Che Guevara: réponse aux calomniateurs de Régis Debray

La sortie de « Fille de révolutionnaires », récit autobiographique de Laurence Debray, fille d’Elisabeth Burgos et de Régis Debray, est l’occasion pour certains médias de ranimer une vieille calomnie présentant ce dernier comme « le délateur » du Che, assassiné en Bolivie il y a cinquante ans. Témoin direct des faits, François Maspero y avait déjà répondu, en 2001, sous un titre sans appel : « Régis Debray, admirable en Bolivie ».

En janvier 2001, une prétendue « enquête » de la télévision suédoise laissait entendre que Régis Debray, arrêté en 1967 par l’armée bolivienne quelques mois avant l’arrestation, le 8 octobre, immédiatement suivie de son assassinat, d’Ernesto « Che » Guevara, aurait « donné » ce dernier. Elle fut reprise sans distance par Libération (lire ici), ce qui suscita une réaction indignée de François Maspero, éditeur des premiers livres de l’écrivain et, aussi, des œuvres complètes du « Che » (lire là). Cinq ans auparavant, en septembre 1996, quand cette calomnie commença à se répandre, sous l’impulsion du régime castriste, j’avais moi-même répliqué, dans les colonnes du Monde, en révélant le témoignage de Daniel Alarcon Ramirez, dit « Benigno », l’un des rares survivants de la guérilla bolivienne et frère d’armes indéfectible de Guevara.

Si je republie ci-dessous ces deux textes, celui de François Maspero paru en 2001 dans Libération, puis mon propre article dans Le Monde en 1996, c’est parce que le cinquantenaire de la mort du « Che » est l’occasion, pour des médias peu scrupuleux, de relancer cette calomnie indigne. Ainsi, en se saisissant du récit autobiographique de Laurence Debray, qui vient de paraître chez Stock et alors même qu’elle y balaye ce soupçon, Paris Match n’a pas hésité à relayer l’accusation mensongère, sous le titre : « Une fille sur les traces du “délateur” du Che ». Voici donc la réplique de François Maspero, cet ami cher et rare, trop tôt disparu (lire ici), qui fut lui-même arrêté en Bolivie alors qu’il cherchait à rencontrer Régis Debray dans sa prison de Camiri, lequel Debray sera finalement condamné à trente ans d’emprisonnement et ne retrouvera sa liberté que quatre ans plus tard, grâce à une large campagne internationale en sa faveur.

Régis Debray, admirable en Bolivie
par François Maspero

L’«enquête» de la télévision suédoise dont il a été rendu compte sous le titre «Régis Debray a-t-il donné le Che?» (Libération du 23 janvier) est mensongère et ignominieuse. Je le dis, parce que je reste l’un des témoins de première main dans cette affaire. Lors de l’arrestation de Régis Debray, j’ai séjourné à deux reprises en Bolivie, en juin et juillet 1967. Régis Debray étant porteur d’une lettre de moi qui le mandatait, au nom de ma maison d’édition, pour enquêter dans la région, il était logique que je m’enquière de son sort. Arrêté, j’ai eu à connaître, au cours des longs interrogatoires auxquels j’ai été soumis – menés en présence d’un «conseiller» américain de la CIA, le Dr Gonzalez –, les éléments dont disposaient les services boliviens concernant la guérilla de Che Guevara.

La question même de savoir qui a «donné» le Che est un non-sens. Elisabeth Burgos, dans la lettre publiée par Libération (édition du 25 janvier), le dit bien: les services américains et boliviens étaient au courant de la présence du Che en Bolivie six mois avant l’arrestation de Régis Debray. Restait pour eux à trouver en quel point exact du territoire. Ils l’ont su, entre autres, par les dénonciations de déserteurs. De ce non-sens, il résulte que les insinuations quant au rôle de Régis Debray inversent complètement la chronologie des faits. Non seulement il ne pouvait pas «donner» ce que ces services savaient déjà parfaitement, mais il a été arrêté parce qu’ils le savaient. Parce que, dûment informée de la présence du Che dans la zone dont il sortait, l’armée bolivienne avait bouclé cette zone.

