Edwy Plenel
Journaliste, président de Mediapart
Journaliste à Mediapart

296 Billets

4 Éditions

Billet de blog 12 juin 2015

L’art pour lutter contre l’intégrisme

Faut-il que nos temps soient devenus intolérants pour que le simple fait d’être traduit dans une autre langue, l’arabe, provoque une telle campagne, pavée de désinformations et de caricatures ! Retour sur les réactions sidérantes provoquées par l’annonce que Pour les musulmans était traduit en arabe par la revue qatarie Al Doha Magazine.

Edwy Plenel
Journaliste, président de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Faut-il que nos temps soient devenus intolérants pour que le simple fait d’être traduit dans une autre langue, l’arabe, provoque une telle campagne, pavée de désinformations et de caricatures ! Retour sur les réactions sidérantes provoquées par l’annonce que Pour les musulmans était traduit en arabe par la revue qatarie Al Doha Magazine. (lire ici mon précédent billet).

Derrière les régimes politiques, il y a des peuples, des hommes et des femmes qui pensent, réfléchissent, font leur chemin. Mes détracteurs préfèreraient-ils que les idées défendues dans Pour les musulmans ne les atteignent jamais ? Qu’on ne puisse lire en arabe un plaidoyer pour toutes les minorités sous toutes les latitudes, et donc pour les juifs comme pour les chrétiens en pays majoritairement musulman, ou pour les chiites en pays majoritairement sunnite, et inversement ? Qu’on ne puisse faire chemin ensemble, d’une langue à l’autre, dans la défense partagée de l’égalité de tous, sans distinction d’origine, de culture, de religion, de sexe, etc. ?

Je crains fort que l’intolérance ne dispose pas à la curiosité. Néanmoins, et notamment à l’attention des lecteurs de bonne foi, je veux ici rappeler quelques vérités de fait – pour certaines, n’importe quel arabisant peut les vérifier lui-même. D’abord sur cette traduction dont l’initiative revient à un universitaire travaillant à Grenoble, Abellatif El Korchi. Puis la revue Al Doha Magazine s’est directement tournée, comme n’importe quelle maison d’édition étrangère, vers l’éditeur français, La Découverte. Enfin, les droits ont été achetés, à un prix forfaitaire de 665 euros (à partager entre éditeur et auteur), pour un premier tirage à 13.300 exemplaires, en vente couplée de la revue et du livre.

Quant à la revue elle-même, elle se veut un carrefour de la culture arabe et des cultures humanistes, ouverte aux cultures étrangères dans les domaines des sciences humaines et sociales, ainsi que de la littérature. Les dossiers proposés sont d’une grande diversité, le dernier portant sur la question du bonheur. Mais on trouve aussi, dans la plus récente livraison, un article sur le festival de Cannes ainsi que la traduction d’un entretien avec la sociologue française (de l’art) Nathalie Heinich, titré « La course aux avant-gardes ».

Dans le numéro d’avril, on pouvait lire un entretien avec le réalisateur mauritano-malien Abderrahmane Sissako dont le dernier film, Timbuktu, est un réquisitoire contre les idéologies totalitaires se réclamant de l’islam. Son titre ? « L’art pour lutter contre l’intégrisme » ! Dans le même numéro, on trouve un article sur Franz Kafka, écrivain immense comme chacun sait, mais aussi symbole de l’imaginaire juif d’Europe centrale.

Enfin, parmi les écrivains qui publient régulièrement dans Al Doha Magazine on trouve les Marocains Abdelfattah Kilito, Bensalem Himmich et Tahar Ben Jelloun ou le Jordanien Amjad Nasser – autant d’intellectuels dont les œuvres sont sans aucune complaisance avec l’intégrisme.

Quant aux livres publiés par Al Doha Magazine, en voici un aperçu qui, je l’espère, fera taire ceux qui ont parlé sans savoir, à la simple vue des mots « arabe », « musulmans », « Qatar »…  Le numéro 1 de la collection est un livre de Abd al-Rahman al-Kawakibi (1855-1902), Les traits de la répression et le combat contre l'esclavage. Son auteur (voir sa notice Wikipédia) est un intellectuel syrien inspirateur du panarabisme et référence du nationalisme arabe. De lui, Actes Sud a d’ailleurs publié en 2013 Du despotisme et autres essais, en forme de double réponse à la dictature syrienne et aux islamistes totalitaires.

Le cinquième ouvrage publié par Al Doha Magazine est une œuvre du grand théologien réformiste égyptien Ali Abderraziq (voir sa notice Wikipédia), L’islam et les fondements du pouvoir. Défendant l’idée d’une communauté nationale moderne, il plaide pour l’autonomie de la sphère politique et de la sphère religieuse. Bref, c’est la référence intellectuelle de ceux qui, de l’intérieur de l’islam, combattent les fondamentalistes et les intégristes.

