Dire non (1): la loterie du bonapartisme

En complément de mon article du journal sur la révision constitutionnelle (à lire ici), je reproduis, en trois billets successifs, les trois chroniques parues sous ma signature dans Le Soir de Bruxelles, après l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Voici d'abord celle parue dans Le Soir du 11 mai 2007, intitulée "La grande loterie du bonapartisme".

Avec Nicolas Sarkozy, la France croyait avoir élu un président. En quelques jours à peine, elle a découvert un gagnant du Loto. De sa nuit victorieuse dans une suite de palace à son escapade méditerranéenne sur un yacht de milliardaire, elle a soudain compris qu'elle n'avait pas seulement changé de tête mais qu'elle était entrée dans une autre époque.

Jusqu'alors, en cet hexagone-là, l'argent posait problème à la politique. Il pouvait l'infiltrer, la séduire, voire la corrompre - et le second septennat de François Mitterrand (1988-1995) tout comme le long règne parisien de Jacques Chirac (1977-1995) l'ont amplement illustré. Mais ce mariage incestueux n'était pas assumé. Il fallait ruser, cacher, biaiser, tromper, mentir, jurer du contraire, protester de son honneur. Beaucoup d'hypocrisie et de faux semblants, mais comme un tribut obligé à une tradition qui sacralise trop la politique pour la vendre à l'encan.

De Gaulle pouvait certes avoir fait d'un ancien banquier un premier ministre - Georges Pompidou, qui lui succédera à la présidence - et veiller aux intérêts bien compris du capitalisme national, il n'en tenait pas moins à distance ce petit monde et son principal argument, l'argent. La légende en témoigne, qui dit son exigence tatillonne de payer de sa poche les goûters qu'il offrait à ses petits-enfants au palais de l'Elysée. Avec le sixième président de la Ve République, c'en est fini de ces précautions et de ces prudences. Désormais, l'argent est installé dans la place, sans vergogne.

Dans sa longue marche vers le podium présidentiel, pavée de ressentiments recuits et de revanches macérées, Nicolas Sarkozy a été porté par une petite société de conjurés, une bande d'amis en quelque sorte. Constituée autour de son fief de Neuilly-sur-Seine - ce ghetto de riches dont la paisible insolence illustre notre fracture sociale - et confortée par les attentions qu'il a su lui accorder dans ses ministères - notamment au budget (1993-1995) et à l'économie (2004-2005) -, cette amicale clanique a cette particularité de rassembler les milliardaires français. Non pas les intérêts de la bourgeoisie, comme l'on disait autrefois à gauche, mais les appétits voraces des plus grandes fortunes.

Le nouveau président est leur homme. Non seulement leur ami, mais aussi leur représentant, voire leur obligé. Les gazettes boursières n'hésitent pas à parler, depuis l'élection de dimanche, de « valeurs Sarkozy », jouant à la hausse les groupes qui pourraient profiter de la nouvelle présidence - par exemple, Bolloré (le propriétaire du jet et du yacht de l'escapade maltaise) qui pourrait reprendre TF1 à Bouygues (l'ami le plus proche) qui, lui-même, reprendrait le nucléaire à Areva, etc. Ces spéculations pour joueurs de Monopoly éclairent les particularités de ce capitalisme français dont le nouveau président est le fondé de pouvoir : un « capitalisme de la barbichette » - je te tiens, tu me tiens -, comme l'a surnommé récemment un confrère (Laurent Mauduit, Petits conseils, Stock), décrivant un système où la concurrence est souvent faussée et pas toujours libre.

Adossé à une économie très ouverte, accueillante aux flux financiers de la mondialisation, il s'est renforcé en préservant farouchement le pouvoir d'une caste endogamique, dont quelques entremetteurs sont les gardiens incestueux, au risque permanent du conflit d'intérêt. C'est ainsi qu'à l'époque des fonds de pension et des droits des actionnaires, s'est paradoxalement reconstitué un capitalisme familial, d'héritiers et de patrimoines - d'où la promesse du candidat à propos de l'impôt sur les successions -, dont les représentants étaient tous autour du président élu dimanche soir. L'autre paradoxe, à rebours du credo libéral, c'est que ces fortunes se sont construites ou rétablies dans une relation de clientèle avec la politique, ses réseaux et ses intérêts. Nul hasard, de ce point de vue, si le secteur des médias, quels que soient les protagonistes de ce capitalisme, figure toujours en bonne place dans leur portefeuille.

