La Jeanne d’Arc de Daniel Bensaïd

« En des temps tortueux, elle est toute droiture. En des temps de bavardage médiatique, toute justesse de parole. » C’est ainsi que Daniel Bensaïd évoquait Jeanne d’Arc, refusant d’abandonner « son éternelle jeunesse, son merveilleux mystère, aux pattes grossières d’un[e] Le Pen ». Vingt-six ans après sa première parution, en 1991, et sept ans après la mort de son auteur, en 2010, les éditions Don Quichotte rééditent cette merveilleuse Jeanne, de guerre lasse, plus actuelle que jamais.

« J’aimerais mener à bien mon projet sur Jeanne d’Arc. C’est l’occasion d’un livre de vie, engagé dans les tumultes du présent, et plein d’une bonne humeur qui est la politesse des mélancoliques. […] J’essaierai de soigner Jeanne. » Le site qui lui est consacré (à découvrir ici) a récemment dévoilé ces lignes d’un carnet intime où, à la date du 23 mai 1990, deux mois après avoir découvert sa séropositivité, l’intellectuel révolutionnaire Daniel Bensaïd évoque pour la première fois ce livre de résistance, aux chagrins politiques comme à la mort physique. « Avec cet ouvrage, commente son épouse Sophie, il se dégagera totalement de “l’écriture fonctionnaire, celle des textes et des résolutions politiques”, celle de “l’écriture hâtive du reste” (allusion à ses nombreux articles de presse), pour se laisser porter par son talent littéraire, poétique. »

Jeanne, de guerre lasse, en librairie le 16 mars Jeanne, de guerre lasse, en librairie le 16 mars
A l’instar de Daniel Bensaïd lui-même (ici mon hommage lors de sa disparition), sa Jeanne d’Arc rebelle et insoumise incarne un principe de résistance universelle à l’air du temps et à l’ordre du monde, associant fidélité à la mémoire des vaincus et défi aux morgues des vainqueurs. Dans une collection aujourd’hui disparue des éditions Gallimard, « Au vif du sujet », je fus le premier éditeur de cette Jeanne, de guerre lasse. Elle y avait été précédée, en 1989, par son Moi, la révolution, réjouissantes remembrances d’une bicentenaire indigne que les éditions Don Quichotte rééditeront également, cet automne, avec une préface de l’historienne Arlette Farge.

Compagnon amical de cette échappée belle hors des sentiers battus de la littérature militante, de commande ou de circonstance, j’ai volontiers accepté d’accompagner cette réédition d’une préface en forme d’invitation à (re)découvrir un auteur essentiel. En voici des extraits.

> Daniel Bensaïd, Jeanne, de guerre lasse, Don Quichotte éditions, 336 p., en librairie le 16 mars.

                                        « Vous n’allez pas me laisser à Le Pen ? »

Une voix nous manquait qui, heureusement, revient. Ecoutez son doux murmure, consolant et bienveillant. C’est le bruit du réveil et de l’espoir.

« Je l’ai entendue comme je vous entends. Haute et intelligible. Tristement moqueuse. Joyeusement mélancolique » : cette voix de Jeanne d’Arc que Daniel Bensaïd nous fait entendre, traversant les parois du silence, de la résignation et de la défaite, c’est la sienne, toute de fraîcheur et de retenue, de lucidité et d’humour, d’élégance et de volonté. Et c’est peu dire qu’elle nous revigore.

Car voici un grand livre qui éclaire une œuvre encore trop méconnue. Œuvre-vie d’un écrivain à part, philosophe et militant, politique et poète, indocile comme les causes qui l’animaient, inclassable comme les irréguliers qu’il défendait. Le legs, entre trace et empreinte, d’une belle personne, élégante et discrète, inspiration pour toutes celles et tous ceux qui ne se rendront jamais à l’ordre des choses et du monde, à ses injustices et à ses mensonges.

Résolument à part, défiant les catégories et se moquant des étiquettes, tournant le dos aux stratégies éditoriales comme aux canons académiques, l’œuvre de Daniel Bensaïd ne se laisse pas aisément cerner. Son parti pris des révoltes fondatrices, insaisissables et imprévisibles, est une invite à découvrir les inépuisables émancipations qu’elles appellent. Sa fidélité aux causes de l’égalité l’entraîne dans d’incessants déplacements et dépassements, loin de toute assignation à un milieu ou à un dogme, au hasard des combats collectifs menés et des rencontres qui en font la richesse.

