Toujours visible sur Arte: L’affaire Karachi ou la raison d’Etat contre la démocratie

Ne manquez pas ce film exceptionnel. Diffusé sur Arte mardi soir 15 octobre, L’argent, le sang et la démocratie peut être vu en replay pendant encore une semaine sur Internet. Cette enquête de Jean-Christophe Klotz et Fabrice Arfi donne à l’affaire Karachi une nouvelle dimension, par la force de la narration cinématographique et par les confessions inédites de témoins-clés de ce scandale d’Etat.

Ne manquez pas ce film exceptionnel. Diffusé sur Arte mardi soir 15 octobre, L’argent, le sang et la démocratie peut être vu en replay pendant encore une semaine sur Internet. Cette enquête de Jean-Christophe Klotz et Fabrice Arfi donne à l’affaire Karachi une nouvelle dimension, par la force de la narration cinématographique et par les confessions inédites de témoins-clés de ce scandale d’Etat. Ce film politique au sens le plus noble – co-production Arte France, Nova Production, ina, avec la participation de Mediapart – est à revoir librement durant une semaine ici sur le site d’Arte.

« Une bombe dort au pôle financier du tribunal de Paris » : telle est, le 13 septembre 2008, l’accroche du premier article de Mediapart sur une affaire qui, depuis, n’a cessé de nous occuper. Intitulé « Ventes d’armes : la corruption au cœur de la République », l’enquête de Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme (parti depuis au Monde) est un coup de tonnerre qui va relancer les investigations judiciaires. Révélant le rapport d’un ancien cadre de la Direction des chantiers navals (DCN), ils dévoilent l’ordinaire d’une corruption à très grande échelle, nichée au cœur du statut de marchand d’armes de la France, alors classée n° 3 mondial.

Toutes les pistes qui, depuis, ont été recoupées, documentées et enrichies par la justice sont déjà là, ainsi que les noms des principaux protagonistes qu’évoqueront, plus en détail, les épisodes suivants, notamment en 2011 : Ziad Takieddine, Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Jean-François Copé… « Le financement du clan Balladur avec la vente d’armes » annonce l’un des intertitres, complété par cet autre : « La guerre Chirac-Balladur à l’origine de l’attentat de Karachi ? »

L’affaire Karachi recouvre deux dossiers distincts : le financement illicite de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995, l’attentat de 2002 au Pakistan contre un bus transportant des salariés de la DCN. Elle fut, avec l’affaire de la Caisse d’Epargne et l’affaire Bernard Tapie, la première de ces enquêtes d’initiative dont Mediapart s’est fait une spécialité : un journalisme d’intérêt public qui assume sa responsabilité démocratique sans se faire le relais passif du travail des juges ou des policiers.

Qu’il s’agisse de la corruption d’élites dirigeantes ou de la vérité due aux victimes, Mediapart eut dans cette affaire un rôle actif qui influença le cours des choses, aussi bien celui du débat public que celui des investigations judiciaires. C’est évidemment sur ce travail, assumé jusqu’à aujourd’hui par Fabrice Arfi, que s’appuie le film de Jean-Christophe Klotz, produit par nos amis de Nova en association avec Mediapart. Mais il fait plus et mieux, par cette intelligence sensible du récit, des situations et des personnages que seul, sans doute, l’art cinématographique peut apporter. Et aussi par la force de témoignages inédits qui, jusque dans leurs silences ou leurs embarras, sont porteurs de révélations stupéfiantes.

Construit en trois actes, à la manière d’une fable dont la mise en scène distanciée mêle l’ironie qui démasque à la tragédie qui bouleverse, L’argent, le sang et la démocratie fait surgir une question plus lourde encore que nos révélations factuelles : celle de la responsabilité politique. Ou plutôt du sens même du mot « politique » en démocratie. Qu’il s’agisse d’un éminent juriste (Jacques Robert, membre du Conseil constitutionnel de 1989 à 1998), d’un célèbre magistrat (Jean-Louis Bruguière, longtemps juge d’instruction anti-terroriste) ou d’un ancien ministre de la défense (le socialiste Alain Richard, dans le gouvernement Jospin 1997-2002), tous à des degrés divers opposent les contraintes d’une politique entendue comme raison d’Etat à l’exigence de vérité et de justice.

Le film de Jean-Christophe Klotz et Fabrice Arfi met froidement à nu cette politique abaissée et rabaissée, dévitalisée par la perte de ses repères démocratiques et citoyens. Jacques Robert laisse percer un regret en forme d’autocritique sur la validation truquée des comptes de campagne d’Edouard Balladur par le Conseil constitutionnel dont il était membre en 1995. Jean-Louis Bruguière s’enferre dans sa défense, jusqu’à l’aveuglement judiciaire, de souverainetés nationales dont il sait pertinemment qu’elles couvrent des crimes d’Etat. Et Alain Richard lâche l’aveu que le gouvernement de Lionel Jospin a préféré étouffer le scandale au prétexte que sa révélation ferait le jeu de l’extrême droite, alors même que c’est le silence et le mensonge qui en font le lit, rendant gauche et droite gouvernementales tacitement complices du discrédit de la République.

Voici donc un film qui est une formidable leçon d’instruction civique à l’usage de ceux qui nous gouvernent et qui, trop souvent, à l’abri de secrets injustifiés et d’arrangements inavouables, oublient ce qu’exige le service de la démocratie, c’est-à-dire d’un peuple souverain. Un film qui, par conséquent, est une arme citoyenne pour tous ceux qui espèrent un sursaut face au présidentialisme délétère qui étouffe, assèche et discrédite notre vie publique.

Des révélations nouvelles qu’il contient, voici en exclusivité deux extraits qui en témoignent, deux entretiens où Fabrice Arfi interroge d’abord l’ancien ministre de la défense Alain Richard, puis l’ancien agent de la DGSE Alain Chouet, qui en fut le chef du renseignement de sécurité de 2000 à 2002 et qui contredit l’étouffement judiciaire du dossier par le juge Bruguière :

KarachiRichard © Mediapart

KarachiChouet © Mediapart

Pour prolonger, le dossier de presse du film est téléchargeable ici et voici trois liens pour revisiter l’affaire Karachi sur Mediapart :

- Notre webdocumentaire réalisé en 2010 sur l’affaire Karachi ;

- Le dossier de notre enquête sur l’affaire Karachi avec tous les articles ;

- Notre dossier sur les documents Takieddine, personnage central de l’affaire.

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