«Leur 14 juillet et le nôtre»: en réponse à quelques objections

Mon récent article en défense d'Eva Joly, intitulé «Leur 14 juillet et le nôtre», a provoqué un intense débat entre nos abonnés, le nombre de commentaires approchant du chiffre record de 1000. Aussi je republie sur mon blog la réponse globale aux principales objections qui m'ont été faites telle que je l'avais postée sur le fil de commentaires.

Mon récent article en défense d'Eva Joly, intitulé «Leur 14 juillet et le nôtre», a provoqué un intense débat entre nos abonnés, le nombre de commentaires approchant du chiffre record de 1000. Aussi je republie sur mon blog la réponse globale aux principales objections qui m'ont été faites telle que je l'avais postée sur le fil de commentaires.

Chers toutes et tous, cette réaction en réponse globale à quelques objections. Intervenant après plus de 950 commentaires – chiffre record dans l'histoire de Mediapart –, elle est comme une sorte de post-scriptum à mon parti pris et c'est pourquoi, par simple commodité de lecture, nous l'avons signalée en tête de ce fil. Mais d'abord un merci général pour votre fidélité éditoriale et votre réactivité contributive autour d'une polémique que Mediapart s'est efforcé de tirer par le haut, loin des invectives et du jeu délétère des petites phrases.

C'est sans doute René Lorient qui, dans un commentaire repris sur son blog (à lire ici), a le plus développé et le mieux argumenté les objections à mon propos en défense d'Eva Joly. En voici un résumé, en m'efforçant de ne pas caricaturer: le défilé militaire du 14 juillet ne manifesterait pas une quelconque militarisation de l'imaginaire national mais, bien au contraire, la soumission des forces armées au pouvoir républicain; les traditions libertaires ou pacifistes convoquées dans mon article seraient en marge de la la tradition républicaine; les poètes évoqués ou cités seraient sympathiques, mais leur poétique ne ferait pas une politique concrète, réaliste et crédible.

Sur le premier point, j'ai mentionné dans mon article que, lors du premier 14 juillet en tant que Fête nationale, celui de 1880, il s'est bien agi, pour les républicains opportunistes, lors de la cérémonie de remise de ses nouveaux drapeaux à l'armée, de mettre en scène la soumission des armées à la République. L'armée de la nation est à la fois celle qui obéit au pouvoir civil (et c'est un militaire devenu président de la République, Charles de Gaulle, qui convoquera ce principe dans la crise algérienne face aux "factieux" et au "quarteron de généraux félons") et celle que le peuple constitue par la conscription (le service militaire, devoir rendu par chaque homme à la République, étant supposé en faire l'armée de la nation tout entière).

Ces deux questions sont-elle les urgences d'aujourd'hui? A l'évidence non. La menace d'une dissidence militaire n'est tout de même pas celle qui pèse le plus dangereusement sur la République quand ce sont des civils, de droite notamment, qui versent eux-mêmes dans la xénophobie et l'autoritarisme. De plus, la conscription a été supprimée, transformant nos forces militaires en armée professionnelle. J'ajoute hélas car je suis de ceux qui regrettent que le service national n'ait pas été transformé plutôt que supprimé – par exemple, rendu à la mixité et étendu à des missions d'intérêt civique – tant il aurait pu être l'occasion d'un brassage du peuple de France autour de ce qui le rassemble. Bref, l'intégration démocratique de l'armée dans la République relève plus aujourd'hui des décisions du pouvoir politique – les conflits où il l'entraîne, la façon dont il la réforme, sa tentation de l'instrumentaliser – que de questions intrinsèques aux forces militaires elles-mêmes.

Dans l'argumentation passéiste qui convoque, pour s'accrocher à la nécessité d'une mise en scène des armées le jour de la Fête nationale, cette idée du pacte entre la République et l'Armée autour de la Nation, il y a paradoxalement une méconnaissance de ce qu'est devenue notre armée elle-même. Plus ouverte au monde que notre classe politique, à la fois par recrutement sur les contrats courts (où se retrouve la diversité réelle de la France, souvent plus que dans d'autres métiers) et par projection professionnelle sur nombre de théâtres d'opération extérieure (où nos militaires découvrent et côtoient d'autres cultures), notre armée aujourd'hui de métier comprendrait très bien de céder la place lors d'un 14 juillet rendu au peuple auquel elle pourrait rester associée comme d'autres institutions, mais parmi d'autres, et non plus en vedette unique. Et elle ne verrait pas d'inconvénient à être valorisée lors d'un autre jour férié qui ne serait pas celui d'une Fête nationale redevenue civilement populaire mais, par exemple, d'une date rappelant les sacrifices, les drames et les défis de la guerre – pourquoi pas celle du 8 mai, date anniversaire de la fin de la Deuxième guerre mondiale.

René Lorient, et d'autres – Dianne par exemple – qui balayent comme des niaiseries ou des naïvetés la proposition d'Eva Joly de démilitariser le 14 juillet semblent incapables d'imaginer un nouvel imaginaire républicain qui, loin de rester enfermé dans d'anciennes craintes ou de vieilles habitudes, crispé sur un refrain qui enferme la France sur un passé figé et immobile, se réinvente au contraire dans le renouvellement de ses idéaux originels. Nous sommes là au cœur du débat sur la gauche dans la perspective de la présidentielle de 2012, débat que j'avais abordé dans mon article précédent sur les rendez-vous manqués des dirigeants socialistes (à retrouver ici).