Bref, elle échappe et s’échappe, préférant les chemins de traverse, assumant les mélanges des genres, brassant rigueurs théoriques et flâneries littéraires, emportements militants et curiosités insatiables, urgences du présent et actualité du passé. C’est pourquoi Jeanne, de guerre lasse y introduit merveilleusement. Car tous les Daniel Bensaïd s’y trouvent imbriqués, jusqu’au plus secret d’entre eux en passant par les diverses nuances d’une pensée hétérodoxe, rétive à toute discipline autoritaire.

* 

En 1991, « de guerre lasse », ce marxiste révolutionnaire décidait donc de se tourner vers Jeanne d’Arc pour retrouver le fil de l’espérance, l’érigeant en figure de la résistance universelle qui anime la grande fraternité des vaincus. Un an plus tôt, en 1990, il était parti sur les pas de Walter Benjamin, « sentinelle messianique » interpellant les faux prophètes d’une fin de l’histoire. Et en 1989, il s’était fait porte-voix d’une Révolution qui venait hanter son bicentenaire à la mode sans-culotte, irrévérencieuse et querelleuse.

Trois livres en trois ans pour faire face à la contre-réforme néo-libérale qui s’apprêtait à piétiner l’exigence démocratique et sociale, congédiant l’émancipation alors qu’au même instant, de 1989 (chute du Mur de Berlin) à 1991 (fin de l’Union soviétique), s’effondrait le socialisme étatique dont Daniel Bensaïd et les siens, opposants de gauche au stalinisme, n’avaient cessé de dénoncer l’imposture. Trois livres à rebours de la littérature militante, de ses automatismes de pensée et de ses lourdeurs de style. Trois livres qui disaient le tournant d’une époque et les tourments d’un homme déterminé à en relever les défis.

La première édition chez Gallimard, en 1991 La première édition chez Gallimard, en 1991
Moi, la révolution (1989), Walter Benjamin, sentinelle messianique (1990), Jeanne, de guerre lasse (1991) : ces trois livres charnières ont accompagné la bascule d’une vie qui fit écho à celle du monde. Je fus l’éditeur du premier et du troisième, dans la défunte collection « Au vif du sujet » chez Gallimard, et le passeur auprès de Plon du deuxième. Dans une inspiration où le judaïsme, comme remémoration du passé, a sa part, cette trilogie revenait à l’idéal communiste originel, ce refus de l’injustice qu’incarne la révolte des esclaves menée par Spartacus, ce sursaut de dignité que porte la Conjuration des Egaux de Gracchus Babeuf. Alors même que sa trahison totalitaire s’effondrait, elle empruntait plusieurs échappées belles : « Le chemin buissonnier des hérésies, le détour de la rationalité messianique et le sentier escarpé d’une logique de l’événement », écrira-t-il par la suite.

Pour sauver l’idéal, les résolutions programmatiques et les tactiques organisationnelles ne suffisaient plus : il fallait en retrouver l’inspiration première, en donnant vie et force à un imaginaire mobilisateur, associant lumières du passé et possibles du présent. A la manière libertaire de Charles Péguy, dont il fit alors son compagnon de résistance à l’air du temps, Daniel Bensaïd se dressait ainsi, presque seul, contre ce monde moderne où l’argent impose sa loi d’airain, glacée et égoïste. Le monde, disait Péguy, « de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique ».

Publiant à la même époque, avec La Part d’ombre (Stock, 1992), un essai critique sur la présidence de François Mitterrand, ses renoncements inauguraux et ses corruptions insidieuses, je le lui avais publiquement dédié, en ces termes : « A Daniel, l’éclaireur ». C’est à la toute fin de ce livre que l’on comprenait le sens de cette dédicace : sa haute figure, intègre et raide, sauvait de la débâcle « cette génération confuse qui crut s’offrir un monde autour de Mai 68 et dut, en vieillissant, se contenter de provinces et de fiefs, de places et de situations, d’envies et d’ambitions ».