Comme tout pouvoir, celui-ci rencontrera un jour sa part d'ombre, ses secrets et ses remords. Mais, pour l'heure, il a le temps devant lui, ce temps qu'offre une élection incontestable. D'où cette arrogance assumée d'une retraite prétendument monacale qui se transforme en promenade flambeuse de nouveau riche, aux frais des amis. C'est le début d'un berlusconisme à la française, jusque dans ces réflexes culturels où l'argent n'a pas forcément bon goût, s'affichant tape à l'œil au point de confondre le luxe et le clinquant. L'anti-intellectualisme est la vulgate d'un tel univers. Car, hier instrument commode et moyen utile, l'argent y est devenu une fin en soi et un but ultime, la mesure de toute chose, de la « vraie » réussite comme du « vrai » pouvoir, avec pour argument un dédain affiché envers la pensée critique et l'idéal rigoureux.

Je laisse aux psychanalystes le soin de décider si cette nouveauté relève, comme on l'écrit ces temps-ci, d'une « droite décomplexée » ou, au contraire, d'une droite qui masque ses anciens complexes sous un appétit insatiable de pouvoir. Mais ce qui est d'ores et déjà certain, c'est que ce radicalement neuf évoque de vieux souvenirs. Cette citation, par exemple : « Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités s'assouvissant dans l'auge du 2 décembre ! Ma foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemins de fer, gagnons de l'argent ; c'est ignoble, mais c'est excellent ; un scrupule de moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte, et si l'on ne peut avoir une concession de chemins en France ou de terrains en Afrique, on demande une place. (...) Partager son ignominie, qu'est-ce que cela leur fait, pourvu qu'ils partagent sa fortune ? »

Il faut bien sûr oublier les excès d'époque - Nicolas Sarkozy n'est l'auteur d'aucun coup d'Etat. Mais il n'est pas inutile, avant l'intronisation du 16 mai, de relire en résonance ce bréviaire républicain qu'est Napoléon le Petit, le seul livre belge de Victor Hugo, écrit en 1852 dans les premiers mois bruxellois d'un exil qui allait durer autant que le Second Empire, soit dix-huit ans. Car cette nouvelle présidence s'annonce comme un concentré de ce « bonapartisme » que la France a donné aux siens comme au monde entier et, depuis, à la science politique. L'Europe le sait, qui nous regarde et compare : plus monarchique que les monarchies parlementaires, c'est un pouvoir extrêmement personnel que la République française confie, depuis bientôt un demi-siècle, à l'homme qui a gagné ses suffrages. S'il n'est pas absolu, ce pouvoir n'en est pas moins une forteresse, tant il est déséquilibré et omnipotent.

On verra bien si Nicolas Sarkozy réussit à tenir sa promesse de ne faire que deux quinquennats, renonçant à battre les records de Mitterrand (quatorze ans) ou de Chirac (douze ans), voire de Napoléon III ! Mais l'on sait déjà qu'il verra rapidement venir à lui, comme ses prédécesseurs, toutes sortes de volontés et de ralliements qui exprimeront l'empreinte culturelle de ce bonapartisme sur la vie publique française - toutes ces carrières, tous ces postes, toutes ces fortunes qui dépendent de cette fidélité archaïque à un seul, au pouvoir d'un seul. Est-ce un hasard si, malgré les haines accumulées avec le clan chiraquien, le nouveau président l'a déjà presque tout entier à son service et si, malgré une campagne droitière sans précédent, il a rallié à lui nombre des courtisans qui accompagnèrent le mitterrandisme finissant, du biographe au beau-frère en passant par le publicitaire et certains conseillers ?

Pour l'heure, les législatives de juin détiennent la clé de ce pouvoir, de son ampleur et de ses certitudes. On parierait volontiers qu'elles le conforteront, mais les lecteurs du Soir en sont témoins : si je ne crois pas m'être trompé en tendance durable, je ne suis pas bon pronostiqueur au jour le jour... En attendant de revisiter, dans une chronique prochaine, l'échec de Ségolène Royal, je m'en console en relisant Napoléon le Petit. Et Victor Hugo, l'exilé de Bruxelles, me confie ceci : « La notion du bien et du mal est insoluble au suffrage universel. Il n'est pas donné à un scrutin de faire que le faux soit le vrai et que l'injuste soit le juste. On ne met pas la conscience humaine aux voix ».

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