Kanaky-Nouvelle-Calédonie: avant le référendum, un livre de Mediapart

En vue du second référendum sur l’indépendance, le 4 octobre, Mediapart publie aux éditions La Découverte «Une décolonisation au présent». Coordonné par Joseph Confavreux, ce livre revisite, entre passé et avenir, tous les enjeux de l’autodétermination des habitants du « Caillou » dont le peuple autochtone, les Kanak, a failli disparaître sous l’effet de sa prise de possession par la France en 1853.

« C’est une histoire qui se passe au bout du monde mais concerne le cœur de la République » : c’est ainsi que Joseph Confavreux introduit ce livre collectif auquel ont contribué Lucie Delaporte, Carine Fouteau, Ellen Salvi, Julien Sartre et Antoine Perraud. Lors du premier référendum sur l’indépendance, tenu le 4 novembre 2018, où le choix de rester français a obtenu 56,7% des suffrages, notre rédaction s’était fortement mobilisée pour raconter la genèse de ce processus inédit, né des événements terribles de 1988.

En librairie le 20 août, aux éditions La Découverte En librairie le 20 août, aux éditions La Découverte
Ce sont ces reportages, enquêtes et analyses, augmentés de mises en perspective, qui font la matière première de ce livre. Sa lecture est indispensable pour comprendre les enjeux du second référendum prévu par l’accord de Nouméa en 1998, lequel reconnaissait, pour la première fois, le fait colonial de la République française participant à « un vaste mouvement historique où les pays d’Europe ont imposé leur domination au reste du monde ».

Ce rendez-vous du 4 octobre 2020, lors duquel les habitants de ce territoire d’outre-mer sont de nouveau appelés à voter pour ou contre l’indépendance, concerne la France entière. Car ce qui s’y joue c’est son rapport au monde à venir, dans sa capacité, ou non, à inventer une décolonisation réussie alors même que le passé colonial ne cesse de saisir le présent hexagonal. C’est ce que j’ai tenté d’expliquer dans la postface inédite de ce livre collectif, sous le titre « Le dernier empire colonial ».

Je la publie ici en forme d’invitation à acheter ce livre d’utilité publique.

> Joseph Confavreux et Mediapart, Une décolonisation au présent. Kanaky-Nouvelle-Calédonie : notre passé, notre avenir, La Découverte, 18 euros.

Le dernier empire colonial

Si je ne me suis rendu qu’une fois en Nouvelle-Calédonie, pour des reportages au début de l’année 1986, la Kanaky est un paysage de pensée qui m’habite toujours, resté aussi proche mentalement que cette terre est lointaine géographiquement.

Les dimanches où je cours au Jardin des Plantes à Paris, je ne manque jamais de saluer les mânes d’Ataï, le chef de la grande révolte kanak de 1878, en passant devant l’orme blanc planté lors de la cérémonie de restitution à son peuple de son crâne, longtemps enfoui dans les réserves du Muséum d’histoire naturelle où la puissance coloniale le conservait en secret, tel un trophée barbare.

Sur le bureau où j’écris ces lignes, une grande coquille nacrée me fait face, montrant Ataï et l’un de ses compagnons de résistance, armés d’un casse-tête et d’une lance, en conversation sur fond de paysage du Pacifique. Sculptée de façon artisanale, non sans maladresses d’amateur, elle est sous-titrée « La Foa 1878 ». C’est l’œuvre anonyme d’un Communard alors déporté en Nouvelle-Calédonie, en hommage au soulèvement kanak.

Mais, au-delà de ses rendez-vous familiers, j’ai gardé le souvenir des étudiants kanak qui, à Paris dans la foulée de Mai 1968, participaient avec entrain aux mobilisations anti-impérialistes des années 1970, représentant les groupes de jeunes qui allaient constituer la base militante du Front indépendantiste (1979), puis du Front de libération nationale kanak et socialiste, le FLNKS (1984). Nous apprenions d’eux cette civilité coutumière, fondée sur le respect d’autrui, une douce bienveillance qui n’excluait pas la fermeté des convictions.

L'hommage d'un communard déporté à la révolte kanak L'hommage d'un communard déporté à la révolte kanak
Surtout, dans mon parcours de journaliste, la question calédonienne marque un moment à part, dont l’empreinte ne s’est jamais effacée. Travaillant alors au quotidien Le Monde, j’ai révélé dans ses colonnes, au printemps et à l’été 1988, la vérité sanglante de l’assaut mené par les unités d’élite des armées françaises contre la grotte d’Ouvéa, sur ordre du pouvoir exécutif français – le premier ministre Jacques Chirac qui n’en fut pas empêché par le président François Mitterrand, chef en titre des armées.

