Sarkozy ou «la démocratie des vilains sentiments»

Le Quinquennat d'un plouc chez les bobos que publie ces jours-ci, chez Slatkine, notre confrère suisse Jean-Noël Cuénod est une chronique aussi réjouissante que rafraîchissante du sarkozysme. Longtemps journaliste d'investigation, Cuénod est le correspondant à Paris de la Tribune de Genève et de 24 Heures.

Le Quinquennat d'un plouc chez les bobos que publie ces jours-ci, chez Slatkine, notre confrère suisse Jean-Noël Cuénod est une chronique aussi réjouissante que rafraîchissante du sarkozysme. Longtemps journaliste d'investigation, Cuénod est le correspondant à Paris de la Tribune de Genève et de 24 Heures. Il m'a demandé de préfacer son livre, que je vous recommande vivement pour les raisons expliquées dans cette préface ici reproduite.


Les grands pays, ou qui se croient tels, ont bien tort d’ignorer les petits. Quand j’ai terminé la lecture des chroniques françaises ici réunies de mon confrère suisse Jean-Noël Cuénod, je me suis pris à rêver d’une France qui, descendant de son piédestal aujourd’hui bien branlant, accepterait enfin d’apprendre des petites nations, de leurs vitalités prudentes et de leurs fragilités solides. De ces peuples qui ne se la jouent pas et qui ne se poussent pas du col. Cette grandeur de la modestie, cette hauteur de l’humilité.

C’est ce qui m’a d’emblée frappé et vraiment séduit dans ces instantanés non seulement d’une présidence, celle de Nicolas Sarkozy, mais du pays dont elle fut la caricature depuis 2007 : cet alliage d’une joyeuse irrévérence et d’une généreuse indépendance qui porte sur nous un regard d’humanité, naturel et simple, soucieux des petits faits vrais et curieux des histoires ordinaires. Pour un Français, lire Cuénod, c’est revenir sur terre, dissiper les mirages d’une France supposée éternelle, secouer les fictions d’une Grande Nation qu’un passé perdu autoriserait à donner des leçons au monde entier.

Du coup, sans doute par réflexe de journaliste fouineur – automatisme que connaît bien Cuénod pour avoir lui-même longtemps pratiqué le journalisme d’investigation –, je me suis demandé ce qu’avait dit de la Suisse l’homme dont l’ombre majestueuse continue de nous imposer ses rêves de grandeur. J’ai donc ouvert les Mémoires de Charles de Gaulle telles qu’elles sont rassemblées dans la prestigieuse Bibliothèque de La Pléiade chez Gallimard. Lesquelles Mémoires, de L’Appel (1940-1942) à L’Effort (1962-…), couvrent toute la vie publique du personnage historique auquel nous devons notre présidentialisme archaïque, qui réduit la volonté de tous aux désirs d’un seul.

Et je n’ai pas été déçu. A part quelques mentions géographiques épisodiques – telle personne y est passé, tel événement y a eu lieu –, la Suisse n’est vraiment présente qu’en une seule occasion, où elle a exceptionnellement un nom et un visage, ceux de l’ambassadeur de la Confédération à Paris. Et cette occasion est… franco-française, comme si la Suisse n’était qu’une voie de passage, pour les hommes ou pour leur argent, entre frontière et coffre-fort. En l’occurrence, sacrément ironique, le passage est celui du Maréchal Philippe Pétain qu’en 1945, le général de Gaulle aurait bien laissé sur l’autre rive du Lac Léman plutôt que de confronter la France, par le procès de l’homme de la Collaboration, à la déchéance de la majorité de ses élites face au nazisme en 1940. Las, Pétain voulait rentrer et Berne n’y pouvait rien.