A ceux qui croient encore qu'il lui suffit de se présenter comme meilleure gestionnaire que la droite, plus efficace et plus responsable, nous persistons à opposer la nécessité d'une gauche qui s'affirme comme une force dynamique d'invention, de création et d'imagination. Loin de mobiliser et de rassembler, la première attitude désarçonne par sa frilosité et inquiète par ses prudences, comme si elle témoignait d'un manque de confiance en soi. Surtout, elle n'est pas à la hauteur de temps historiques totalement inédits, de crise profonde et de transition incertaine.

Seuls ceux qui sauront placer au cœur de la modernité le meilleur de la tradition pourront apporter des réponses crédibles et durables. Et le meilleur de la tradition, ce n'est pas la litanie des compromis, des renoncements ou des demi-mesures que des rapports de force souvent défavorables ont obligé les progressistes à faire face aux conservateurs. C'est au contraire retrouver le fil des audaces républicaines, des exigences démocratiques et des espérances sociales. Loin d'être une utopie irresponsable, c'est le chemin le plus réaliste d'une mobilisation populaire autour d'une République refondée et relevée. De ce point de vue, les trois précédentes élections présidentielles perdues par la gauche en ont fait la démonstration, confirmant l'attente populaire d'un changement véritable et profond, attente qui sera à chaque fois déçue ou trahie.

En 1995, le Chirac de la "fracture sociale" réussit à l'emporter contre le candidat favori des élites oligarchiques, Balladur, et par voie de conséquence contre la gauche qui sortait affaiblie de et par quatorze ans de mitterrandisme. En 2002, une gauche non seulement divisée mais trop peu offensive, engoncée avec Jospin dans une posture gestionnaire plutôt que transformatrice, est éliminée du second tour qui voit la victoire du candidat Chirac "usé, vieilli et fatigué" face à l'extrême droite représentée par Le Pen père. En 2007, enfin, c'est un Sarkozy pariant sur "la rupture", assumant un discours social et promettant une "république irréprochable" qui l'emporte avec un score significatif face à Royal, alors même que la droite est à l'Elysée depuis déjà douze ans et que la gauche pouvait légitimement espérer lui succéder.

Une dernière remarque, à propos des libertaires et des poètes. Mes contradicteurs ont renvoyé les uns et les autres à leurs rêveries comme s'ils n'appartenaient pas au monde réel ou n'avaient aucune prise sur lui. S'agissant des premiers, les libertaires, c'est oublier combien ils furent, avant que la "bolchévisation" du PCF dans les années 1920 ne les marginalise, au cœur des aspirations du mouvement ouvrier et populaire sous la IIIe République.

Des nombreux exemples disponibles – du parcours initial de certains des républicains les plus audacieux à leurs entourages intellectuels –, on se contentera d'en évoquer un seul, l'affaire Dreyfus. C'est aux anarchistes, et aux avant-gardes diverses qu'ils inspiraient dont La Revue blanche de Félix Fénéon sera l'un des lieux de rencontre, qu'il revint de réveiller la gauche autour de l'injustice faite au capitaine au nom de la raison d'Etat.

Quant aux poètes, ceux d'alors dont nous gardons le souvenir, comme d'ailleurs les peintres, furent plutôt de ce bord-là, accompagnant de leurs inventions artistiques les audaces politiques qui poussaient la République en avant, à s'élever plutôt qu'à se répéter. Le mépris ou le dédain pour les poètes témoigne, en politique, d'une vision pauvre, dépourvue d'imaginaire, de grandeur et de hauteur, des affaires de la cité, du bien public et du bien commun. Plus que jamais, dans des périodes comme celles que nous traversons, de défis majeurs et de bouleversements inédits, nous avons besoin de ces poétiques qui inspirent, insufflent et transportent les politiques.

Quand tout concourt, dans les discours des pouvoirs en place, pourtant discrédités par leurs gestions désastreuses, leurs comportements irresponsables et leurs morales calamiteuses, à nous faire croire qu'il n'y a pas d'avenir, pas d'alternative, pas d'échappée belle possible, il nous faut absolument retrouver un horizon libérateur qui dégage le ciel pour entrevoir l'espérance.

Cet horizon, c'est une poétique, comme il m'est souvent arrivé de le souligner sur Mediapart, notamment en convoquant l'œuvre du regretté Edouard Glissant (lire notamment ici). Aussi la citation dans mon article de poésies et de chansons qui tissent l'histoire d'une France ouverte au monde et aux autres est-elle précisément une attitude politique responsable et constructive. Nombre de lecteurs ne s'y sont pas trompés qui ont ajouté Imagine de John Lennon, dont voici une version sous-titrée:

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Je prolongerais volontiers cet appel à l'imagination créatrice en rappelant cette autre chanson de John Lennon, Working class hero, où l'on entend la même musique politique qui vaut pour tous opprimés de la terre: A working class hero is something to be... Un devenir, un possible, un espoir.

Working Class Hero - John Lennon © jigowatts

PS2: Jean-Pierre Darmon me fait aimablement remarquer qu'à la date de la Fête de la fédération, le 14 juillet 1790, la France n'était pas encore devenue une République. Cela ne m'avait certes pas échappé. Est-ce que pour autant, cette date ne fait pas partie des références explicitement républicaines, tout comme le 14 juillet 1789, jour de la prise de la Bastille, ou le 4 août 1789, nuit de l'abolition des privilèges? Affirmer le contraire serait confondre une dynamique et une chronologie: l'espérance républicaine ne se réduit pas au calendrier qui l'inscrit, ensuite, dans un temps institutionnel. Elle lui préexiste et le prolonge.

Sur cette question des temporalités politiques, je renvoie les lecteurs à l'un de mes articles lors de la mobilisation de l'automne 2010 provoquée par l'injuste et régressive réforme des retraites, L'heure du peuple (à retrouver ici).

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