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Billet de blog 23 janv. 2009

La torture américaine et notre silence coupable

Pour saluer les décisions historiques prises par Barack Obama contre la torture, je reproduis une chronique parue avant l'été 2008 dans Marianne. Je m'y étonnais de notre apathie face à ce scandale qui marquait l'irruption de la barbarie au cœur de nos démocraties.

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Pour saluer les décisions historiques prises par Barack Obama contre la torture, je reproduis une chronique parue avant l'été 2008 dans Marianne. Je m'y étonnais de notre apathie face à ce scandale qui marquait l'irruption de la barbarie au cœur de nos démocraties.

Je voudrais comprendre notre silence. Depuis six ans maintenant, une grande démocratie, l'américaine, pratique la torture, l'autorise et l'encourage. C'est un fait avéré, incontestable, reconnu et documenté. Et c'est évidemment une immense faillite morale, celle de la présidence de George Bush dont le New York Times ne sauve plus rien, la résumant désormais à « huit ans catastrophiques », selon le verdict sans appel d'un récent éditorial. Sous le choc du 11 septembre 2001, les Etats-Unis d'Amérique ont basculé dans l'impensable, la négation aussi officielle qu'entêtée des valeurs dont ils se réclament, et l'Occident démocratique avec eux, valeurs que celui-ci prétend défendre en s'associant, peu (l'Irak) ou prou (l'Afghanistan), à leur guerre contre le terrorisme.

Au plus haut niveau de l'administration Bush, des directives ont autorisé des « tactiques d'interrogatoires extrêmes », plusieurs mémorandums tout aussi confidentiels en ont décrit les méthodes, diverses prisons secrètes disséminées dans le monde en ont abrité l'usage et les victimes. On estime - ce sont les évaluations d'Amnesty International - entre 40 000 et 70 000 le nombre de prisonniers ayant été ainsi soustraits à tout processus judiciaire. Hors de tout droit, dans une violation assumée de toutes les conventions internationales sur le droit de la guerre et des prisonniers, ces détenus ont été arbitrairement sortis de l'humanité ordinaire. Justice d'exception, même le tribunal militaire ad hoc du camp de Guantanamo n'est officiellement saisi que des cas de 10 détenus sur 280 prisonniers au total.

Un jour, demain, après-demain, le droit se vengera, forcément. Déjà, les activistes des libertés, qui sont l'honneur de l'Amérique, usent de toutes les failles du système pour demander des comptes aux donneurs d'ordre, et non plus, comme dans le scandale d'Abou Ghraib, aux exécutants. Même la sous-commission des droits civils et des libertés civiques du Congrès, pourtant présidée par un juriste républicain, envisage de faire comparaître David Addington, le chef de cabinet du vice-président Dick Cheney, considéré comme le maître d'œuvre de cette sale guerre. Un jour viendra où les instigateurs de cette abomination seront des hommes traqués, redoutant d'être arrêtés lors d'un voyage à l'étranger, au détour d'une procédure internationale.

Mais ce jour-là, nos silences d'hier pèseront lourds. Aucune grande manifestation, ni de vaste pétition ou d'appel d'intellectuels, ni même de meeting commun des partis politiques et des associations de défense des droits de l'homme, encore moins de campagne de presse, ne pourront alors témoigner d'une mobilisation ici, en France, sur cette question centrale depuis six ans que cette gangrène a commencé. Rien de comparable aux polémiques, mobilisations et manifestes dont, pour s'en tenir aux événements récents, la Russie, la Chine ou la Libye ont fait l'objet pour leur attitude envers les droits humains. 

Or cette perdition américaine nous concerne tout autant, sinon plus directement, que les injustices russes, chinois ou libyennes. Au nom même de ce qui nous rapproche, Etats-Unis et France, des principes universels initiés par nos deux révolutions fondatrices et du droit international promu en commun au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Par exemple, cette année, le 10 décembre exactement, nous devrions commémorer le soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée à Paris, déclaration qui fut élaborée par un comité que présidait Eleanor Roosevelt, la veuve du président américain Franklin D. Roosevelt. Or que dit l'article 5 de ce texte qui unit le meilleur de nos traditions humanistes ? Que « nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ».

Comment saluer dignement ce texte quand nos propres alliés, avec notre silence complice, le piétinent ? S'il est un pays qui aurait dû porter cette interpellation, c'est bien la France. Parce que, Français, nous parlons, ici, d'expérience. « Un pays de tradition libérale peut-il voir en quelques années ses institutions, son armée, sa justice, sa presse, corrodées par la pratique de la torture, par le silence et le mensonge observés autour de questions vitales qui mettent en cause la conception même que l'Occident affirme se faire de l'homme ? Peut-il une fois la page tournée reprendre son chemin comme si rien n'était survenu ? » Ce sont là les premières lignes de La torture dans la République, l'ouvrage écrit, au lendemain de la guerre d'Algérie, par l'historien Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) qui était aussi un juste.

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