Outre de rappeler ces heures où la France, loin d’être grande à elle seule, ne fut sauvée et relevée que par le secours du monde – les peuples colonisés notamment, dont les soldats constituaient la majorité des Forces françaises libres, tout comme les Républicains espagnols de la division Leclerc qui furent les premiers libérateurs de Paris en août 1944 –, la surprise de ce détour est que c’est dans ce même passage que le général de Gaulle évoque la liberté de la presse. « Créer une grande presse, ç’avait été le rêve des clandestins, écrit-il. Ils la voulaient honnête et sincère, affranchie des puissances d’argent, d’autant plus que l’indignation provoquée par les feuilles de l’Occupation était venue s’ajouter au mauvais souvenir laissé par les journaux d’avant-guerre quant à l’indépendance et à la véracité. »

« Combien la réalité était-elle éloignée des projets caressés au temps de la Résistance ! », s’exclame alors Charles de Gaulle, phrase qui pourrait utilement résumer l’état présent de notre République française supposée démocratique et sociale. Avec l’acuité du reporter et la rigueur de l’enquêteur, sans généralités fumeuses ou clichés prétentieux, c’est ce que Jean-Noël Cuénod nous fait tout de suite sentir au démarrage des pérégrinations de son double, le Plouc : le voici qui se heurte à un « Pas de déclaration ! » général et sans appel avant d’aller se geler au Palais de l’Elysée, puis de vivre la colère muette des quartiers populaires. Quelques moments saisis, et le tableau est brossé : une France qui ne serait plus ce qu’elle prétend être, une France enfermée dans ses bulles oligarchiques et ses ghettos sociaux, une France oublieuse de ses propres promesses républicaines.

N’oubliant aucun instant de vérité – par exemple ce mépris envers la Suisse d’un Bernard Kouchner empêtré dans l’idylle franco-libyenne du sarkozysme, enterrée depuis sous un tapis de bombes larguées par l’Otan –, Cuénod interroge la France, ses gouvernants hautains et ses médias complaisants, avec cette candeur faussement naïve qui fait les meilleures maïeutiques. Ainsi de ce superbe retournement de l’une des formules choisies de notre hyperprésidence – ce chef de l’Etat omniprésent, omniscient, omnipotent, etc. –, son réquisitoire aigre contre « la dictature des bons sentiments ». Faudrait-il donc lui préférer, demande notre confrère, « la démocratie des vilains sentiments » ?

Assumant sa préférence pour la bonté plutôt que pour la méchanceté, le Plouc refuse le jeu du cynisme ambiant et dominant. « Ouineurs » contre « louseurs », « Sarkonaparte », « Prince Jean » (Sarkozy) entre « effet gamelle » et « effet carrosse », etc. : les trouvailles de son esprit enfantin sont celles des fous du Roi, ces moqueries lancées par ceux qui font profession de dire leur vérité nue aux puissants et qui, par ce simple énoncé, retrouvent la jeunesse du monde. Ici, cette vitalité moqueuse est celle d’un journalisme debout, sans servitude ni soumission, loin de cette « impériale nostalgie » dont Cuénod note, comme en passant, combien elle saisit encore nos médias hexagonaux.

Mais, si je souhaite bien sûr que ce Plouc journaliste anime les conversations des Suisses sur leurs parfois étranges voisins, je voudrais surtout le recommander aux Français eux-mêmes. Car ce Plouc, loin de leur être inconnu, est une part d’eux-mêmes : ce décalage qu’a su travailler Jean-Noël Cuénod, en sortant de l’exercice un peu convenu et souvent répétitif du « correspondant à l’étranger », est en effet la meilleure façon d’aimer la France. De la vouloir et de l’exiger. De souhaiter qu’elle retrouve ce goût du monde et des autres qui, par surprise puis par épisodes et éclipses, la fit grande aux yeux de l’humanité telle que l’avait rêvée l’esprit des Lumières et ses succédanés internationalistes.

J’aime aussi ce Plouc parce qu’un heureux hasard m’en rend plus complice encore que ne pouvait le supposer son inventeur. Breton d’outre-mer, c’est-à-dire Breton de naissance et Français de passeport, mais ayant grandi aux lointains caraïbes et maghrébins, j’ai toujours su que je portais en héritage une terre de ploucs, méprisée et humiliée, cette Bretagne dont le peuple fut l’une des premières migrations intérieures constitutives de la diversité française. Récemment, un éminent universitaire français, Jean Rohou, grand spécialiste de Racine, a publié ses propres mémoires sous cet intitulé : Fils de Ploucs (Editions Ouest France). Premier petit paysan de Plougourvest à entrer au collège de Morlaix, dans le Finistère, il ignorait la langue française en arrivant à l’école, tout comme veulent nous rejoindre aujourd’hui d’autres migrants qui, si notre hospitalité est au rendez-vous, honoreront un jour cette même langue qu’ils baragouinent encore.

