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Billet de blog 12 mai 2016

Denis Baupin demande à Mediapart de se censurer

Par lettre recommandée reçue ce jeudi 12 mai à Mediapart, le député Denis Baupin nous demande « la suppression immédiate » de notre article rapportant des témoignages le mettant en cause pour des faits de harcèlement et d’agression sexuels. Nous déclinons évidemment cette sommation, totalement attentatoire au droit de la presse.

Edwy Plenel
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Après nous avoir sommé, par lettre de son avocat du 8 avril, de ne rien publier alors que notre enquête était toujours en cours, puis après avoir refusé de répondre à toutes nos questions dans le souci du contradictoire, Denis Baupin nous somme de supprimer purement et simplement notre article alors qu’il a provoqué le débat public que l’on sait. Confortés par de nombreux autres témoins, ces huit récits – dont quatre délivrés de tout anonymat – rapportant des faits de harcèlement et d’agression sexuels ont entraîné l’ouverture d’une enquête préliminaire par le parquet de Paris.

Reçue ce jeudi 12 mai, la lettre de son avocat, Me Emmanuel Pierrat, est datée du 9 mai, jour de la mise en ligne de notre enquête, parallèlement à la diffusion des mêmes informations sur France Inter. Au nom du député de Paris, il nous « demande de procéder à la suppression – immédiate – de la mise en ligne de ce reportage litigieux » et nous demande, de surcroît, quelles mesures nous entendons prendre « pour réparer le préjudice de M. Denis Baupin ». On trouvera ici :

La lettre du 9 mai (pdf, 298.8 kB)

 l’intégralité de ce courrier sans précédent qui contredit le souhait du député et de son entourage que la justice fasse son office puisque M. Baupin exige la suppression de l’enquête qui l’a mise en mouvement.

Il est inédit qu’un responsable politique exige d’un journal qu’il se censure. Cette façon de faire est totalement contraire au droit de la presse en vigueur. Journalistes, au service du droit du public de savoir tout ce qui est d’intérêt public, nous publions des informations dont nous rendons compte dans le cadre de la loi sur la presse, en plaidant à la fois leur vérité factuelle et la bonne foi qui a permis de les mettre au jour.

Parmi les conditions de cette dernière, outre la légitimité du but poursuivi (évidente en l’espèce, tant le débat sur l’omerta autour du harcèlement sexuel est désormais national), le sérieux de l’enquête (illustré par les nombreux témoignages recueillis par Lénaïg Bredoux et notre confrère de France Inter Cyril Graziani) et la modération de l’expression (tous les termes de notre article ont été pesés à cette aune, avec précaution), figure le respect du contradictoire. Nous y avons veillé plutôt dix fois qu’une, et c’est M. Baupin qui s’y est farouchement dérobé.

Non seulement l’ex-vice-président de l’Assemblée nationale a ignoré toutes nos demandes d’entretiens et refusé de répondre à toutes nos questions (lire dans la « Boîte noire » de notre enquête leur rappel chronologique), mais, de plus, il nous a fait parvenir, toujours via son avocat Me Pierrat, dès le 8 avril, une injonction de ne rien publier alors même que notre enquête était encore en cours et, évidemment, confidentielle par souci de protéger les témoins. On trouvera ici :

La lettre du 8 avril (pdf, 49.6 kB)

l’intégralité de cet autre étonnant courrier.

Destinataire, en tant que directeur de publication de Mediapart, de ces deux missives, j’avais notamment répondu à la première, le 12 avril. On lira là :

La réponse du 12 avril (pdf, 32.4 kB)

l’intégralité de cette réponse, dont j’extrais ce passage :

« En quarante ans de journalisme, je n’ai jamais reçu de courrier de ce type, relevant de pratiques d’Ancien Régime, totalement contraire à l’esprit des lois républicaines. Depuis la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 (…), l’autorisation préalable et la censure préventive n’ont en effet plus cours. Respecter la liberté de la presse, c’est donc respecter son droit à enquêter librement, dans le respect de ses règles professionnelles, sur tout sujet d’intérêt public, au service du droit de savoir des citoyens. Toute pression, toute intimidation, toute menace visant à entraver ce travail aussi nécessaire que légitime est une atteinte à nos libertés fondamentales. »

C’est donc peu dire que cette enquête douloureuse, tant il fallut de courage aux femmes concernées pour sortir enfin de leur silence, fut menée sous tension, dans un contexte de pression explicite de Denis Baupin, via son avocat. Comme si un climat d’intimidation au fondement juridique plus que discutable venait alourdir le fardeau oppressant que les victimes ont eu à soulever pour briser l’omerta. 

Ce second courrier de Me Pierrat n’appelle pas d’autre réponse qu’une fin de non-recevoir, ici même. Le lendemain de son envoi, il annonçait que son client avait saisi le Doyen des juges d’instruction d’une plainte en diffamation contre Mediapart et France Inter. Plus fidèle au droit de la presse, cette procédure ne permet pas à un magistrat d’enquêter sur les faits, le débat se faisant en audience publique dans un délai qui sera au mieux d’une année, sans doute plus lointain. Entre-temps, l’enquête préliminaire du parquet de Paris sur les faits eux-mêmes sera terminée et ses conclusions connues. 

Pour mémoire, en 2013, la plainte en diffamation de Jérôme Cahuzac contre Mediapart s’est dissipée dès que l’enquête préliminaire du parquet de Paris avait conclu à la consistance des faits d’évasion et de fraude fiscales, entraînant l’ouverture d’une information judiciaire, suivie des prompts aveux de l’ex-ministre du Budget.

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