Résister à la "presse d'industrie"

Pardon pour cette trop longue absence. Mais, durant ce premier mois de vie de Mediapart, depuis le lancement de la mi-mars, il a fallu continuer à s'occuper de tout ce qui n'est pas… du journalisme, tout en assurant la visibilité médiatique de notre journal.

Pardon pour cette trop longue absence. Mais, durant ce premier mois de vie de Mediapart, depuis le lancement de la mi-mars, il a fallu continuer à s'occuper de tout ce qui n'est pas… du journalisme, tout en assurant la visibilité médiatique de notre journal. Lancer une entreprise de presse indépendante, c'est compter sur ses propres forces. Pas de grand groupe, pas de mécène intéressé, pas d'industriel richissime derrière notre aventure – et c'est évidemment tant mieux. Du coup, par-delà ce que vous, lecteurs, voyez à tout instant – notre journal numérique –, tout reste à faire et à construire. Nous avons fait le choix, en conscience, de mettre le paquet sur l'éditorial : sur 29 salariés, Mediapart compte 26 journalistes. C'est évidemment un déséquilibre mais il est lié à notre conviction de départ : remettre le journalisme au cœur du défi et construire l'identité de l'entreprise autour des enjeux éditoriaux. 

Ce choix n'est évidemment pas sans résonance avec la crise sans précédent de la presse française, que les deux jours de grève du Monde viennent d'illustrer cette semaine. Comme vous le savez, sur ce sujet précis, je serai toujours suspecté de subjectivité, après vingt-cinq ans passés dans ce journal, qui se sont conclus par une radicale rupture avec ses dirigeants d'alors. C'est pourquoi, estimant que j'avais dit l'essentiel en 2006 dans Procès (Stock, réédité en Folio en 2007), essentiel que les événements actuels ne font, selon moi, que confirmer, j'ai choisi de ne pas y revenir. C'eût été parasiter par le legs du passé une histoire du futur. Car, même si trois de ses fondateurs se sont connus dans ce journal (François Bonnet, Laurent Mauduit et moi-même) et que cinq autres membres de notre équipe y ont travaillé (Maguy Day, Erich Inciyan, Fabrice Lhomme, Martine Orange, Vincent Truffy), Mediapart n'est en aucun cas un compte que nous réglerions avec notre ancien journal. C'est une aventure autre, libre et nouvelle, différente et distante.

En revanche, nous avons appris de nos naïvetés d'hier, de nos défaites et de nos échecs. Cet enseignement, je le résumais dans Procès en rappelant une fameuse conférence du fondateur du Monde, en 1956, intitulée "La presse et l'argent". Hubert Beuve-Méry, qui signait Sirius, y désignait l'adversaire habituel de la presse libre d'une formule que notre époque fait revivre: "la presse d'industrie". Ni angélique ni naïf, il savait que les journaux sont des entreprises et que la presse est aussi une industrie – certes, ajoutait-il, "une industrie pas comme les autres, puisque l'essentiel de sa production est immatériel, mais tout de même une industrie". En conséquence de quoi, la première liberté qui conditionne les suivantes, prosaïque quand les autres se veulent nobles, c'est que "l'affaire reste rentable". Loin de dédaigner, à son époque, "la presse industrialisée qu'impose l'évolution économique", Beuve-Méry veillait de près à cette rationalité comptable où se croisent technique et commerce et où se font dépenses et recettes. Mais il ne confondait pas la fin et les moyens, l'intendance et l'idéal, les nécessités concrètes et les impératifs éthiques.

Car la presse d'industrie, c'est tout autre chose que l'application à la presse d'un certain réalisme économique. C'est un mélange des genres, l'irruption d'une rationalité extérieure, l'échange inégal d'un confort contre une dépendance. C'est, résumait Beuve-Méry, la presse où "il suffit que l'information n'aille pas porter quelque préjudice à des intérêts très matériels et très précis ou, à l'occasion, qu'elle les serve efficacement". Dans Procès, je rappelais que Beuve parlait d'expérience, ayant connu cette presse-là au Temps, avant-guerre, illustration de ce que ces dérives et ces sujétions peuvent s'abriter sous d'apparents labels de qualité. Et je poursuivais en évoquant son rêve, qui était aussi celui du fondateur et premier président de la Société des rédacteurs du Monde, Jean Schwoebel, d'inventer un statut de société à but non-lucratif pour les entreprises de presse.

Bref, pas besoin d'épiloguer, si je suis parti, comme beaucoup d'autres, c'est pour la raison affirmée page 139 de Procès : "La presse d'industrie est de retour, et Le Monde, hélas, n'y fait plus exception". Mais beaucoup de ceux qui sont restés et qui, aujourd'hui, se battent pour l'emploi d'une entreprise et pour l'image d'un titre, en ont aussi bien conscience. Simplement, j'ai jugé que la bataille décisive avait été perdue en 2005, lors du vote sur la recapitalisation, qui a permis à Lagardère d'entrer en force dans la place, vote qui ne s'est accompagné d'aucune disposition pour sanctuariser le journal, ni d'aucune sanction tirant les leçons d'une gestion aventureuse, encore moins d'une remise en cause de la fuite en avant dans la construction d'un groupe de presse, groupe que Le Monde a plutôt pillé sans vergogne que développé avec ambition. Par peur de l'avenir et, déjà, chantage au dépôt de bilan, deux tiers de la rédaction ont préféré croire les illusoires promesses d'alors dont, aujourd'hui, il ne reste plus rien. Nous n'avons été qu'un gros tiers à dire "non".

Est-il besoin d'ajouter que cette histoire est immensément triste, humainement lamentable et professionnellement désastreuse? Dans l'immédiat, l'essentiel, c'est que des journalistes se battent et résistent. Et, depuis Mediapart, c'est évidemment à eux que nous pensons. D'un crieur de journaux à l'autre, avec l'aimable autorisation de Plantu, nous leur adressons donc ce petit clin d'œil solidaire :

 

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