Fanon, Kateb, Glissant : l’archipel des indépendances

L’Institut du Tout Monde organise à Paris, vendredi 13 et samedi 14 mars, une rencontre sans précédent autour de Frantz Fanon, de Kateb Yacine et d’Edouard Glissant. Trois hommes qui, entre Caraïbes et Algérie, furent acteurs et témoins du surgissement des émancipations coloniales. Un colloque qui éclaire l’avenir autant qu’il convoque le passé.

L’Institut du Tout Monde organise à Paris, vendredi 13 et samedi 14 mars, une rencontre sans précédent autour de Frantz Fanon, de Kateb Yacine et d’Edouard Glissant. Trois hommes qui, entre Caraïbes et Algérie, furent acteurs et témoins du surgissement des émancipations coloniales. Un colloque qui éclaire l’avenir autant qu’il convoque le passé.

Sous la présidence d’honneur de Christiane Taubira, ce colloque, qui se tient à la Maison de l’Amérique Latine (217, bd Saint Germain 75007, entrée libre), réunit le souvenir et les œuvres du Martiniquais Frantz Fanon (1925-1961), qui rallia le combat du FLN algérien pour l’indépendance, de l’Algérien Kateb Yacine (1929-1989), qui incarna la souveraineté retrouvée par la littérature, et du Martiniquais Edouard Glissant (1928-2011), le poète des identités relations qui fonda l’Institut du Tout Monde, aujourd’hui prolongé et présidé par sa veuve, Sylvie, et qui fut le compagnon de Frantz Fanon aussi bien que l’ami de Kateb Yacine, dont il préfaça en 1959 un recueil de son théâtre, Le cercle des représailles. Les plus anciens lecteurs de Mediapart savent combien Edouard Glissant a accompagné notre aventure (lire ici mon hommage lors de sa disparition : Le siècle de Glissant, poète du Tout Monde.

Le riche programme de ces deux journées est consultable ici  (parmi les intervenants : Benjamin Stora, Alice Cherki, Samia Kassab-Charfi, Raphaël Lauro, Bénamar Médiène, Aliocha Wald Lasowski, Manthia Diawara, Zineb Ali Benali, Catherine Delpech-Hellsten, etc.). De plus, ce sera aussi l’occasion d’un nouvel hommage à Abdelwahab Meddeb, disparu à l'automne 2014, auquel participera le poète Michel Deguy.

On y trouve aussi une présentation qui explique clairement l’enjeu très actuel de ce colloque auquel j’apporterai, vendredi après-midi 13 mars, ma contribution sous l’intitulé : « Martinique, Algérie : de l’île au continent, l’archipel des indépendances ». Ces trois hommes libres, créateurs hors des sentiers battus, des chapelles et des salons, témoignent de l’immense bouleversement du monde dont nous ressentons jusqu’à aujourd’hui la secousse tellurique, au travers des désordres et des injustices qui, du lointain au proche, nous ébranlent ou nous alarment.

C’est tout simplement la mise en mouvement de ces peuples que notre « Occident » européen s’était si longtemps habitué, par un confort multiséculaire, à n’imaginer que dans une relation du fort au faible, de domination et d’appropriation. Aussi bien les œuvres que les vies, inséparables tant les mêmes engagements vitaux les traversent, de Fanon, Kateb et Glissant témoignent de la fin de cet eurocentrisme et du début d’une nouvelle ère, commencée dans ces années 1950 de leur rencontre, celle de la marche définitive de ces diverses humanités qui, en se mettant en branle, ont décidé d’écrire elles-mêmes leur propre histoire, fut-elle cahotante et chaotique.

Un texte rare, parce que trop oublié, d’Aimé Césaire, dans ces mêmes années du surgissement du « Tiers Monde » et des décolonisations, a exprimé radicalement cette rupture dont l’onde de choc continue de nous ébranler. Il s’agit de sa Lettre à Maurice Thorez de 1956 par laquelle il rompt avec le Parti communiste français (PCF) dans le contexte de la crise du communisme international sous l’effet de la (timide) déstalinisation initiée par Nikita Khrouchtchev dans l’aujourd’hui défunte Union soviétique. Mais cette rupture du poète et leader politique martiniquais avec le mouvement communiste international a éclipsé l’autre dimension de ce texte qui me semble bien plus originale et, surtout, bien plus décisive, au point d’être encore d’une actualité évidente.

Il s’agit d’un réquisitoire contre le « fraternalisme », ce pendant à gauche, et donc supposément progressiste, du « paternalisme » colonial. Plutôt que de paraphraser Césaire, voici le cœur de son propos où l’on reconnaîtra sans peine les crispations françaises d’aujourd’hui vis-à-vis de celles et ceux qui, parmi notre peuple, sont issus de nos migrations coloniales et qui font désormais route dans ce pays-ci, le leur, par eux mêmes, inventant leur propre histoire, creusant leur sillon inédit, refusant qu’on les assigne à une identité qu’ils n’auraient pas droit d’inventer et à laquelle ils devraient se soumettre en reniant ce qui leur appartient – leur culture, leur origine, leur croyance, etc.

Aimé Césaire donc (et n’oubliez pas, si vous êtes disponibles, de venir à cette rencontre Fanon, Kateb, Glissant – vous ne le regretterez pas) :

« Ce n’est pas volonté de se battre seul et dédain de toute alliance. C’est volonté de ne pas confondre alliance et subordination. Solidarité et démission. Or c’est là très exactement de quoi nous menacent quelques uns des défauts très apparents que nous constatons chez les membres du Parti Communiste Français : leur assimilationisme invétéré ; leur chauvinisme inconscient ; leur conviction passablement primaire – qu’ils partagent avec les bourgeois européens – de la supériorité omnilatérale de l’Occident ; leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est opérée en Europe est la seule possible ; la seule désirable ; qu’elle est celle par laquelle le monde entier devra passer ; pour tout dire, leur croyance rarement avouée, mais réelle, à la civilisation avec un grand C ; au progrès avec un grand P (témoin leur hostilité à ce qu’ils appellent avec dédain le « relativisme culturel », tous défauts qui bien entendu culminent dans la gent littéraire qui à propos de tout et de rien dogmatise au nom du parti).

« Il faut dire en passant que les communistes français ont été à bonne école. Celle de Staline. Et Staline est bel et bien celui qui a ré introduit dans la pensée socialiste, la notion de peuples « avancés » et de peuples « attardés ». Et s’il parle du devoir du peuple avancé (en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme colonialiste proclame une autre prétention.

« Dans le cas de Staline et de ses sectateurs, ce n’est peut-être pas de paternalisme qu’il s’agit. Mais c’est à coup sûr de quelque chose qui lui ressemble à s’y méprendre.

« Inventons le mot : c’est du “fraternalisme”.

« Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès.

« Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus.

« Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de développement, mais d’elles-mêmes, par croissance interne, par nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre.

« Dans ces conditions on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous ; délégation pour chercher pour nous ; que nous ne puissions désormais accepter que qui que ce soit, fût-ce le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous. Si le but de toute politique progressiste est de rendre un jour leur liberté aux peuples colonisés, au moins faut-il que l’action quotidienne des partis progressistes n’entre pas en contradiction avec la fin recherchée et ne détruise pas tous les jours les bases mêmes, les bases organisationnelles comme les bases psychologiques de cette future liberté, lesquelles se ramènent à un seul postulat : le droit à l’initiative. (…)

« Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au crime.

« C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de consciences ou à la casuistique des autres.

« L’heure de nous mêmes a sonné. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.