Le neuvième livre a pour auteur l’une des figures de la Nahda, ce mouvement de renaissance arabe moderne du XIXe siècle où se retrouvèrent musulmans et chrétiens. Le treizième est un ouvrage de Tahar Haddad (1899-1935, voir ici sa notice Wikipédia), penseur, syndicaliste et homme politique tunisien qui inspira le programme social de Bourguiba. C’est un plaidoyer féministe, une défense sans concessions de l’égalité en droits et en devoirs des femmes et des hommes.

Faut-il continuer plus avant l’énumération pour démontrer la mauvaise foi de ceux qui ont assimilé, par simple préjugé xénophobe, raciste ou islamophobe, cette édition arabe de Pour les musulmans à une compromission avec l’intégrisme alors même qu’elle rejoignait ceux qui, dans le monde arabe et musulman, combattent pour les mêmes valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité ?

Je suis donc fier de cette édition arabe où mon livre côtoie, dans la même collection, le grand Mahmoud Darwich, immense poète dont mon préfacier en arabe, Elias Sanbar, est le traducteur français, chez Actes Sud. Mais que diront les inquisiteurs qui se sont déchaînés contre cette édition quand ils sauront que Régis Debray, avec Eloge des frontières (n° 22), que Tzvetan Todorov, avec Réflexions sur la civilisation, la démocratie et l’altérité (n° 39), que Michel Serres, avec Petite poucette (n° 37) ou… Etienne de la Boétie et son Discours de la servitude volontaire (n° 34), réquisitoire contre le Grand Un des pouvoirs monarchiques, religieux, autoritaires ou dictatoriaux, confiscatoires de la volonté populaire, ont été, eux aussi, publiés à destination du monde arabe par Al Doha Magazine ?

AJOUT le 15 juin 2015 : Abdellatif El Korchi, traducteur de cette édition arabe, a publié sur son blog de Mediapart une mise au point (à lire ici).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Nouveaux vaccins, traitements… : des pistes pour protéger les plus fragiles
Avec des vaccins peu efficaces pour limiter la transmission d’Omicron, le raz-de-marée des infections se poursuit. Si une quatrième dose est écartée, des vaccins plus adaptés et de nouveaux traitements sont attendus pour aider à protéger les plus vulnérables.
par Rozenn Le Saint
Journal — Énergies
Nord Stream 2 : le gazoduc qui ébranle la diplomatie allemande
Entre intérêts économiques et alliances, Nord Stream 2 se retrouve au cœur des contradictions de la politique allemande. Sous pression, la coalition gouvernementale accepte finalement que le gazoduc construit pour écouler le gaz russe vers l’Allemagne par la mer Baltique soit inclus dans les sanctions en cas d’invasion de l’Ukraine.  
par Martine Orange et Thomas Schnee
Journal — Politique
À Drocourt, le bassin minier oscille entre abandon et vote Le Pen
Dans cette petite ville communiste du Pas-de-Calais, les échanges avec les habitants laissent apparaître l’ampleur de la déconnexion avec les thèmes et paroles qui rythment la campagne électorale médiatique.
par Jean-Louis Le Touzet

La sélection du Club

Billet de blog
Pour en finir avec la Primaire populaire
[Archive] Allons ! Dans deux semaines aura lieu le vote de la Primaire populaire. On en aura fini d'un mauvais feuilleton qui parasite la campagne « à gauche » depuis plus d'un an. Bilan d'un projet mal mené qui pourrait bien tourner.
par Olivier Tonneau
Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Pour la « primaire populaire »
[Archive] Partout, dans mes relations comme sans doute dans les vôtres, les gens se désespèrent de la multiplicité des candidatures de gauche. C’est le découragement, la démobilisation des électeurs potentiels, et la probabilité d’un désintérêt conduisant à l’abstention. Même si les chances de réussite sont faibles, tout, absolument tout, doit être tenté pour éviter une cinglante déroute.
par Jean Baubérot
Billet de blog
L'étrange éthique de la « primaire populaire »
La primaire populaire se pose en solution (unique) pour que la gauche gagne aux présidentielle de 2022. Si plusieurs éléments qui interpellent ont été soulignés, quelques détails posent problème et n'ont pas de place dans les média. Il faut une carte bancaire, un téléphone portable et une adresse e-mail pour participer. La CNIL est invoquée pour justifier l’exigence d'une carte bleue.
par Isola Delle Rose