Edwy Plenel
Journaliste, président de Mediapart
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Billet de blog 22 déc. 2012

Le secret des sources, ce devoir sacré

Faut-il que le journalisme français soit mal en point pour qu’il cède à la chasse aux sources de Mediapart dans l’affaire Cahuzac ! Rappel méthodologique et déontologique à l’usage des professionnels comme des citoyens sur ce devoir sacré : la protection des sources. Avec un détour par la guerre d’Algérie.

Edwy Plenel
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Faut-il que le journalisme français soit mal en point pour qu’il cède à la chasse aux sources de Mediapart dans l’affaire Cahuzac ! Rappel méthodologique et déontologique à l’usage des professionnels comme des citoyens sur ce devoir sacré : la protection des sources. Avec un détour par la guerre d’Algérie.

Dans l’affaire Cahuzac, comme dans toutes ses enquêtes, Mediapart a des sources. Des sources multiples, aux motivations diverses, aux origines différentes, des sources concordantes, recoupées et vérifiées. Des sources que nous protégeons comme la prunelle de nos yeux. Car ce sont elles qui prennent des risques et, au premier chef, celui de la vérité qui dérange et, par conséquent, qui les expose à des pressions, à des sanctions ou à des représailles.

Le secret des sources, pour les journalistes, recouvre deux exigences, l’une démocratique, l’autre professionnelle. La première relève du droit d’alerte des citoyens : leur droit de lancer l’alarme sur des questions d’intérêt public en s’adressant à la presse, faute d’autre recours. Ils sont témoins de faits qui les révoltent, ils estiment qu’ils doivent être rendus publics, ils n’ont pas réussi à les faire prendre en compte par leur hiérarchie, par leur entourage, par la justice, etc. : une démocratie vivante leur offre la possibilité de saisir des journalistes.

Mais, dès lors, il revient aux professionnels de l’information de faire leur travail : vérifier, recouper, enquêter, contextualiser, crédibiliser, confronter, etc. C’est la deuxième exigence qui fait porter sur les journalistes la responsabilité première : c’est eux qui décideront ou non de rendre public ce qui leur a été confié, c’est eux qui estimeront ou non que l’information est légitime, c’est eux qui assumeront ou non le poids de sa révélation. Autrement dit, un journaliste qui ne serait que le relais passif d’une source, sans faire son travail de vérification, aurait manqué aux règles élémentaires de son métier.

Le secret des sources, c’est donc à la fois le respect d’un principe démocratique essentiel – le droit d’alerte des citoyens – et le respect d’une exigence professionnelle tout aussi essentielle – le devoir de vérification des journalistes. Ces derniers rendent compte, dans l’espace public, de la légitimité de leurs informations : sont-elles d’intérêt public, concernent-elles la vie de la Cité, sont-elles au cœur d’enjeux démocratiques ? Ils en assument la responsabilité, y compris juridique en cas de plainte ou de poursuite. Peu importe dès lors les motivations de leurs sources qui peuvent être diverses, grandioses ou mesquines, principielles ou intéressées, généreuses ou égoïstes. Seuls comptent la vérité des faits, le sérieux de l’enquête, la légitimité de l’information, la bonne foi du travail journalistique.

Si je fais ce rappel élémentaire, c’est au vu des étonnantes reprises par certains sites d’information de la grande presse de nos dernières informations dans l’affaire Cahuzac (elles sont ici : Les mensonges de Jérôme Cahuzac). Nous y révélions notamment l’identité (Michel Gonelle) du premier détenteur de l’enregistrement fatal de 2000 où l’actuel ministre du budget évoque lui-même son embarras à propos de son compte non déclaré à l’UBS de Genève. Non pas parce qu’il serait notre propre source – ce qui n’est évidemment pas le cas, notre article ne laissant place à aucune ambiguïté sur ce point – mais parce que nous avions appris sa démarche surprenante auprès de l’Elysée, qu’il avait saisi afin d’alerter la présidence sur l’authenticité de cette preuve, tellement les dénégations de Jérôme Cahuzac le choquaient.

Quelle ne fut pas notre surprise de voir cette information déformée, jusque sur les sites de journaux ayant une ancienne réputation de sérieux, en lamentable caricature. Car lire un peu partout sur Internet que « Mediapart révèle sa source », c’est non seulement une invention pure et simple, mais c’est surtout une atteinte à notre honneur professionnel. Tout comme écrire que « la source de Mediapart est identifiée » est, au-delà d’une affirmation fantaisiste, un manquement aux principes professionnels élémentaires. Jusque sur les réseaux sociaux, j’ai ainsi dû batailler, dans l’après-midi du vendredi 21 décembre, pour faire rectifier par le site du quotidien Le Monde le titre et le début de l’article consacré à nos révélations :

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Comment des journalistes peuvent-ils écrire, sans s’interroger une seconde sur leur métier, que d’autres journalistes en violent l’une des règles les plus sacrées en dévoilant leurs sources ? L’explication est peut-être qu’on ne leur apprend plus suffisamment l’histoire de notre profession, les épreuves qu’elle a parfois traversées, les défis qu’il lui a fallu relever quand, en France, la République vacillait. En cette année du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, les Editions de Minuit ont ainsi réédité un livre stupéfiant, le premier que réussit à publier une très grande dame, Charlotte Delbo.