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De tous les livres d’une œuvre devenue de plus en plus prolifique tandis que son auteur avançait en âge, Jeanne, de guerre lasse est le plus personnel. Non seulement le seul à laisser entrevoir les ressorts intimes d’un engagement collectif, mais celui où s’assume résolument un écrivain libéré des contingences partisanes. Nul hasard sans doute : il fut écrit sous le coup de l’annonce de la longue maladie – le sida – que Daniel Bensaïd allait devoir affronter en même temps que l’époque et ses régressions. En silence, sans plainte ni protestation. Car ce fut son choix, qui n’était ni de convenance ni de préjugé. Il ne voulait pas étendre à cette résistance privée la publicité des résistances politiques, au point de faire jusqu’au bout silence public – mais non pas entre amis – sur le mal qui, vingt ans plus tard, finira par avoir raison de sa volonté.

Dialogue entre une revenante qui se sent trahie et un homme qui se pense condamné, ce livre inclassable fait ainsi entendre avec pudeur son refus de se résigner, s’apprêtant à combattre jour après jour, heure par heure, à chaque minute. Il faut le lire comme une déclaration d’amour à la vie et à ses surprises, aux êtres aimés et aux luttes partagées, à la beauté et à la bonté. « J’ai appris à vivre ce qu’il me restait de vie, journée après journée, minute après minute ; à défendre ces instants précieux contre l’idée dévorante de la dernière fois. Du dernier automne et des dernières rousseurs par-dessus les toits. Du dernier hiver et de la dernière neige à ma lucarne. Du dernier printemps et des dernières floraisons. J’ai appris à défendre chaque parcelle du jour contre le venin du regret. » C’est apparemment Jeanne d’Arc qui parle, mais c’est Daniel Bensaïd qui se confie. […]

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« Le passé meurt et renaît à chaque génération… En ces temps, secoués par les puissants courants de l’irrationnel et de l’inconscient, il est logique que l’esprit humain se sente plus proche de Jeanne d’Arc, mieux à même de la comprendre et de l’apprécier. Jeanne d’Arc est revenue vers nous portée par la houle de notre propre tempête. »

C’est un révolutionnaire péruvien, José Carlos Mariátegui (1894-1930), qui ouvre ainsi Jeanne, de guerre lasse. Discrète façon, pour Daniel Bensaïd, d’embarquer dans sa remémoration l’Amérique latine qui, avec l’Espagne, fut au cœur de ses engagements internationalistes. S’en suivent vingt-trois nuits de conversation entre Jeanne et le narrateur, du 8 mai, anniversaire de son triomphe de 1429 à Orléans, au 30 mai, anniversaire de son supplice, deux ans plus tard, en 1431, à Rouen. Vingt-trois, comme les heures d’une journée trop tôt interrompue, à l’instar d’une vie inachevée. Vingt-trois nuits de dialogue complice et enchanteur, où s’entremêlent politique et philosophie, foi et hérésie, droit et force, guerre et paix, sans compter d’improbables « philopolars », Les Enquêtes de Philomène, invention bensaïdienne d’énigmes joyeusement philosophiques où les meurtres sont sans cadavres et les crimes sans armes…

Mais pourquoi Jeanne d’Arc ? Parce qu’elle est un mystère inépuisable, nous répond Daniel Bensaïd. Et qu’au plus secret de ce mystère, où s’éprouvent inlassablement les passions de notre épopée nationale, il y a ce principe de résistance universelle qui anime la grande fraternité des vaincus. « Pourquoi maintenant ? lance la voix qui, en visitant l’auteur, vient récompenser la fidélité de son attente. Parce que le pire c’est d’être annexée par ceux-là mêmes qui m’ont persécutée. Et qui osent prétendre que mon martyre fut mon apothéose ! M’abandonner à mes vainqueurs, ce serait perpétuer mon bûcher. Vous n’allez pas me laisser à Le Pen ?… »

Au fil des pages, Jeanne d’Arc devient en quelque sorte notre miroir. Excédant ses représentations, gardant toujours une part insaisissable entre histoire et mémoire, témoignage des archives et travail du mythe, elle cristallise les attentes du présent. Ajoutant sa propre Jeanne à celles, multiples, de ses prédécesseurs, de Joseph Delteil à Louis Aragon, de Georges Bernanos à Jules Michelet, de Clovis Hugues à Bernard Shaw, sans compter la Jeanne qu’on brûla verte de René Char et sans oublier celle de Péguy qui avait sa préférence, Daniel Bensaïd nous propose trois résonances où notre époque s’éclaire à son souvenir.