Au-delà de la folie meurtrière de cette attaque par sa conception même, véritable acte de guerre qui n’a pas eu d’équivalent contemporain dans aucun autre conflit sécuritaire français, j’ai à chaud, avec l’aide d’un confrère, Georges Marion, non seulement documenté des brutalités, des ratissages, des humiliations et jusqu’à des tortures à la matraque électrique contre les civils des tribus de Gossanah, mais aussi prouvé qu’au moins cinq militants indépendantistes furent tués après avoir été faits prisonniers.

Cette vérité, qui fut à l’époque regroupée dans un livre co-signé avec le journaliste politique en charge des outre-mers au Monde[1], fut longtemps reléguée par la réalité que, paradoxalement, ces révélations ont contribué à faire advenir. Nos enquêtes, relayées et prolongées par la Ligue des droits de l’homme, aidèrent en effet Michel Rocard, le nouveau premier ministre, à imposer au pouvoir français une paix néo-calédonienne, avec l’accord des leaders kanak et caldoche. Sinon ces crimes commis par la France contre ses propres ressortissants auraient évidemment eu des suites judiciaires, tout comme ceux des indépendantistes lors de la prise de la gendarmerie de Fayaoué qui déclencha la prise d’otages.

« Toute paix est oublieuse » : c’était la première phrase de Mourir à Ouvéa. Mais ce silence officiel, ouvrant la voie d’un dialogue sinon d’une réconciliation, s’est accompagné d’une douloureuse blessure kanak, longtemps à vif, tant elle fut aggravée par l’acte terrible qui, à la date précise du premier anniversaire du massacre d’Ouvéa, en fut l’expression tragique : l’assassinat des leaders indépendantistes Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné par l’un des leurs, Djubelly Wéa, de la tribu de Gossanah[2]. Pour ma part, je n’ai jamais oublié tant ce fut, de toutes mes enquêtes, celle qui m’a le plus durablement affecté.

Ayant pour charge de donner à voir et à comprendre l’histoire immédiate, dont la matière première est un présent traversé par le passé, le journalisme ne saurait fonctionner à l’oubli. C’est la raison d’être de ce livre coordonné par Joseph Confavreux et nourri du travail collectif de Mediapart : rappeler, se souvenir, ne rien effacer, bref mettre en perspective, d’hier à demain, le deuxième référendum d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie qui, issu des accords de Matignon (1988) puis de Nouméa (1998), a lieu en 2020.

Anne Tristan a séjourné sur l'île d'Ouvéa en 1988-1989. Anne Tristan a séjourné sur l'île d'Ouvéa en 1988-1989.
Brutal rappel de la violence propre aux situations coloniales, l’événement tragique d’Ouvéa en 1988 – sur lequel ce livre apporte de nouvelles révélations – a produit une nouvelle donne politique, sociétale, économique et culturelle, qui interpelle la France depuis les antipodes. Au-delà de l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie, c’est celui de notre pays dans son rapport au monde et aux autres qui s’y joue. De sa libération de la question coloniale qui le ligote et l’entrave depuis si longtemps, le tirant en arrière, à rebours de la pluralité du monde, et l’entraînant dans des ornières, contre la diversité de son propre peuple.

La question coloniale recouvre la question française. La France est en effet, au XXIe siècle, la dernière puissance coloniale directe au monde, et cette anomalie, loin de la renforcer, est le chemin de son déclin. Non seulement c’est un passé qui gangrène le présent car non soldé ni affronté, tant les décolonisations françaises furent, de toutes les fins d’empires européens à l’exception du portugais, les plus tardives et les plus douloureuses. Mais, de plus, et c’est ce que nous rappelle l’enjeu calédonien, la France reste aujourd’hui la seule puissance coloniale directe au monde, plantant son drapeau tricolore sur tous les continents, de la Guyane à la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie en passant par les Antilles, Mayotte et La Réunion.

Notre pays est ainsi la butte-témoin du colonialisme européen, avec 18 % de son territoire en outre-mer (pour 4 % de la population) et possédant, grâce à ces terres lointaines, le deuxième domaine maritime de la planète. Ce n’est pas seulement une anomalie historique au regard du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, reconnu par les traités et conventions internationales depuis la Deuxième Guerre mondiale, c’est aussi une exception qui contribue à rendre la France, à l’intérieur de son hexagone européen, aveugle à elle-même, refusant, par préjugé colonial, de reconnaître sa dimension multiculturelle, sa diversité d’origines, sa pluralité de cultures.

