Mandela et la Palestine: une erreur et quelques rappels

J’ai commis une erreur, dans ma dernière chronique audio, en attribuant faussement à Nelson Mandela un document sur le conflit israélo-palestinien. Cette faute, par absence de vérification, ne souffre pas d’excuse. Reste toutefois la question de fond : la solidarité des combattants sud-africains anti-apartheid avec la lutte du peuple palestinien.

J’ai commis une erreur, dans ma dernière chronique audio, en attribuant faussement à Nelson Mandela un document sur le conflit israélo-palestinien. Cette faute, par absence de vérification, ne souffre pas d’excuse. Reste toutefois la question de fond : la solidarité des combattants sud-africains anti-apartheid avec la lutte du peuple palestinien.

A la fin de ma dernière chronique en partenariat avec France Culture (à écouter ici sur le site de la radio publique ou là sur Mediapart), en hommage à Nelson Mandela, j’ai attribué à ce dernier un texte qui n’est pas de lui. Ou plutôt qui est présenté faussement comme étant une réflexion du leader de la lutte anti-apartheid sur le sort fait aux Palestiniens par l’Etat d’Israël. Cette fausse lettre de Nelson Mandela au journaliste américain Thomas Friedman est en fait l’œuvre de Arjan el-Fassed, un journaliste et activiste, engagé dans le soutien à la Palestine, vivant aux Pays-Bas.

J’ai commis cette erreur par absence de vérification, prenant pour argent comptant ce texte tel qu’il circule sur Internet sans mention de son auteur véritable (par exemple ici sur le blog d’un abonné de Mediapart). Le b.a.ba de notre métier étant de vérifier, d’autant plus quand il s’agit de liens ou de références circulant sur le Net, c’est un manquement à une discipline élémentaire que je ne me pardonne évidemment pas. Et c’est aussi un cas d’école, à mon détriment, pour ce que je professe moi-même dans mon dernier livre, Le droit de savoir, rappelant cette maxime de Friedrich Nietzsche : « Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges ». Mais la grande vertu du numérique, c’est qu’il permet de corriger et de rectifier des erreurs avec autant de célérité qu’il en diffuse : à peine ma chronique mise en ligne, divers billets, ironiques ou virulents, relevaient ma faute, avec moult relais sur les réseaux sociaux (lire ici l’un d’entre eux, repris sur le blog d’une abonnée de Mediapart).

Toutefois, contrairement à ce que laissent entendre certains de ceux qui exploitent mon faux pas – et c’est de bonne guerre, tant mieux vaut ne jamais trébucher –, ce document n’a rien d’un secret sulfureux, et encore moins d’un texte antisémite. Comme le raconte sur son blog son véritable auteur (c’est à découvrir ici en anglais), l’assumant publiquement dès l’origine avant que cela ne lui échappe, il s’agit d’une tribune libre qu’Arjan el-Fassed a écrit en 2001 pour répondre aux positions défendues sur le conflit israélo-palestinien par le célèbre éditorialiste américain Thomas Friedman. Une tribune libre écrite à la manière du journaliste américain.

Car Friedman avait lui-même eu recours le premier à cet artifice littéraire du « mock memo », en l’occurrence d’une opinion défendue sous la forme d’une note attribuée à un autre. Son article paru le 27 mars 2001 dans le New York Times se présentait comme un « memo » du président George W. Bush à Yasser Arafat, invitant ce dernier à passer par pertes et profits les premières injustices faites aux Palestiniens lors de la création de l’Etat d’Israël en 1948 (lire ici). En réaction, Arjan el-Fassed adressa, le 30 mars 2001, une proposition de tribune au quotidien américain, rédigée sous la même forme d’un « memo », mais cette fois de Nelson Mandela à Thomas Friedman, tout en parodiant les figures de style du supposé « memo » de Bush à Arafat (lire là). Comme il l’explique en détail sur son blog, c’est ensuite que la confusion s’est installée, son texte circulant sur Internet sans mention de son auteur véritable et, dès lors, faussement présenté comme un écrit de Mandela – ce qui ne fut jamais son intention initiale.