D’abord la similitude des temps. Au début du XVe siècle, l’épopée aussi éphémère que formidable de Jeanne inaugure une époque de transition, entre crépuscule du Moyen-Age et aube de la Renaissance. Celle-là même qui, de voyages en découvertes, de conquêtes en oppressions, d’esclavages en empires, de domination de la marchandise en invention de l’Occident, va finir par projeter l’humanité dans ce monde global, aussi interdépendant qu’il est fragile, dans lequel nous vivons aujourd’hui. Ce monde, le nôtre, qui, à son tour, traverse les tumultes d’une crise de civilisation multidimensionnelle où tous les défis s’entremêlent, économiques, sociaux, écologiques, démocratiques, etc.

Entre plongée dans la barbarie ou sursaut de l’humanisme… Nos temps sont semblables, nous dit la Jeanne de Daniel Bensaïd, entre un vieux monde condamné, d’injustices et de désordres, qui refuse de mourir, et un nouveau monde prometteur, d’égalité et de fraternité, qui tarde à naître. Dans cet entre-deux, « la petite fille espérance » de Charles Péguy, dont Jeanne est la figure la plus emblématique, fait la course avec « les monstres » dont Antonio Gramsci écrivait, en 1930, qu’ils sont ces « phénomènes morbides les plus variés » nés du piétinement de l’alternative.

Un quart de siècle après sa première parution, cette Jeanne, de guerre lasse semble ainsi prophétique tant elle anticipait avec acuité notre époque de guerres saintes, entre Djihads et Croisades, de politique de la peur et de banalisation des haines. C’est à la nuit du 22 mai, celle de la « guerre des dieux » : « La religion se chauvinise, le nationalisme se confessionnalise. Nous aurons des peuples immoraux et fanatiques, fanatiquement immoraux, immoralement fanatiques. L’immoral de l’un sera le fanatique de l’autre. »

A Daniel Bensaïd qui s’alarme ainsi de temps qui déraisonnent, où « bures et armures ressortent » des placards, Jeanne oppose l’assurance que ce ne sont que « des soubresauts » : « La foi ne vaut que par l’innocence du premier élan, par la vigueur du premier jet. Une foi recuite, remâchée, ce n’est déjà plus tout à fait une foi. Elle est chargée d’aigreurs. Elle doute d’elle-même. Elle peut encore soumettre, elle ne persuade plus. » Quand, tout comme nous aujourd’hui, il se demande « jusqu’où ira ce grand reflux de la conviction vers la foi, de la confiance vers la croyance », Jeanne répond par des paroles réconfortantes : « Il n’ira pas bien loin », tant « ces fois de seconde main ne déplacent plus les montagnes », empêtrées dans les fétiches de la marchandise et les commodités de la technique, pressées de « prier Dieu de les accompagner au casino » ou de suivre les cours de la Bourse.

La deuxième résonance, c’est évidemment la puissance de l’événement, cet improbable qui fait mentir l’histoire écrite à l’avance par ceux qui s’en croient propriétaires, parce qu’ils détiennent le pouvoir ou possèdent la richesse. « Si l’on mesure à l’aune de l’expérience humaine une telle aventure, écrivait Bernanos à propos de Jeanne, elle apparaît invraisemblable. La chance de la pauvre fille était si petite, l’affaire si obscure et les intérêts en jeu si puissants. » L’audace sans calcul de Jeanne évoquera toujours ces peuples qui, un jour ou l’autre, se lancent à l’assaut du ciel, sans rien savoir de ce que sera le lendemain.