Tant que la France n’aura pas dénoué la question coloniale, elle restera à la merci des idéologies de l’inégalité (des races, des peuples, des cultures, des civilisations, etc.) que celle-ci a charrié, et par conséquent des perditions politiques qu’elle a enfanté (impérialisme, racisme, antisémitisme, etc.). L’ascension politique de l’extrême droite française depuis le tout début des années 1980 – précisément la décennie de l’acmé de la crise calédonienne – tout comme l’hégémonie idéologique progressivement conquise par ses refrains identitaires – corrompant l’espace public, politique et médiatique – s’enracine dans ce retard français, où un passé non liquidé n’en finit pas de nécroser le présent et de paralyser le futur.

La question coloniale reste une question française en souffrance et en jachère, une blessure et une fracture. Elle attend toujours son « discours du Vel d’Hiv », à l’instar des paroles décisives prononcées par Jacques Chirac en 1995 à propos de la participation de l’État français au génocide des juifs d’Europe. L’esclavage, qui fut indissociable de la projection européenne sur le monde, attend encore son musée à Paris (le Mémorial ACTe est à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe) quand la Grande-Bretagne s’honore d’un Musée international de l’esclavage à Liverpool, grand port négrier à l’instar du Havre, de Nantes et de Bordeaux. Le rapport du Martiniquais Édouard Glissant détaillant, en 2007, un projet ambitieux de « Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions » est resté lettre morte. Et, loin d’un souci de vérité de l’histoire, les refrains médiatiques et politiques sur le « bilan positif de la colonisation » ne cessent de blesser des mémoires vivantes, au lieu de chercher à réconcilier.

Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre : l’énoncé qui a accompagné tous les combats des décolonisations vaut toujours. C’est en ce sens que l’avenir de la France se joue bien en Nouvelle-Calédonie. Soit elle persiste dans des logiques d’appropriation, de puissance et de domination, au risque d’être livrée de plus belle à des politiques autoritaires, identitaires et racistes. Soit elle saisit cette occasion pour se libérer elle-même de la question coloniale, en accompagnant l’indépendance en relation voulue par les indépendantistes de Kanaky, et dans ce cas elle ouvre la voie à une renaissance qui l’élève et la relève, échappant aux régressions démocratiques et sociales qui, aujourd’hui, la blessent et la rabaissent.

La France ne conjurera les menaces identitaires et autoritaires qui l’assaillent qu’à condition de regarder en face le passé colonial qui l’a façonnée et de se libérer du présent colonial qui persiste. Nul pays n’aura colonisé impunément, assénait Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme (quatre éditions successives, de 1950 à 1962) dont la relecture s’impose comme une échappée vitale face aux régressions contemporaines.

« Colonisation, énonçait-il : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. » Ce que ce texte brûlant, d’une force et d’une beauté intactes, proclamait à la face d’une France alors arcboutée sur le refus du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est que la barbarie nazie qui venait de ravager l’Europe avait trouvé son origine, sa fureur et son énergie, dans la violence coloniale.

La première édition (1950) du "Discours sur le colonialisme" La première édition (1950) du "Discours sur le colonialisme"
De ce point de vue, Aimé Césaire ne disait pas autre chose que Hannah Arendt dont Les Origines du totalitarisme, publié à la même époque (1951), font de l’impérialisme le moment de bascule vers le totalitarisme. Et c’est bien là que se situe le nœud qui, dans le débat français, n’est pas encore dénoué : pas de Hitler sans colonialisme, pas de catastrophe européenne sans sauvagerie coloniale, pas de nazisme sans racisme, pas de génocide sans idéologie des civilisations et des races supérieures.

Césaire donc qui, décidément, n’était pas un tiède, s’adressant « au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle » : « Ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

Et cet immense poète, qui savait rehausser la politique, d’enfoncer le clou : « C’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. […] Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler. »

La France, dont le peuple est tissé en profondeur d’une diversité liée à son histoire coloniale, passée et présente, ne se relèvera pas tant que ces vérités douloureuses ne seront pas devenues une conscience politique partagée. Oui, nul ne colonise impunément, et la France est la mieux placée pour savoir combien le prix à payer pour ce crime peut être terrible, de l’invention de l’antisémitisme moderne (l’affaire Deyfus) à la généralisation de la torture républicaine (la guerre d’Algérie).

C’est en 1894, soit moins de dix ans après le tournant colonial de la IIIe République, qu’a commencé l’affaire Dreyfus, théâtre de la naissance de l’antisémitisme moderne sur fond d’un vieil antijudaïsme chrétien. Ce tournant avait eu lieu en 1885, lors du vote de crédits pour la poursuite de la conquête de Madagascar et de l’Indochine, c’est-à-dire de la construction d’un empire colonial inaugurée par la Restauration (la conquête de l’Algérie débute en 1830, peu avant les Trois Glorieuses) et amplifiée par le Second Empire (Mayotte, Tahiti, les îles Marquises, la Nouvelle-Calédonie, le Sénégal, la Cochinchine et le Cambodge).