Pour ceux qui m’interrogeaient, j’étais un agent de La Havane, censé servir de lien logistique. Je ne sais si les services boliviens et américains interceptaient les rares messages radio que La Havane envoyait au Che. Si c’est le cas, celui du 13 juin, «Maspero se rend à celle-là» (nom de code de la Bolivie) pouvait les conforter dans cette idée. Deux points les intéressaient. Le premier était l’organisation de la guérilla : qui étaient, nommément, les hommes qui la composaient, venus de Cuba, du Pérou, etc.? Là-dessus, ils disposaient déjà d’une abondante documentation, qu’ils m’ont montrée. Photos trouvées dans les caches à la suite de la dénonciation des déserteurs et, surtout, portraits dessinés, plans, etc. Ces dessins avaient été faits, de mémoire, par Ciro Bustos (artiste peintre argentin, arrêté en 1967 avec Régis Debray, aujourd’hui réfugié en Suède), après qu’il eut été arrêté en même temps que Régis Debray.

Mes interrogateurs ont surtout concentré leurs questions sur les relais dont la guérilla disposait à l’étranger. Pour me convaincre de parler, ils m’ont produit des documents en leur possession. Et ceux-ci n’étaient autres que... l’enregistrement des interrogatoires de Régis Debray. Vingt-sept ans après, mon sentiment en écoutant la voix de Régis Debray ce jour-là reste le même: l’admiration. En effet, dans ce qu’il disait, et dont l’écoute était destinée en principe à me confondre, il n’y avait absolument rien... sauf des généralités : de magistrales leçons sur la vision internationale du Che.

L’invention, aussi, d’un agent de liaison entre lui et moi d’une part, et entre moi, Cuba et la guérilla d’autre part ­ agent purement imaginaire, et si improbable qu’il donnait visiblement des maux de tête à mes interrogateurs. Ceux-ci ne cachaient pas leur exaspération d’avoir sur les bras cet intellectuel français, disert certes, mais pas du tout dans le sens où ils l’eussent voulu. Je crois d’ailleurs que si, après beaucoup de bruit et de fureur, ils m’ont simplement expulsé, contre l’avis de l’homme de la CIA, je le dois beaucoup à leur crainte d’avoir sur les bras un second énergumène du même acabit, dans une affaire dont le retentissement international les accablait.

S’ils avaient eu quoi que ce fût de plus concret pour me démontrer que, Régis Debray ayant «parlé», je n’avais donc plus qu’à «parler» à mon tour, ils me l’auraient fait écouter. Je pense qu’il fallait beaucoup de sang-froid et de courage, et surtout d’intelligence pour faire face comme Régis Debray à ses tortionnaires, en leur répondant de la manière dont je l’ai entendu répondre. 

Ce fut aussi le sentiment des responsables cubains. Après mon expulsion de Bolivie, je me suis rendu à La Havane. Pour le commandant Manuel Pineiro, chef des services chargés de suivre les opérations de Che Guevara, et pour Fidel Castro lui-même, le comportement de Régis Debray était, ils me l’ont dit, exemplaire; il valait, pour populariser la guérilla, une victoire militaire (ce sont les mots de Fidel Castro). « Attitude ferme et courageuse », « énorme importance politique de son procès » : tels sont les qualificatifs employés par Fidel Castro un an plus tard à propos de Régis Debray en préfaçant le journal du Che en Bolivie.

Régis Debray n’a plus aujourd’hui l’heur de plaire à celui qui écrivait ces mots-là, parce que Régis Debray a dit, comme d’autres, que le régime cubain actuel n’a rien à voir avec la révolution cubaine des années 60. Du coup, le voici devenu un homme qu’il faut déconsidérer. C’est une tradition des procès staliniens que de truquer le passé. Cette «enquête» relève de ce type de trucages. S’il y a une question à poser, elle n’est pas : « Qui a donné le Che ? » Elle est : « Qui a trahi le Che ? » Et celle-là, seul Fidel Castro peut vraiment y répondre.