Car la première vertu des révolutions, c’est d’ouvrir l’horizon des possibles. Pour les conservateurs, tenants des désordres établis et des ordres injustes, l’histoire est toujours pavée de fatalités et de déterminismes, de pesanteurs économiques et de sujétions politiques. Quand, à la faveur de l’événement révolutionnaire, les peuples surgissent sans prévenir sur la scène, c’en est soudain fini de ces fausses évidences et de ces illusoires certitudes. L’histoire s’ouvre alors sur d’infinies possibilités et variantes où la politique redevient un bien commun, partagé et discuté, sur lequel la société a de nouveau prise.

Tout comme Jeanne fut brûlée vive par les tenants de l’ordre établi – l’Eglise et ses évêques, soumis à l’occupant anglais, ce même pouvoir ecclésiastique qui l’a depuis annexée en la sanctifiant –, les peuples en révolution s’avancent au péril de la revanche, tant leur simple geste de soulèvement et d’invention est intolérable aux dominants et aux puissants. Dans un coalition hétéroclite d’intérêts de puissance communs, l’ordre immuable qu’elles ébranlent s’acharnera à leur faire rendre gorge, de la longue punition de la première république noire en Haïti à la dévastation guerrière des peuples arabes de nos jours, en passant par le siège militaire de la jeune révolution russe ou l’assassinat de la république espagnole par le franquisme. […]

La troisième résonance, c’est cette éternité de la jeunesse comme défi à « l’esprit de vieillesse qui conquiert patiemment le monde » – Péguy encore. La Jeanne de Bensaïd est toute fraicheur et toute droiture, moqueuse et entêtée. Déjouant les traquenards scolastiques et les pièges théologiques de ses persécuteurs, savants retors, elle est aussi espiègle et rusée, habile à « tricher par simplicité » – Péguy toujours. Le Gavroche parisien des Misérables de Victor Hugo n’est pas loin qui invitait à « étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait ». Comme Saint-Just, comme Rimbaud, comme Guevara et tant d’autres, Jeanne dit l’audace transgressive de la jeunesse qui n’a rien à perdre et tout à inventer.

« C’est l’éternel ressourcement de l’inspiration contre la doctrine », commente Bensaïd qui campe sa Jeanne en hérétique assumant loyalement sa confrontation avec l’orthodoxie : « L’orthodoxie a aussi ses vertus. Celle de mettre l’hérésie à l’épreuve, de la contraindre à pousser jusqu’au bout sa logique d’hérésie. Sinon, il n’y aurait rien de sérieux, juste des déviances, des dissonances, des dissidences dilettantes, prêtes à rentrer dans le rang. Une hérésie qui se respecte a besoin de se mesurer à une orthodoxie ».

Jeanne, de guerre lasse convoque ce temps, infiniment précieux tant il est rare et passager, des indignations poétiques, des colères prophétiques et des révoltes logiques. Un temps qui n’a pas d’âge, tout comme l’œuvre de Daniel Bensaïd défie les temporalités, passeuse entre générations, de plusieurs temps et de divers lieux, bien plus qu’elle n’est ancrée dans le présent immédiat. En quête insatiable de la jeunesse du monde, éternellement menacée, éternellement recréée. […]

* 

Dix ans après Jeanne, de guerre lasse, à l’orée d’une décennie qui allait nous faire découvrir la barbarie latente de la mondialisation heureuse dont s’étaient bercées les années 1990, ses guerres saintes, ses oligarchies gavées, ses peuples piétinés, Daniel Bensaïd publiait ses Théorèmes de la résistance à l’air du temps (Textuel, 2001), sous l’intitulé Les Irréductibles. Tout l’homme, cette façon de lier l’engagement politique et l’esthétique personnelle, la conviction et l’élégance, le fond et la forme, est résumé dans les derniers mots de ce précis de résistance : « L’indignation est un commencement. Une manière de se lever et de se mettre en route. On s’indigne, on s’insurge, et puis on voit. On s’indigne passionnément, avant même de trouver les raisons de cette passion. On pose les principes avant de connaître la règle à calculer les intérêts et les opportunités : “Puisses-tu être froid ou chaud, mais parce que tu es tiède, et ni froid ni chaud, je te vomirai de ma bouche”. »

L’ultime citation est extraite de l’Apocalypse de Saint Jean... Preuve, s’il en était besoin, que la vie militante et l’œuvre intellectuelle de Daniel Bensaïd, ce marxiste, communiste et trotskyste selon nos étiquetages et classements modernes – marxiste inventif, communiste critique, trotskyste indocile –, témoignent d’une histoire plus ancienne, plus longue et, sans doute, sans fin. La fidélité entêtée qui fut la sienne aux engagements radicaux – démocratiques, sociaux, internationaux, vitaux en somme – des années 1960 n’était en rien l’immobilité d’une jeunesse qui n’aurait pas su grandir et vieillir.