C’est Jules Ferry, dont le nom est définitivement associé à l’école publique, gratuite et obligatoire, qui mena la charge : « Il faut le dire nettement : oui, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a pour elles un devoir, qui est de civiliser les races inférieures. » Ferry, qui y gagnera le surnom moqueur de Ferry-Tonkin, ira même jusqu’à dire que la Déclaration des droits de l’homme n’a pas « été écrite pour les Noirs de l’Afrique équatoriale »

Or, colonialistes à outrance, les antidreyfusards furent l’avant-garde intellectuelle de la projection sur l’Europe du poison colonial : l’infériorisation de l’homme jusqu’à sa négation. Nous voici à la source du génocide des juifs européens, indissolublement lié à la perdition coloniale. Cette philippique antisémite du futur collaborateur Robert Brasillach, dans Je suis partout, le 31 mars 1939, nous le rappelle douloureusement : « Quel tribunal oserait nous condamner si nous dénonçons l’envahissement extraordinaire de Paris et de la France par les singes ?… On va au théâtre ? La salle est remplie de singes… Dans l’autobus, dans le métro ? Des singes… En province, dans les marchés, les foires, des stands entiers sont occupés par des singes, avec un grand fracas de casseroles en solde et d’étoffes prises à des faillites… Les guenons qui les accompagnent ont chapardé des fourrures, des colliers de perles, et elles minaudent d’une manière presque humaine… Ce que nous appellerons l’antisimiétisme (veuillez bien lire, je vous prie) devient, chaque jour, une nécessité plus urgente… » 

Où l’on retrouve le « Juif négroïde » des pamphlets antisémites de Céline. L’imaginaire raciste colonial à l’égard des « nègres » nourrissait bien le délire exterminateur envers les juifs qui, pour l’antisémite, sont des non-Blancs. « Un antisémite est forcément négrophobe », avait averti Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs (1952). Et la réciproque est vraie. Faut-il que la France soit égarée pour que l’on ait encore besoin de rappeler toutes ces évidences, ces faits et ces réalités, qui devraient être notre patrimoine commun ! Mais il y a bien péril puisque c’est dans ce pays-ci que, de nouveau, s’est élaborée l’arme idéologique d’un racisme meurtrier, sous le nom de « grand remplacement », appel à expulser, à effacer ou à détruire, une partie de notre propre peuple, dont le prétendu « racisme anti-Blancs » se veut la version présentable.

Au tout début de son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire dit ceci : « Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Le fait est que la civilisation dite “européenne”, la civilisation “occidentale”, telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial. »

Datés par leurs circonstances (Césaire était alors député communiste), ces mots n’en sont pas moins pertinents pour aujourd’hui : particulièrement en France, Amérique de l’Europe par la constitution de son peuple, où question sociale et question coloniale sont durablement imbriquées. Ne pas affronter la seconde, c’est ruiner la première. Et c’est bien ce que nous ont appris ces dernières décennies au spectacle de gauches diversement gagnées par les crispations identitaires, se détournant des exigences sociales à mesure qu’elles se dérobaient face à l’exigence de vérité sur l’enjeu colonial, passé et présent.

Il suffirait pourtant d’écouter ces voix qui, refusant d’être assignées à la servitude, ont montré la voie, celle d’un humanisme véritable, celui des humanités et des civilisations égales dans le respect de leur pluralité et de leur différence. Ainsi Frantz Fanon qui, à la fin de Peau noire, masques blancs, nous dit ceci : « Moi l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose. Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. […] Supériorité ? Infériorité ? Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? Ma liberté ne m’est-elle pas donnée pour édifier le monde du Toi ? »

Déportée en Nouvelle-Calédonie après la Commune, Louise Michel recueille les légendes kanak Déportée en Nouvelle-Calédonie après la Commune, Louise Michel recueille les légendes kanak
C’est ce « monde du Toi » que s’efforça de construire Louise Michel quand, communarde déportée en Nouvelle-Calédonie, elle fit chemin vers le peuple kanak, découvrant sa culture, déchiffrant sa langue, écoutant ses légendes. Un chemin solitaire quand, à l’époque, la violence coloniale se déchaînait sans retenue, sans masque ni fioriture[3]. On ne tournera cette page coloniale qu’à condition de l’avoir lue jusqu’au bout, et de cette lecture on ne sort pas indemne.

