Avant l’entretien Macron : le choix du lieu

Au nom de Mediapart, tout comme Jean-Jacques Bourdin pour RMC et BFMTV, j’ai refusé que l’entretien avec Emmanuel Macron ait lieu à l’Élysée. Explication sur le choix du Palais de Chaillot où fut proclamée, en 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Le président de la République ne nous a pas « choisis » pour l’interviewer. Il a répondu favorablement à la demande formulée par Mediapart il y a près d’un an, le 5 mai 2017, quand nous lui avons proposé de venir passer un entretien d’évaluation, un an après ce qui pouvait tenir lieu d’entretien d’embauche, deux jours avant son élection face à la candidate d’extrême droite Marine Le Pen. Il avait répondu « Chiche ! », j’avais surenchéri par un « Banco ! ».

Simplement, comme nous l’avons expliqué ici, cette réponse positive s’est accompagnée de conditions nouvelles par rapport aux deux entretiens du candidat Emmanuel Macron face à la rédaction de Mediapart (le premier ici, le second ). Pas dans les locaux de Mediapart, sans questionnement collectif de l’équipe, en association avec un média partenaire. Notre réponse favorable n’allait pas de soi ainsi que je le rappelle dans la vidéo ci-dessous mais, après discussion, nous avons conclu que nous ne pouvions pas nous dérober.

Pourquoi Mediapart a accepté l'entretien avec Macron

Les seuls contacts avec l’Élysée (trois brefs rendez-vous au total en un mois) ont eu lieu avec le conseiller spécial d’Emmanuel Macron, Ismaël Emelien, accompagné de deux autres collaborateurs présidentiels, Sylvain Fort et Sibeth Ndiaye. Aucun contact direct avec Emmanuel Macron n’a été établi – depuis qu’il est élu, je ne l’ai, pour ma part, jamais rencontré – et il va sans dire qu’il ne connaît aucune des questions qui lui seront posées dimanche soir 15 avril, questions que nous sommes seuls à connaître, Jean-Jacques Bourdin et moi.

La seule question débattue avec nos interlocuteurs fut donc celle du lieu. Par refus principiel de la déférence médiatique au privilège présidentiel, nous avons refusé, tant Jean-Jacques Bourdin que moi-même, que l’entretien ait lieu à l’Élysée. Nous avons proposé plusieurs lieux, dont le Collège de France au cœur du Quartier Latin et le café « Fluctuat nec mergitur » place de la République, jusqu’à ce que soit retenu, pour des raisons de symbole et de sécurité, le Théâtre national de Chaillot, place du Trocadéro à Paris.

Ce choix, finalement accepté par l’Élysée, est donc le nôtre. Outre le fait que ce fut le lieu du Théâtre national populaire (TNP) de Jean Vilar, sa symbolique historique est forte et bavarde, dans le contexte actuel. Après la Seconde Guerre mondiale, la toute nouvelle Organisation des Nations unies (ONU) n’eut pas tout de suite de siège permanent avant de s’installer à New York. C’est ainsi que l’ONU tint au Palais de Chaillot deux de ses assemblées générales de l’immédiat après-guerre, l’une de septembre à décembre 1948, l’autre de novembre 1951 à février 1952.

C’est lors de celle de 1948 que fut adoptée et proclamée la Déclaration universelle des droits de l’homme, cela fera précisément soixante dix-ans le 10 décembre prochain. Ce texte mérite d’être lu et relu, partagé et brandi, en nos temps de replis identitaires, de peurs sécuritaires et de voracités inégalitaires. Il proclame en effet l’existence d’une « famille humaine » dont les membres ont des « droits égaux et inaliénables », lesquels constituent « le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».

Ses trente articles énoncent des droits fondamentaux qu’aucune raison d’État ou de profit, d’intérêt économique ou d’urgence sécuritaire, n’est en doit de piétiner ou de bafouer. Inspirés par la conscience aigüe, née de la catastrophe totalitaire et génocidaire européenne, que l’humanité peut céder à la barbarie, ces principes sont plus que jamais actuels. En choisissant ce lieu, c’est ce rappel que nous avons voulu faire face à des politiques autoritaires, de court terme et de courte vue, qui, prenant leurs urgences politiciennes ou idéologiques pour l’essentiel, en viennent à sacrifier l’urgence de l’essentiel : le bien-être de l’humanité, la solidarité des humains, la dignité des individus d’où qu’il viennent, quels qu’ils soient.

Dignité, ce mot est ici décisif, et ce n’est pas un hasard s’il fut placé avant les droits dans l’article premier de la Déclaration de 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Nous tenterons, avec Jean-Jacques Bourdin, dimanche soir, d’être fidèles à ces idéaux face au président de la République française.

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