Dire non (2): une bonne nouvelle pour la gauche?

Voici, comme expliqué dans le billet précédent et en complément de mon article du journal sur la révision constitutionnelle (à lire ici), la deuxième de mes chroniques parues dans Le Soir de Bruxelles après l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. C'était dans l'édition du 1er juin 2007, sous le titre: "Une bonne nouvelle pour la gauche". Plus d'un an après, sa démonstration paradoxale me paraît bien optimiste, d'où le point d'interrogation rajouté cette fois.

C'est un souvenir, qui me semble très actuel. Une citation, que voici : « L'essentiel, c'est le projet politique, et cette leçon-là demeure. Les personnalités comptent, mais ne nous laissons pas emporter par la compétition des personnes. Ne laissons pas croire que seuls importent les talents, les comportements, les attitudes. Ne traitons pas les idées et les engagements qui les accompagnent, les partis et les groupes qui leur donnent naissance comme quantité négligeable. Une authentique culture démocratique ne se réduit pas à la sélection d'un ou d'un(e) candidat(e). C'est le projet, c'est le contrat, c'est la politique qui crée la dynamique. C'est le collectif qui porte l'individuel. »

C'était il y a à peine plus d'un an, une petite éternité pour l'actualité éphémère. Libre de tout engagement professionnel collectif, j'avais alors accepté un travail qu'en d'autres temps, j'aurais tenu à distance : un livre de dialogues avec l'un de nos politiques. Pas de langue de bois, pas de réécriture occulte, pas de question interdite : le partenaire joua le jeu à la perfection, et cela donna ce Devoirs de vérité (Stock, 2006), livre par lequel François Hollande prenait ses ultimes marques avant une course présidentielle qui, finalement, ne sera qu'indirectement la sienne. Dans son esprit comme dans le mien, plutôt qu'une conversation complice, ce devait être une interpellation argumentée du premier secrétaire d'un parti, le Parti socialiste, qu'en tant que journaliste, fût-ce de gauche, je n'avais guère ménagé quand il était au pouvoir.

La citation qui précède est le début de sa réponse à ma dernière question. Evoquant l'échéance électorale à venir, je lui avais demandé de réagir à un passage de La République moderne, ce livre de 1962 où Pierre Mendès France, cette figure vertueuse de la gauche française, s'alarmait de « la personnalisation du pouvoir » induite par la Constitution de la Ve République et par l'élection du président au suffrage universel qui l'avait parachevée. J'ai donc lu à François Hollande cette mise en garde prophétique signée Mendès France : « Choisir un homme sur la seule base de son talent, de ses mérites, de son prestige (ou de son habileté électorale), c'est une abdication de la part du peuple, une renonciation à commander et à contrôler lui-même, c'est une régression par rapport à une évolution que toute l'histoire nous a appris à considérer comme un progrès. »

Tel est le piège tendu à la gauche, depuis toujours, par le présidentialisme des institutions françaises. Le bonapartisme qu'elles consacrent, ce césarisme des temps modernes, mine en profondeur ses valeurs, corrompt ses réflexes, brouille sa mémoire. Comment réussir à conquérir sans décevoir ce pouvoir forcément personnel quand toute votre histoire, tout votre héritage, toute votre culture politique plaide pour le collectif, l'échange et la discussion ? Et comment s'imposer dans une compétition de cette sorte quand, dans l'imaginaire du moment, ce présidentialisme du politique rejoint l'individualisation des attitudes ? Et réussit ainsi ce tour de force de paraître la modernité même alors qu'il incarne le plus vieil archaïsme du pouvoir ?

Un temps, avec François Mitterrand, la gauche a cru échapper au piège. Pourfendeur de ce bonapartisme aussi sévère que Mendès France, il avait cependant accepté ce que ce dernier refusait : défier l'adversaire sur son terrain. Hélas, de procureur implacable, il en devint l'avocat madré. Il crut vaincre, par deux fois, en 1981 et en 1988. En réalité, il fut vaincu, et la gauche avec lui. Dès lors, s'agissant de sa culture politique, elle est en effet devenue schizophrène : ce pouvoir personnel, qu'elle avait combattu dans l'opposition, c'était elle désormais. Non contente de s'en accommoder, elle le renforçait, étendant le champ d'intervention du Président, augmentant les nominations placées à sa discrétion, consacrant l'immuabilité de son pouvoir avec les cohabitations.