Voici tel commandant de marine écrivant, dans les années 1870, à l’amiral Martin Fourichon, alors ministre des colonies : « Le Calédonien est intelligent mais c’est un monstre de perversité ; il faut commencer par détruire cette population si l’on veut vivre en sécurité dans le pays. Le seul moyen qui paraisse un peu praticable pour en venir à bout, ce serait de faire des battues comme pour les loups en France avec plusieurs détachements de trente hommes, de détruire les plantations, les villages et de renouveler les razzias plusieurs fois par jour à l’approche des pluies ».

Mais voici aussi ces communards déportés qui, face à la révolte menée par Ataï en 1878, appellent à une répression impitoyable contre « les brutalités de peuples un peu trop primitifs », déniant aux Kanak, au prétexte de leur infériorité, le doit à l’insurrection qu’ils avaient revendiqué pour eux-mêmes. L’un d’entre eux n’hésitera pas à écrire que « pour rendre la sécurité à la colonisation, il est nécessaire que la plus grande partie de ce peuple disparaisse », quand un autre affirmera qu’il ne voit « de salut pour la colonie que dans une extermination de masse ».

La question coloniale est un révélateur impitoyable où se jouent la vérité de l’humanisme et la réalité de l’égalité. « Qu’on en finisse avec la supériorité qui ne se manifeste que par la destruction ! », lance à l’inverse Louise Michel dans ses Mémoires quand elle y revisite son exil forcé en Nouvelle-Calédonie. La veille du déclenchement de l’insurrection de 1878, deux Kanak de l’île des Pins vinrent lui rendre visite pour lui dire « adieu avant de s’en aller à la nage par la tempête rejoindre les leurs, pour battre les méchants Blancs, disaient-ils ». « Alors, raconte-t-elle, cette écharpe rouge de la Commune que j’avais conservée à travers mille difficultés, je la partageais en deux et la leur donnai en souvenir. »

Les combats de l’égalité n’ont pas de frontière, et ce sont les plus belles échappées. C’est toujours en allant vers l’autre, l’étranger, le lointain, le différent, que l’on se découvre soi-même. Car c’est aussi le chemin de la vérité, celui que l’on emprunte en pensant contre soi-même, en acceptant de douter, en cherchant à l’infini. En refusant la prétention de savoir par avance, en se débarrassant des fausses certitudes, en découvrant que l’on a toujours à apprendre. En comprenant, enfin, qu’aucune nation, qu’aucun peuple, qu’aucune culture, qu’aucune civilisation n’est seule propriétaire de l’universel, ni légataire du droit, encore moins siège de l’humanisme.

Trois ans avant qu’éclate la grande révolte d’Ataï, Louise Michel écrivait, le 26 juin 1875, face à l’Océan Pacifique, ces mots rafraichissants dont la Kanaky fut l’inspiratrice :

La nuit tombe sur la baie silencieuse et dans l’ombre aboient les brisants.
Ô mer ! devant toi l’esprit s’apaise, souffrir n’est plus rien, savoir est tout.
Mais saurons-nous jamais ? La science est une torche entre les mains des éclaireurs ; à mesure qu’on la porte en avant, l’ombre se fait en arrière.
Au fond de quel gouffre aller chercher la vérité ?
Est-il une utopie qui ne devienne à son heure réalité ? Est-il une science qui ne doive se transformer ? Qu’importe, cherchons toujours, l’horizon s’éclaircit.
En attendant, disons à la vieille Europe les récits de l’enfance de l’humanité.

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[1] Edwy Plenel et Alain Rollat, Mourir à Ouvéa. Le tournant calédonien, Co-édition La Découverte-Le Monde, 1988.

[2] Un livre, injustement oublié, a rendu compte de l’intérieur de cette tragédie : la journaliste Anne Tristan, qui s’était fait connaître avec Au Front (Gallimard, 1987), vécut près d’une année à Gossanah après l’assaut de 1988, partageant la vie de la tribu à laquelle appartenait Djubelly Wéa. Elle rentra en France quelques jours avant le drame de 1989 où il perdit la vie après avoir pris celles de Tjibaou et Yeiwéné. Comme Au Front, il fut publié dans une collection que je dirigeais alors chez Gallimard. Cf. Anne Tristan, L’autre monde. Un passage en Kanaky, coll. « Au vif du sujet », Gallimard, 1990.

[3] Cf. Louise Michel, Exil en Nouvelle-Calédonie, textes rassemblés et présentés par Émilie Cappella, Magellan & Cie, 2005 ; Louise Michel, Légendes canaques, préface de Stéphane Mangin, Éditions Cartouche, 2006.

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