Sur le fond, ce qui évidemment fait polémique dans cette tribune, c’est la résonance recherchée entre l’apartheid sud-africain et la « séparation » – c’est le terme employé par Arjan el-Fassed – imposée aux Palestiniens par la colonisation israélienne. De fait, le mot afrikaans « apartheid » signifie « séparation, mise à part », et recouvrait en Afrique-du-Sud une politique violemment raciste euphémisée sous la formule du « développement séparé ». Mais, comme le rappelle sur son blog l’universitaire et militant Julien Salingue (lire son billet ici), Arjan el-Fassed met sous la fausse plume de Nelson Mandela des affirmations qui vont au-delà de ses déclarations publiques sur Israël, lesquelles ont toujours été plus en retrait que celles de son ami l’archevêque Desmond Tutu qui « depuis de longues années soutient la campagne internationale de boycott de l'État d'Israël, qu'il qualifie, à l'instar d'autres dirigeants sud-africains, d’État d'apartheid ».


Mon erreur permet évidemment à mes détracteurs d’évacuer sans débat cette résonance aussi dérangeante que provocante autour de cette notion de « séparation », autrement dit de mise à distance d’une population (la palestinienne) au profit d’une autre (l’israélienne). Elle est pourtant évoquée en Israël même par les tenants d’une paix juste face à la droite nationaliste et à l’extrême droite raciste. Dans sa remarquable enquête sur la construction du « mur de séparation », comme l’appellent les Palestiniens (les autorités israéliennes le nommant « barrière de sécurité »), Un mur en Palestine (Folio, 2009), notre confrère René Backmann cite par exemple Menahem Klein qui fut conseiller du ministre des affaires étrangères Shlomo Ben-Ami et du premier ministre Ehoud Barak. Critiquant le fait que « la stratégie de 1967 [celle de la conquête et de l’occupation] a été poursuivie par tous les gouvernements [israéliens] qui se sont succédé depuis près de quarante ans », Menahem Klein n’hésite pas à affirmer ceci : « Le nom le plus approprié pour cette politique pourrait être “Spartheid” : l’apartheid réalisé par les moyens de Sparte ! »

Un autre confrère, interviewé par Mediapart en avril dernier (lire ici), Michel Bôle-Richard, qui fut correspondant du Monde en Afrique du Sud, puis en Israël, n’hésite pas à assumer la comparaison dans son récent livre, Israël, le nouvel apartheid (Les liens qui libèrent, 2013). Point de vue qu’il a, de nouveau argumenté, sur lemonde.fr cette semaine, à l’occasion des obsèques de Mandela (lire là). Sa réflexion eut pour point de départ, en 2008, alors qu’il était correspondant à Jérusalem, la visite en Israël d’une délégation sud-africaine comptant des élus notables de l’ANC, le parti de Mandela, dont plusieurs juifs sud-africains engagés dans le combat anti-apartheid. Son article raconte leur surprise, voire leur colère, devant une politique injuste de discrimination et de séparation envers les Palestiniens dont ils s’étonnaient qu’elle puisse se faire « au nom du judaïsme » (lire ici ce reportage ainsi titré : « Des militants anti-apartheid juifs sud-africains "choqués" par leur visite en Cisjordanie occupée »)

Tout comme ces militants de son organisation le répétaient sur place en même temps qu’ils exprimaient leur réprobation de la politique de colonisation, Mandela a toujours défendu le droit de l’Etat d’Israël à exister, dans des frontières sûres et reconnues. Mais, en même temps, il n’a jamais transigé sur son soutien à la cause nationale des Palestiniens, lesquels, dans cette histoire dramatique dont l’origine est le génocide européen contre les Juifs, ne sont pas les agresseurs, mais bien plutôt les opprimés. En 1999, comme je le rappelais dans ma chronique, il affirma dans sa déclaration devant le Parlement palestinien : « Tout discours sur la paix restera creux tant qu’Israël continuera à occuper un territoire arabe ».

En 1990, peu de temps après sa libération, il revendiqua sans concession aucune son soutien à l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) et à Yasser Arafat lors de sa première visite aux Etats-Unis, durant un débat public à New York dont le modérateur était le célèbre journaliste d’ABC Ted Koppel. Cela se passait au City College of New York, et plusieurs interpellations et relances portèrent sur sa solidarité sans failles avec les Palestiniens (voir aux minutes 22, puis 26 et 30 de la première vidéo, ainsi qu’à partir de la minute 9 et jusqu’à la minute 19 de la seconde). On entend notamment Nelson Mandela dire sans ambages : « We identify with the PLO because, just like ourselves, they are fighting for their right of self determination ».

Au passage, on peut admirer l’énergie, la fermeté et la clarté du lutteur que fut Madiba, sans oublier l’élégance de son humour…

My tribute to vintage Nelson Mandela of South Africa. © Osbert Agho

My tribute to vintage Nelson Mandela of South Africa part 2. © Osbert Agho

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