, parmi notre commune humanité. Passions qui ruinent l’espérance d’émancipation, dont l’égalité des droits et des possibles a toujours été le moteur.

© 

Nous ne sommes pas condamnés à cette fatalité. Urbaine, diverse et mêlée, dynamique et inventive, la France telle qu’elle est et telle qu’elle vit n’est pas conforme à cette image de régression, de division et de repli. Mais, entre cette réalité vécue et la politique supposée la représenter, le gouffre ne cesse de se creuser. Aussi la crise française est-elle d’abord une crise politique, crise de représentation, essoufflement des institutions, fin de régime. Celle d’une République épuisée, à bout de souffle, impuissante et illisible, condamnée à vivre dans l’instant sans que le passage de l’hystérie sarkozyste à l’activisme hollandais change fondamentalement  la donne. D’un République fatiguée à force d’avoir été confisquée, réduite au pouvoir d’un seul et, de ce fait, affaiblie, étouffant ses vitalités démocratiques, démobilisant ses forces vives, démoralisant son peuple souverain.

Allons-nous continuer à subir ou nous décider enfin à réagir ? Dans la diversité de nos attentes et de nos espoirs, de nos conditions et de nos territoires, de nos croyances et de nos origines, ne nous revient-il pas de relever la France en réinventant sa République, une République enfin conforme à sa promesse de liberté étendue, d’égalité approfondie et de fraternité retrouvée ? Ne sommes-nous pas requis, sauf à définitivement accepter cette servitude volontaire des peuples qui ne savent plus dire « non » ? Et, en l’occurrence, non à cette haine de soi qui est au ressort de la haine de l’autre, cette hantise du déclin et de la chute dont l’infinie quête de boucs émissaires dit le refus de la France réelle, France qui se cherche et qui s’invente, France tissée d’ailleurs et de lointains, France du divers et du pluriel, France de l’égalité sans distinction d’origine ou de sexe, d’apparence ou de croyance, notre France.

Dire non est cet appel au sursaut, un sursaut démocratique et social qui rassemble et conforte afin de trouer l’épais brouillard qui, aujourd’hui, voile l’espérance.

(…)

Nous n’avons peut-être que nos idées, que nos mots. Mais ils dressent un idéal français. D’une France qui ne serait pas fermée à elle-même en se fermant aux autres. Et, dans la bataille d’imaginaire où se jouera l’idée que se fait notre peuple de lui-même, ces mots, ces idées sont des forces matérielles. Car il arrive que la liberté dépende d’un mot, d’un seul. Au début des Essais, écrits dans des temps de transition et de métamorphose dont les passions et les doutes évoquent les nôtres, Montaigne rappelle ce passage des Vies parallèles de Plutarque où l’on apprend « que les habitants d’Asie servaient à un seul, pour ne pas savoir prononcer une seule syllabe qui est Non ». Et c’est alors qu’il ajoute cette précision où, pour la première fois, il mentionne celui dont l’absence l’accompagnera toujours, son ami Etienne de La Boétie : la mention par Plutarque de cette soumission par incapacité à dire non, explique-t-il, « donna peut-être la matière et l’occasion à La Boétie de sa Servitude volontaire ».

Ecrit par Etienne de La Boétie (1530-1563) alors qu’il avait seize ou dix-huit ans, selon le témoignage variable de Montaigne, le Discours de la servitude volontaire a traversé les siècles comme le Sésame des émancipations, indépendamment des lieux et des circonstances. « C’est un extrême malheur d’être sujet à un maître, duquel on ne peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra », lance dès les premières lignes La Boétie qui s’étonne que « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celles qu’ils lui donnent ». Pensant la liberté contre le pouvoir, son propos n’est pas de déploration ou de lamentation, mais d’interpellation de ceux-là mêmes qui, par leur silence ou leur obéissance, font la servitude possible. Mais aussi par envie d’être maîtres à leur tour, oppresseurs et dominateurs, tant le ressort secret de la servitude volontaire, c’est, selon le mot de Claude Lefort, que « la tyrannie traverse la société de part en part ».

Les monstres contre lesquels se dresse ce livre aiment la servitude, au point de s’identifier avec les tyrans dans le désir d’être à leur tour maîtres d’un autre. Le non que nous leur opposons n’est pas de simple indignation, mais d’invention, dans l’intelligence de ce qui, hier, les a libérés et de ce qui, aujourd’hui, les prolonge. Un non de création, animé par la certitude que, selon les mots d’Edouard Glissant et de Patrick Chamoiseau, « le temps viendra où le désir de dominer, de dicter sa loi, de bâtir son empire, la fierté d’être le plus fort, l’orgueil de détenir la vérité, seront considérés comme un des signes les plus sûrs de la barbarie à l’œuvre dans l’histoire des humanités ». Ces lignes sont extraites de la protestation qu’ils avaient lancé en 2007 depuis les Caraïbes contre la création d’un Ministère de l’identité nationale, « contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer peu à peu à fréquenter l’insupportable, de nous mener à fréquenter, en silence et jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible ».

Et d’ajouter, pour finir : « Tout le contraire de la beauté ». Car c’est aussi ce qui se joue ici : la beauté du monde, la bonté des hommes. Le poème préféré de Stéphane Hessel, ce juste dont le souvenir accompagne ce livre, était La Jolie rousse de Guillaume Apollinaire, testament poétique publié le 15 mars 1918 d’un homme « blessé à la tête trépané sous le chloroforme », victime de la folie guerrière provoquée par nos passions dominatrices. S’il le récitait volontiers en entier, il aimait aussi en citer un vers, un seul, pensant, expliquait-il, qu’il « aidera les jeunes générations à entreprendre, poétiquement et politiquement, la construction d’une société radicalement nouvelle par rapport à celle dont nous déplorons l’existence tous les jours ».

Le voici : « Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait. »

Or Nouvelle Bonté est précisément le titre du poème d’Aimé Césaire où figure la mise en garde placée en exergue de ce manifeste : « Il n’est pas question de livrer le monde aux assassins d’aube. » D’un poète l’autre, comme l’on irait d’inquiétude en espérance, nous entrevoyons le chemin du sursaut. Dire non à cette laideur, cette méchanceté. Dire non à l’abaissement de la France par ceux qui la défigurent en ne l’aimant pas telle qu’elle est et telle qu’elle vit. Dire non pour relever ce pays en élevant son langage. Dire non pour inventer notre oui.

Dire non, 188 p., 14 euros. En vente en librairie ou ici sur Mediapart. Voir la présentation du livre sur le site des éditions Don Quichotte, accompagnée de cette vidéo:

© Don Quichotte

Voici le sommaire de cet essai :

Un appel

1. Les monstres

2. L’abîme

3. La démobilisation

4. La tragédie

5. L’horizon

6. La trace

Annexe

L’adresse au président

Références

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