S’il restera comme la figure sans pareille de ce que ces années-là ont eu de meilleur, de plus intègre et de plus absolu, c’est parce qu’il s’évertua à préserver non pas d’hypothétiques, aléatoires et provisoires solidarités générationnelles, mais la longue durée des révoltes et des indignations, des refus et des colères, des principes et des exigences – en un mot, de l’espérance.

« Quand les lignes stratégiques se brouillent ou s’effacent, il faut en revenir à l’essentiel : ce qui rend inacceptable le monde tel qu’il va et interdit de se résigner à la force aveugle des choses. » Dans Une lente impatience (Stock, 2004), l’émouvante autobiographie qu’il se résolut à écrire sur l’insistance de Nicole Lapierre, il décrit ainsi le chemin exigeant qu’il emprunta à partir des années 1980, revisitant par exemple avec méticulosité l’actualité de l’œuvre de Karl Marx bien avant que la crise financière de 2008 n’en convainque parfois jusqu’aux capitalistes eux-mêmes. Résister donc, préserver, sauver, tenir, maintenir...

Par nos temps d’incertitude et de transition, d’ébranlement et de décentrement du monde, la trace inscrite par Daniel Bensaïd pour demain et après-demain fut celle du sens des héritages et de l’intelligibilité du réel. Comme ces amers qui guident les marins au milieu des tempêtes, il se voulut tranquillement inflexible quand, tout autour, les girouettes tourbillonnaient et les feux follets s’agitaient. Ne pas perdre le fil de la raison, ne pas égarer les repères, ne pas effacer la mémoire... […]

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L’inlassable production intellectuelle de Daniel Bensaïd s’est acharnée à défendre cette promesse d’espérance. Taupe marxienne creusant les galeries de l’imprévu et de l’inconnu (on lui doit un réjouissant Essai de taupologie générale illustré par Wiaz – Résistances, Fayard, 2001), il n’a cessé de théoriser le refus des fatalités et des immobilités, des dominations inébranlables et des soumissions inévitables.

Ce furent des sommes philosophiques, prolongement de ses enseignements de professeur à l’Université Paris VIII : de Marx l’intempestif (1995) et  Le Pari mélancolique (1997), parus chez Fayard, à son Eloge de la politique profane (Albin Michel, 2008). Ce fut, sous l’aiguillon de la crise, une cascade d’essais réinventant les lectures de Marx en le libérant des caricatures pour retrouver la vitalité de l’œuvre : en l’espace d’une petite année, sont ainsi parus l’ introduction déjà évoquée aux écrits politiques de Marx et d’Engels sur la Commune de Paris (Inventer l’inconnu, La fabrique, 2008), un pédagogique Marx mode d’emploi accompagné de dessins de Charb (Zones, 2009) et une longue introduction fort actuelle à un texte inédit de l’auteur du Capital (Les Crises du capitalisme, Demopolis, 2009). Trois livres que précédèrent Passion Karl Marx (Textuel, 2001), un étonnant « beau livre », abondamment illustré, sur la vie et l’œuvre mêlées d’un penseur prométhéen attaché, selon le sous-titre, à déchiffrer « les hiéroglyphes de la modernité ».

Impossible d’embrasser ici toute la richesse éditoriale des dernières années de Daniel Bensaïd, tant elle dépasse l’humaine mesure. Ouvert à tous les genres, disponible pour toutes les sollicitations, s’amusant même à raconter le capitalisme comme un roman policier, il ne cherchait pas à faire œuvre comme l’on accumulerait des honneurs : il vivait, tout simplement, par l’écriture. Aux livres qui viennent d’être cités, il faudrait ajouter, parus durant la même courte période, Prenons parti, Pour un socialisme du XXIe siècle, écrit avec Olivier Besancenot (Mille et une nuits, 2009), Un nouveau théologien, B.-H. Lévy, puis 1968, fins et suites (avec Alain Krivine) et enfin Penser Agir, tous trois publiés chez Lignes en 2008.