Depuis, la gauche française, en son navire amiral - le Parti socialiste -, est comme une flotte qui aurait largué ses amarres. Elle s'épuise dans une course dont l'esprit même lui est foncièrement défavorable. Elle se lance avec un handicap dont elle n'arrive pas à se défaire. Pis, il lui est même arrivé d'accroître elle-même la contrainte, tant cette culture présidentialiste l'a imprégné au point de l'aveugler. C'est ainsi qu'elle a, sous Lionel Jospin, non seulement défendu le quinquennat sans imposer une limitation du nombre de mandats, mais, de plus, parié sur une inversion du calendrier électoral qui ne pouvait jouer qu'en sa défaveur. Imaginez en effet des législatives avant la présidentielle : pas un(e) seul(e) candidat(e), mais des centaines ; un parti forcément en ordre de bataille ; des alliances nécessaires en vue de majorités ; bref, un combat collectif dont aurait découlé ensuite la bataille pour l'Elysée.

Au lieu de quoi, comme le redoutait François Hollande, c'est la question des personnes qui l'emporte, des individualités et des ambitions, des écuries et des entourages. Au lieu de quoi, une course au chef, au leader, au charisme, bref, au sauveur, dont le succès électoral cache la dépolitisation intrinsèque. Après le traumatisme de 2002 et l'échec de 2007, le doute n'est plus de mise : culturellement, le bonapartisme est de droite et, quand il s'affiche à gauche, c'est pour mieux faire passer une politique de droite. Et le mitterrandisme, à cette aune, aura été un cas d'école.

De ce point de vue, les ralliements individuels, complaisances et compliments, sollicités ou obtenus par Nicolas Sarkozy depuis son élection sont logiques : de Bernard Kouchner à Jean-Pierre Jouyet, en passant par Hubert Védrine, Jacques Attali, Georges-Marc Benamou, Jacques Séguéla, Michel Charasse, Claude Allègre, etc., tous, peu ou prou, ont pour histoire commune le service, voire le culte, de ce présidentialisme français, sous tous ses autours, indifféremment de gauche ou de droite. Paradoxalement, ces nouveaux courtisans sont crédibles quand ils prétendent ne pas être de nouveaux convertis : ils se contentent de rester fidèles à une pratique du pouvoir qui, jusqu'alors, leur semblait avoir encore de l'avenir à gauche...

On peut gloser indéfiniment sur les causes de la victoire de Nicolas Sarkozy et, donc, de la défaite de Ségolène Royal. Mais, ici, l'on persiste à tenir ce seul fil avec entêtement, celui du pouvoir, de son incarnation et de son imaginaire. Malgré son intuition autour de la démocratie participative, malgré l'évolution du PS sur les institutions, malgré l'éloge d'une VIe République, la candidate socialiste n'a pas eu le temps d'imposer une altérité politique radicale face à un adversaire qui avait décidé d'habiter jusqu'à l'excès ce personnage symbolique de Président-Bonaparte. Mais c'était le bon chemin, et c'est en continuant de l'emprunter que la gauche se retrouvera.

Si l'on en doutait, la façon dont le piège du présidentialisme fonctionne dans la défaite suffirait à nous en convaincre. A entendre certain ex-présidentiable socialiste, ce serait comme si la gauche avait subi une débâcle de ne pas avoir décroché l'Elysée. Ce diagnostic n'est pas seulement défaitiste, créant un climat dépressif qui risque d'être fatal aux législatives prochaines. Il est surtout erroné, tant l'échec de Ségolène Royal fut très honorable : reconquérant l'électorat populaire perdu, gagnant le vote des jeunes et des quartiers, elle a réuni, aux deux tours, 2,5 millions de voix de plus que Lionel Jospin en 1995 et réussi à gagner 21 points d'un tour à l'autre, soit une progression équivalente à celle de son adversaire.

Sur ce socle électoral, la gauche peut se redresser. L'ironie de sa défaite, c'est qu'elle est sa chance. L'hyperprésidence que Nicolas Sarkozy impose à grandes enjambées, comme une sorte de coup d'Etat à froid, n'est pas une fatalité, mais une opportunité. L'occasion de construire une alternative démocratique à l'absolu d'un pouvoir qui rêve de contrôler jusqu'à son opposition. Et de sortir ainsi du piège où la gauche est tombée depuis 1981 : le présidentialisme.

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