Dire non (3): la France, après coup

Voici la troisième et dernière de mes chroniques parues dans Le Soir de Bruxelles, que je reproduis sur ce blog en complément de mon article du journal sur la révision constitutionnelle (à lire ici). Publiée dans l'édition du 22 juin 2007, elle se présentait comme un bilan, autocritique comprise, de cette chronique expatriée d'une année de bataille électorale. Surtout, elle proposait sept thèses à méditer et débattre sur la présidence, qui ne faisait alors que commencer, de Nicolas Sarkozy. Je les livre un an après à vos jugements et critiques…

Voici la troisième et dernière de mes chroniques parues dans Le Soir de Bruxelles, que je reproduis sur ce blog en complément de mon article du journal sur la révision constitutionnelle (à lire ici). Publiée dans l'édition du 22 juin 2007, elle se présentait comme un bilan, autocritique comprise, de cette chronique expatriée d'une année de bataille électorale. Surtout, elle proposait sept thèses à méditer et débattre sur la présidence, qui ne faisait alors que commencer, de Nicolas Sarkozy. Je les livre un an après à vos jugements et critiques…

Ce sera le mot de la fin : « J'ai été élu pour faire quelque chose sur tout ». Lâché par le nouveau président de la République française, mercredi 20 juin, lors de sa première interview télévisée en direct du palais de l'Elysée, cet aveu d'omnipotence, où égotisme et volontarisme se confondent, tombe à pic pour cette ultime chronique franco-belge. Publiée dans Le Soir du 8 septembre 2006, la première s'intitulait « L'étrange n'est pas toujours en pays étranger ». Nous voici à la vingt-et-unième et c'est peu dire que ces étrangetés-là sont aujourd'hui au rendez-vous, dépassant sans mal nos capacités prédictives. D'ici l'échéance présidentielle, ajoutions-nous en 2006, « la ligne ne sera pas droite ». Sur ce plan-là au moins, nous n'aurons pas été déçus : ce fut bien une actualité en contre-pied et, se relisant, le chroniqueur est forcé de reconnaître qu'il s'est parfois laissé surprendre.

Ainsi donc voici un candidat ayant mené une campagne ultra-droitière, n'évitant aucun excès pour séduire l'électorat d'extrême droite, qui, à peine élu président, réussit à débaucher pour son gouvernement plusieurs personnalités emblématiques de la gauche socialiste. Quant à cette dernière, alors même qu'elle pourrait brocarder l'irruption de la télé-réalité au cœur du pouvoir avec un président insatiablement communicant, cas d'école pour la société du spectacle debordienne, la voici qui semble prise au piège d'un vaudeville boulevardier avec la fin du couple Hollande-Royal, en ses versions aussi bien publiques que privées. Et puis, alors qu'elle se résignait à mettre la victoire de Nicolas Sarkozy au crédit d'une France foncièrement de droite, dans ses valeurs dominantes et dans ses réflexes culturels, voici que le résultat des élections législatives, marquées par un recul parlementaire de la droite et une nette progression du Parti socialiste, rappelle douloureusement à la gauche que la présidentielle était gagnable...

En guise d'épilogue provisoire et pour tenter d'y voir clair dans ce tourbillon, on se propose de risquer ici sept constats, à débattre et à méditer. Le journalisme n'étant certes pas la prescience du futur, on verra bien s'ils passent l'été.

1. La France change de régime. Jusqu'au symbole de sa résidence privée - La Lanterne, en bordure du parc de Versailles -, le nouveau président s'est approprié les pouvoirs dévolus au premier ministre. Depuis 1958, la Constitution française stipule que le président arbitre et que le premier ministre gouverne. Depuis le 6 mai 2007, c'en est fini : le président gouverne et son premier ministre se contente de mettre en musique l'application de sa politique par les ministres. Certains constitutionnalistes saluent déjà la fin d'une ambiguïté lourde d'irresponsabilité tant le présidentialisme français s'abritait hypocritement derrière la fiction d'un premier ministre dirigeant l'action d'un gouvernement qui, supposément, « détermine et conduit la politique de la nation » (articles 20 et 21 de la Constitution). On persistera plutôt à s'alarmer d'une concentration des pouvoirs sans équivalent européen. Et ce n'est pas le « statut de l'opposition » promis comme un lot de consolation improvisé qui suffira à équilibrer ce pouvoir hyperprésidentiel. Comme en témoignent les embarras de la circulation parisienne, y compris piétonne, dès que le président Sarkozy se déplace, ce n'est plus seulement un pouvoir personnel, c'est déjà une privatisation du pouvoir.