Mais c’est encore compter sans ses nombreuses contributions à la revue qu’il avait fondée en 2001, Contretemps (d’abord chez Textuel, puis chez Syllepse), activité collective prolongeant celle des discrètes sociétés de pensée qu’il animait, entre cercle amical et club théorique : d’abord le Sprat (Société pour la résistance à l’air du temps), puis la Société Louise Michel à laquelle il avait donné rendez-vous pour un colloque international, les 22 et 23 janvier 2010, à l’intitulé provocateur en ces temps d’apparente faiblesse des forces émancipatrices : « Puissances du communisme ». Ce sera son seul rendez-vous manqué.

Depuis des années, Daniel Bensaïd vivait ainsi, méthodique et ponctuel : de livre en livre, d’idée en idée, de rencontre en rencontre. Sans plan préétabli, avec juste une farouche envie de vivre. Sans jamais la nommer mais sans jamais en faire mystère, il évoque dans Une lente impatience sa longue maladie et ce qu’elle a changé de sa vie : « Se savoir mortel est une chose. Une autre d’en faire l’expérience et d’y croire pour de bon. Les proportions et les perspectives temporelles s’en trouvent modifiées. Les spéculations sur le lointain deviennent futiles. Le présent revêt au contraire de nouveaux reliefs. Il atteint à une sorte de plénitude. On cherche à vivre dans l’instant, selon l’inspiration et l’envie. » Impossible évidemment de dissocier sa vie et son œuvre de ce mal qui l’atteignit en 1990, alors même que se clôturait ce court XXe siècle qui fut aussi celui du communisme.

« Le début des années quatre-vingt-dix fut proprement crépusculaire », écrit-il encore dans Une lente impatience. Quelle fut la part de l’époque et de l’intime dans ce sentiment ? Sans la maladie, l’éclaireur du futur qui, en 1989, suggérait de « tout reprendre et tout revoir, tout rediscuter et tout redisputer, tout remettre en jeu, le passé et l’avenir » (Moi, la révolution, Remembrances d’un bicentenaire indigne, Gallimard, 1989, dont une nouvelle édition paraîtra prochainement chez Don Quichotte), ce Bensaïd curieux, inventif et audacieux, aurait-il accompagné avec plus de constance la sentinelle du passé qui veillait à garder intact le passage de l’espérance ? Aurait-il, quoi qu’il en dise, continué d’insuffler sa vitalité joyeuse à la politique concrète, comme il l’avait fait durant les vingt années précédentes, en activiste de l’internationalisme, notamment en Amérique latine ?

Nul ne le sait, tant les vies ne se lisent pas à rebours. Et sans doute Daniel Bensaïd opposerait-il à cette indiscrète interrogation sa verve moqueuse. Car il suffit de le lire pour trouver la réponse. Une question, une seule avait fini par le tarauder qui supplantait toutes les autres. Et c’est dans Jeanne, de guerre lasse, dès ce livre inaugural, qu’elle figure, noir sur blanc, en évidence, tout comme l’était la lettre volée de la première nouvelle policière, celle d’Edgar Allan Poe. « Pas besoin de vérité révélée, pour avoir des principes », lui confie lors de l’une de leurs rencontres nocturnes la voix de Jeanne. Et Daniel de lui répondre en s’interrogeant douloureusement : « Sans point fixe, quels principes ?… A quelle date s’adosser ? A quelle origine se fier ? Sur quelle pierre rebâtir ? 1917, 1793, 1789 ? Pourquoi ne pas remonter jusqu’à la révolution lente et souterraine des premiers chrétiens ? Et si tout avait mal commencé, si tout avait été mal pris dès le début ! »

Ces lignes d’il y a plus de vingt-cinq ans résonnent fortement en cette année 2017 du centenaire de la révolution russe. A rebours de toute orthodoxie et de tout dogmatisme, Daniel Bensaïd n’avait pas peur du doute essentiel, ce « penser contre soi-même » dont Péguy disait qu’il n’y avait rien de plus difficile, de plus douleureux. Car il tenait les deux bouts de l’exigence, ne laissant pas l’espérance émancipatrice disparaître sous le poids des remises en question. Tout reprendre par le début en restant fidèle à ce que l’on fut, pour reprendre la formule de Maurice Merleau-Ponty à propos du marxisme dans Signes en 1960, tel pourrait être le résumé de sa quête primordiale.