(Libération, 3 février 2001)

Régis Debray et « Benigno » répliquent aux calomnies castristes

En 1996, soit cinq ans avant ce texte de François Maspero, j’avais écrit dans Le Monde sous cet intitulé une première réponse à ces calomnies, venues de l’intérieur du régime castriste. La voici :

En 1968, dans le prologue rédigé par Fidel Castro au Journal de Bolivie tenu par Ernesto Che Guevara jusqu’à la veille de sa chute et de son assassinat, on pouvait lire ceci : « Le Che n’a pas eu la possibilité de connaître l’attitude ferme et courageuse de Debray devant ses geôliers et tortionnaires. » Vingt-huit ans ont passé, au terme desquels Régis Debray, le « Français » de la guérilla bolivienne, a rendu publique sa rupture politique avec la dictature castriste, après l’avoir longtemps tenue secrète, comme une blessure intime. La réplique de La Havane n’a pas tardé. Fidèle, Debray était un « compagnon ». Lucide, il ne peut être qu’un « traître ». Et, comme dans les procès de Moscou, un traître, cela se fabrique, « témoin » à l’appui.

Quatre mois après la parution de Loués soient nos seigneurs (Gallimard), où Debray dresse un portrait sans complaisance de Fidel Castro, l’une des filles d’Ernesto Che Guevara, Aleida, est autorisée par La Havane à se rendre en Argentine, où est né son père. Pédiatre à Cuba, dévouée au régime, à la différence d’autres enfants du Che, elle y est aussi l’épouse d’un membre des services de sécurité qui joua un petit rôle dans le montage du procès Ochoa, en 1989, au terme duquel Castro fit fusiller quatre de ses plus dévoués soldats, dont un ami de Debray, Tony de la Guardia. En 1967, Aleida Guevara n’avait que six ans, mais elle « sait » et le proclame dans un entretien au quotidien Clarin de Buenos Aires. Elle « sait » que Debray « a parlé plus qu’il n’était nécessaire » lors de son arrestation, quelques mois avant la chute du Che.

Profondément affecté, l’écrivain a remis au Monde la déclaration suivante : « Je me suis assez étendu sur ces épisodes, dans La Guérilla du Che (Le Seuil, 1974) et d’autres écrits, pour que je n’aie pas à y revenir chaque fois qu’il sied à La Havane de cracher sur ses anciens amis. Le procès Ochoa a montré un savoir-faire certain dans la relance des années 30, et la cochonnerie stalinienne ne m’inspire plus qu’une ironie triste. Aleida Guevara, la malheureuse, agit en service commandé. Ce régime policier est devenu sa propre caricature. Cette déchéance interne ne justifie pas l’embargo nord-américain qui accroît encore les souffrances de la population, et que je condamne comme tant de démocrates. Pour ma part, avec Loués soient nos seigneurs, que j’aurais souhaité moins exact sur ce qu’est Cuba devenu, j’ai mis un point final à cette période politique dont ce genre d’avanies ne peut me faire oublier la noblesse. »

« L’appareil cubain s’acharne, ajoute Régis Debray, parce qu’il croit, à tort, que j’encourage de loin les réseaux de résistance et que je suis responsable de la défection et des propos de Benigno, proche entre tous du Che. C’est absurde. » A travers Debray, c’est en effet Dariel Alarcon Ramirez, dit « Benigno », l’un des rares survivants de la guérilla bolivienne, qui est visé. Réfugié en France, il vient d’y publier un livre-réquisitoire, Vie et mort de la révolution cubaine (Fayard). Tenant à répondre lui-même « aux commanditaires de l’opération », « Benigno » a affirmé au Monde que les déclarations d’Aleida Guevara sont « une nouvelle preuve du stalinisme cynique qui s’est emparé d’une révolution que j’ai aimée et servie quand elle était encore une révolution ». « Par des accusations infâmes et fantaisistes, ajoute-t-il, le régime castriste élude les questions précises que je lui ai posées : pourquoi nous a-t-on abandonnés à notre sort en Bolivie ? J’ai apporté là-dessus mon témoignage concret, et je peux continuer. »

Confiant son « plus grand respect pour l’attitude qui fut la sienne dans la guérilla et ensuite en prison », « Benigno » déclare que Debray « n’a pas à répondre à des mises en cause imbéciles ». « C’est entre Cubains, et face à l’Histoire, qu’il faudra nous expliquer », conclut-il.

(Le Monde, 3 septembre 1996)

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