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Les Belles lettres – c’est son titre – est paru en 1961. C’est une protestation morale contre cette sale guerre, inutile et injuste, ses mensonges et ses tortures, tissée avec autant de subtilité que de minutie de simples lettres. Des lettres qui témoignent, alertent, argumentent, émeuvent, bouleversent. Or, dans ce livre, on trouve une exceptionnelle défense et illustration du secret des sources. Il s’agit du procès de Georges Arnaud, journaliste qui avait assisté à une conférence de presse clandestine de Francis Jeanson, organisateur d’un des réseaux de soutien aux indépendantistes algériens, alors recherché par la police.

Georges Arnaud est inculpé et emprisonné, sous l’accusation de non dénonciation d’individu exerçant une activité nuisible à la défense nationale. Incarcéré deux mois à Fresnes, Arnaud sera condamné à deux ans de prison avec sursis, condamnation ultérieurement annulée par la Cour de cassation. Or ce journaliste engagé, militant anticolonialiste déclaré, aura entretemps reçu le soutien massif des chroniqueurs judiciaires de l’époque et de personnalités médiatiques aucunement radicales, voire proches du pouvoir gaulliste d’alors.

Tout simplement parce qu’un principe, à la fois démocratique et professionnel, était en jeu et que, sur les principes, un journaliste digne de ce nom ne transige pas, quelle que soit, par ailleurs, sa sensibilité partisane. On trouvera donc en soutien de Georges Arnaud, aux côtés de Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert et François Maspero, les noms de Joseph Kessel, d’André Frossard et de Pierre Lazareff. Voici donc, grâce à Charlotte Delbo, ce qu’écrivit ce dernier, alors figure centrale du journaliste parisien, de France Soir à Cinq colonnes à la une, dans sa lettre aux juges de Georges Arnaud, ceux du Tribunal permanent des forces armées de Paris :

« Garder le secret professionnel concernant la source des informations obtenues confidentiellement, tel est l’article 6 de la déclaration solennelle servant de préambule au code d’honneur des journalistes, adopté au dernier congrès de la Fédération internationale des journalistes. Je voulais, monsieur le président, venir dire à la barre de votre tribunal qu’il n’y a pas un journaliste digne de ce nom qui ne soit d’accord avec le texte de cette déclaration et ne se sente engagé à la respecter. Il n’y a pas de liberté sans liberté d’information et comment y aurait-il une liberté d’information si les journalistes étaient obligés de trahir ceux qui leur ont fait confiance ? S’il m’arrivait demain de savoir qu’un journaliste appartenant à un journal que je dirige avait trahi cette confiance, et par là notre éthique professionnelle, je considérerais cela comme une faute grave, et je m’en séparerais aussitôt. »

« Au cours de ce procès, on voit la justice juger la morale », commente Charlotte Delbo pour qui « c’est de morale qu’il s’agit » dans cette lettre au tribunal de Pierre Lazareff. Résistante communiste, déportée à Auschwitz, femme debout jusqu’au bout, dont le parcours croise, entre autres figures remarquables, Louis Jouvet et Henri Lefebvre, et mêle engagement, littérature, théâtre et poésie, Charlotte Delbo (1913-1985) est plus connue pour ses livres suivants, parus à partir de 1965, qui en font l’égal d’un Primo Levi. Le Convoi du 24 janvier, Aucun de nous ne reviendra, Une connaissance inutile, Mesure de nos jours : autant de livres incontournables sur l’univers et l'expérience concentrationnaires.

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Elle aurait eu cent ans en 2013, année qui la verra célébrée dans le cadre d’une commémoration nationale (voir ici le calendrier des manifestations prévues) et qui commencera, le 3 janvier, avec la sortie de sa biographie chez Fayard, par Violaine Gelly et Paul Gradvohl. Au tout début des Belles lettres, qui se terminent par une lettre poignante d’un militant indépendantiste algérien à sa femme avant d’être guillotiné, en décembre 1960, dans la cour de la prison de la Santé, Charlotte Delbo confiait ceci : « Pourquoi écrit-on des lettres ? Parce qu’on éclate d’indignation. Est-ce nouveau ? N’y a-t-il pas toujours eu des raisons de s’indigner ? »

Peut-être qu’aux difficultés économiques qui, aujourd’hui, accablent le journalisme français s’ajoute cette crise morale : ne plus savoir trouver les bonnes raisons de s’indigner.

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