Nous connaissons sa réponse, qui nous lègue une méthode comme une carte indiquerait un chemin pour sortir d’un dédale. C’est évidemment Jeanne qui l’énonce : « Il y a doutes et doutes. Tous ne sont pas méthodiques. Il y a des doutes faciles et paresseux. Le doute qui cherche et celui qui renonce ; celui qui va de l’avant, interroge et critique, et celui qui monologue, rentre dans sa coquille et tire les rideaux. Il y a le doute qui questionne et écoute, et celui qui doute de tout, sauf de lui-même ; celui qui résiste et celui qui se résigne à subir toutes les certitudes. »

« J’ai douté, moi aussi, nous dit Daniel Bensaïd par la voix de Jeanne d’Arc. Jamais, je n’ai dit “à quoi bon”. En cherchant bien, il y a toujours des raisons dans les principes. » Dès lors, nul salut dans un mythe des origines ou dans un sens de l’histoire, mais le choix d’une vigilance entêtée où la fidélité au passé est une morale de l’engagement. Jeanne-Daniel, encore : « Les fidélités de mémoire ne sont ni dans la source où l’on remonte, ni dans la mer où l’on se jette, seulement dans l’attente de chaque instant, dans la vigilance sans distraction, contre les vengeances et les revanches des voleurs de passé. »

*

Nous voici arrivés au port, touchant au plus près l’actualité de Jeanne, de guerre lasse. S’il fallait un livre pour nous consoler de nos déceptions, nous sortir de l’abattement ou de la résignation, secouer nos tentations de renoncer au point de ne plus vouloir la lune, de ne plus être de ces réalistes qui, en Mai 68, demandaient l’impossible, c’est bien celui-là. Et de savoir que ce n’est pas qu’un livre, tant ces mots écrits ont aussi façonné la vie vécue de leur auteur, lui donne encore plus de poids et de force.

Le contraire d’un maître à penser, mais une pensée en acte et en liberté. Loin de prétendre en être l’exégète – d’autres, bien plus avertis, s’en chargent déjà –, j’ai voulu donner envie de la découvrir en dressant ce portrait à hauteur d’homme.

Sa voix, dans Une lente impatience : « On prétend souvent qu’il faut vivre avec son temps. Ce temps se meurt. Faudrait-il aussi pourrir et disparaître avec lui ? » Si, mort, Daniel Bensaïd reste pour nombre d’entre nous vivant, c’est parce qu’il s’est refusé à cette commodité et qu’il a vécu résolument contre l’époque. Il n’en a pas moins pleinement embrassé sa vie, avec gourmandise et fantaisie, dignité et simplicité.

« De la mort elle-même, écrivait-il encore, au demeurant, il n’y a pas grand chose à dire, si ce n’est qu’avec elle on ne se réconciliera jamais. Sa place est dans le bric-à-brac métaphysique, aux côtés de l’infini et de l’éternité. » Cette mort qui parcourt, dans des pages bouleversantes, Jeanne, de guerre lasse : « Les comètes qui traversent le ciel de l’Histoire sont pressées. Jésus, Saint-Just, Guevara... Comme si leur énergie se consumait plus vite. Comme si elles devaient tout donner en une saison. On ne saurait les concevoir tièdes et rassasiées. Tu n’étais pas faite pour durer. »

Mort à un âge bien plus avancé que ces comètes-là, Daniel Bensaïd n’en a pas moins eu une vie trop courte. Mais nous savons bien qu’il durera. Parce qu’il fut, lui aussi et jusqu’au bout, la jeunesse même. La jeunesse du monde. Notre jeunesse.

Edwy Plenel
Paris, le 12 janvier 2017

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