2. Le modèle, c'est Napoléon III. Tôt rappelé dans cette chronique, Napoléon le Petit, le pamphlet belge de Victor Hugo, n'est pas la lecture la plus éclairante - trop vindicatif. On recommande plutôt Le 18 brumaire de Louis Bonaparte de Karl Marx, paru en 1852 dans une revue new-yorkaise. Analysant finement l'originalité de ce premier président de la République élu au suffrage universel masculin en 1848 et devenu trois ans plus tard, après un coup d'Etat et pour dix-huit ans, l'empereur que l'on sait, Marx nous campe un héros « imaginant sans cesse des surprises » afin de « garder les yeux du public fixés sur lui », une chef obligé « de faire exécuter chaque jour un coup d'Etat en miniature », un aventurier habile qui « ne s'appuyait sur aucun principe et n'éprouvait aucun scrupule, mais promit de donner au pays ce qu'il souhaitait : un homme ». La résonance n'est pas polémique : Napoléon III a incarné une modernisation autoritaire, où se rejoignaient parti de l'ordre et parti de la réforme, dont l'entourage du nouveau président a, ces dernières années, entretenu la nostalgie. En 1990, le gaulliste Philippe Séguin dont la plume, Henri Guaino, est devenu le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, le réhabilitait avec Louis Napoléon le Grand (Grasset). Et en 1997, Alain Minc, l'empressé visiteur du soir du nouveau président, n'était pas en reste avec Louis Napoléon revisité (Gallimard).

3. Le mariage du souverainisme et du libéralisme. Henri Guaino n'a jamais été un européen convaincu, pas plus que le premier ministre François Fillon. L'Europe politique leur a toujours paru une chimère dangereuse qui menace la nation, héritage politique selon eux indépassable alors même que l'Europe est née de la conscience de ses dérives. A première vue, les libéraux, tel Alain Minc justement, qui, économiquement, socialement et fiscalement, ont parié sur le nouveau pouvoir, ne sont pas de cette sensibilité idéologique. Comment expliquer cette apparente contradiction ? On émet ici l'hypothèse que les intérêts sociaux, patronaux et patrimoniaux, dont ils sont les porte-parole ont aussi parié sur ce pouvoir pour qu'il les protège de la concurrence internationale, dans une énième version de ce libéralisme assisté, sans risque majeur et avec parachute doré, très goûté par la classe dirigeante française. En tout cas, l'Europe ferait bien de prêter attention à ce mariage inédit du souverainisme et du libéralisme tant elle le verra à l'œuvre contre ses trop grandes ambitions, épousant, voire accentuant, un air du temps plus favorable aux Etats-Nations.

4. Tout bonapartisme est caméléonesque. Des références historiques aux idées programmatiques, la campagne l'avait déjà montré : Nicolas Sarkozy est un bernard-l'hermite qui n'hésite pas à habiter la coquille d'à-côté, prenant possession avec gourmandise de ce qui ne lui appartient pas. Pour l'opposition, ce sera la principale difficulté : ce pouvoir-là tient de l'anguille ou du caméléon, glissant entre les mains ou changeant de couleur, en tout cas ne cessant de s'adapter au terrain adverse. Voire ne se gênant pas pour l'occuper tout simplement, la faiblesse des caractères et la séduction du pouvoir aidant : on l'a bien vu avec ces six membres d'un gouvernement de trente-et-un membres, soit un cinquième du total, passés sans transition de la gauche à la droite. Au fond, le rêve du bonapartisme, c'est que, tout comme sa majorité, son opposition soit, elle aussi, présidentielle.

5. La gauche paye le prix du mitterrandisme. Dans les surprenantes improvisations sarkozystes, il y a du François Mitterrand, surtout celui du septennat de trop, le second (1988-1995). Non seulement ce règne absolu de la communication, de ses stratégies et de ses ruses, afin d'éterniser le pouvoir en lui évitant les conflits, mais cette recherche de têtes d'affiche inédites, de ralliés devenus effets d'annonce, de compagnonnages improbables - Bernard Tapie, souvenez-vous. Mais il y a plus encore : par leurs itinéraires individuels, les protagonistes du débauchage sarkozyste révèlent en négatif les ambiguïtés de la gauche de gouvernement, les contradictions internes qu'elle n'a pas résolues, les clarifications qu'elle n'a pas faites. D'une certaine manière, Sarkozy lui rend service : il l'oblige à sortir de ces faux semblants et à mener jusqu'à son terme l'inventaire, promis mais vite abandonné, d'un mitterrandisme qui ne fut pas forcément l'école de pouvoir la plus vertueuse ni la plus fidèle.

6. Le mélange privé/public est toujours fatal. Ici, le chroniqueur doit faire son autocritique : arc-bouté sur sa défense professionnelle de l'inviolable frontière public-privé, il n'a pas senti la dimension passionnelle potentiellement dévastatrice de ce qu'il croyait n'être qu'une divergence fonctionnelle, entre une candidate socialiste et un premier secrétaire qui, par ailleurs, vivaient ensemble. On ne peut exclure que les erreurs de campagne, tant de Ségolène Royal que du PS, à travers François Hollande, soient à mettre à ce débit-là : avoir pris le risque d'un mélange, sinon des genres, du moins des registres.

7. La faiblesse des contre-pouvoirs. Il nous reste à remercier les lecteurs et la rédaction du Soir qui, en nous supportant avec patience, ont non seulement témoigné de l'hospitalité belge, mais souligné l'impérieuse nécessité démocratique de contre-pouvoirs forts. Et je n'en connais pas de meilleur qu'une presse indépendante. Au fait, savez-vous que les désormais célèbres images belges de notre président en conférence de presse post-poutinienne au G8 n'ont jamais été diffusées dans les journaux télévisés des grandes chaînes françaises ?

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