Ploucs, c’était donc leur surnom méprisant à ces paysans bretons qui, chassés par la pauvreté ou la misère, venaient vendre leurs bras dans des villes dont ils ne parlaient pas la langue. « “Oh Jean, tu vas pas mettre ce titre-là, quand même !”, me disent mes semblables restés au pays, raconte ainsi en prologue de son récit Jean Rohou. Je les comprends : ils ne veulent pas qu’on ressuscite l’injure. Mais elle est nécessaire à mon témoignage : c’était notre douloureuse étiquette. Et puis la situation a-t-elle vraiment changé ? Certes, on n’insulte plus les pauvres. On dit gentiment : la “France d’en bas”, sans voir que l’expression est méprisante ; on promet de résorber le chômage et la “fracture sociale”. On ne parle plus guère de lutte de classes ni d’exploitation de l’homme par l’homme. Est-ce à dire qu’elles n’existent plus ? Les inégalités restent scandaleuses, même si elles sont enrobées de gadgets et de télé pour tous. Il est bon de rappeler les injustices du passé, pour repérer celles du présent. »

Si je m’autorise cette citation d’entre-deux livres, comme l’on dirait d’entre-deux rives, c’est qu’elle fait lien d’un pays à l’autre, dans une langue partagée. Car, du Fils de Ploucs au Quinquennat du Plouc, du Plouc vécu de l’universitaire français ou Plouc imaginé du journaliste suisse, l’inspiration est la même : sensibilité à l’injustice, souci de l’égalité, refus des humiliations. La fraîcheur du livre de Jean-Noël Cuénod tient à cet engagement sous-jacent qu’illustre non seulement sa chronique rieuse d’une présidence « bling bling » mais aussi bien son regard attristé sur la gauche socialiste à l’heure de l’affaire Strauss-Kahn, avec pour prologue une « Porsche tranquille »  en lieu et place de la force tranquille qui, hier, portait l’espérance.

Une espérance dont notre ami Plouc ne désespère pourtant pas, indiquant même, à sa façon discrète et complice, le chemin de sa renaissance. Cela survient au milieu de ses pérégrinations quand, délaissant la politique professionnelle, les ors des palais nationaux et les langues de bois des communicants, il se met à baguenauder et à flâner, à la recherche finale de « la vie qui va et ne va pas ». Entre lectures et musées, cinémas et expositions, le Plouc s’arrête logiquement à la station Culture. Et c’est alors qu’il nous régale, sans compter ni barguigner. Journaliste de métier, Jean-Noël Cuénod s’y dévoile poète d’âme, avec cette générosité propre aux poètes qui savent admirer, sans honte ni retenue.

Sa chronique qui campe Louis Aragon en « poète des banlieues en flammes » est un éclair de lucidité, zébrant nos ciels d’orage. Après avoir cité le Chant des Vauriens tiré du Fou d’Elsa, Cuénod et son double Plouc font tomber leur verdict : « Les poètes comprennent le monde qui ne les comprend pas ». Et les lisant, tout en communiant autour de cette voyance sans pareille des poètes, je me dis qu’ils font tous deux honneur à cette ambition fixée à notre profession par Albert Camus, alors journaliste à Combat, au lendemain de la Libération de Paris : « Elever ce pays en élevant son langage ».

Tout l’inverse de cet abaissement illustré par un certain « Casse toi, pauv’ con ! » surgi de l’inconscient présidentiel pendant ce quinquennat désastreux dont le Plouc de La Tribune de Genève aura été le chroniqueur aussi lucide qu’effaré.

Edwy Plenel
Paris, le 26 janvier 2012


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