Pierre Jamet, la jeunesse de la liberté

Depuis une exposition aux Rencontres d’Arles à l’été 2013, que revisite Mediapart dans un portfolio, le public commence juste à découvrir l’immense photographe que fut Pierre Jamet (1910-2000).  Et, en le découvrant, à retrouver cette jeunesse de la liberté qui se moque des résignations et des fatalités.

Depuis une exposition aux Rencontres d’Arles à l’été 2013, que revisite Mediapart dans un portfolio, le public commence juste à découvrir l’immense photographe que fut Pierre Jamet (1910-2000).  Et, en le découvrant, à retrouver cette jeunesse de la liberté qui se moque des résignations et des fatalités.

Le jour où j’ai croisé l’œuvre de Pierre Jamet, j’ai pensé à Jean-René Chauvin (1918-2011). Militant trotskyste quand il était minuit dans le siècle, résistant jusqu’à son arrestation fortuite dans une rafle en 1943, déporté successivement à Mauthausen, Auschwitz-Birkenau et Buchenwald, Jean-René n’était que joie de vivre, optimisme et enthousiasme. D’une génération qui avait enduré mille épreuves et douleurs, dont les déceptions politiques n’étaient pas les moindres, il aurait eu de bonnes raisons de récriminer contre l’époque, ses bassesses et son conformisme, en ruminant une vision pessimiste de l’humanité.

Jean-René Chauvin dans la clandestinité en 1941 Jean-René Chauvin dans la clandestinité en 1941
Au lieu de quoi, il n’a cessé de transmettre aux plus jeunes, dont j’étais dans les années 1970, une énergie insatiable où se mêlaient soif du monde et goût des autres. Toujours à contre-courant et toujours heureux de l’être, sans aigreur ni sectarisme, dans une attitude où position intellectuelle et posture humaine étaient indissociables, comme si affronter l’adversité c’était aussi savoir se tenir, droit et ferme, jusqu’à l’allure et le soin de soi. Or, quand il évoquait sa survie miraculeuse en déportation, Jean-René faisait immanquablement un détour par ce qui avait été sa véritable école de vie, morale et physique : les Auberges de jeunesse.

Je ne sais s’ils se sont croisés avec Pierre Jamet, mais logiquement oui. A la veille de la guerre, trotskystes et anarchistes avaient obtenu la majorité du comité directeur des Auberges de jeunesse qui, ainsi, deviendront le vivier des divers courants d’opposition de gauche au stalinisme. Jean-René en était tandis que Pierre était devenu un cadre des AJ, « Père Aubergiste » depuis 1938 dans le Jura, sur un sommet complètement isolé, le Petit-Morond. C’est cet âge d’or des Auberges de jeunesse, épanoui sous le Front populaire grâce aux congés payés, que racontent les photos de Pierre Jamet exposées à Arles et reprises dans notre portfolio, avec l’aimable autorisation de sa fille, Corinne Jamet Vierny (voir ici le site consacré à l’œuvre de son père).

Que l’on y rencontre, au détour d’un visage, ces courants minoritaires, intellectuels et culturels autant que politiques, qui s’acharnaient à sauver l’espérance démocratique et sociale du mensonge et de l’imposture n’a rien de surprenant : le monde des « Ajistes » était celui d’une liberté sans partage, faite de vie collective et de fraternité commune, d’égalité surtout que traduisait une mixité alors audacieuse, hors des sentiers battus, en quête d’échappées belles. Préfaçant en 2009 le recueil des photos de Pierre Jamet sur Belle-Ile en Mer, terre d’élection de ce dernier qu’il connut en y allant camper dès les années 1930 et où il repose à jamais tandis que sa fille y entretient sa mémoire, François Maspero évoque fort bien cet enthousiasme qui lançait sur les routes garçons et filles « à la découverte du monde, de la nature, du soleil et de populations » dans l’idée de « construire un monde nouveau, où la fraternité et le bonheur auraient leur place ».

« Des mots, un projet, ajoute Maspero, qui font aujourd’hui sourire dans une société où le citoyen n’est plus considéré que comme un consommateur ». Chrétiens sociaux, issus du mouvement du Sillon de Marc Sangnier, jeunes socialistes turbulents fédérés par Léo Lagrange, communistes plus ou moins dissidents (ainsi de Jean-Pierre Vernant, dit JiPé, présent dans notre portfolio), bien d’autres encore sans étiquette ni engagement précis, se mélangeaient alors pour rêver ensemble des « lendemains qui chantent ». « Autre sourire un peu apitoyé de nombre de nos contemporains », glisse encore Maspero après ce rappel, façon de souligner combien le souvenir vivant de ce rêve se soulève contre toutes les indifférences d’aujourd’hui, qu’elles soient d’égoïsme, de cynisme ou de narcissisme.

« Et l’on chantait, poursuit François Maspero. Entre autres, cette chanson qui reste un symbole : Allons au devant de la vie, Allons au devant du matin. La suite, ce fut le Front populaire, qui permit à des millions de Français, pour reprendre un cliché qui n’est pas faux, de voir pour la première fois la mer. Il ne s’agissait pas alors de tourisme de masse. Il s’agissait de fraternité de masse. Toute la vie, toutes les actions de Pierre Jamet s’inscrivent dans cette vision fraternelle du monde et des hommes. » Lequel Jamet fit justement profession de chanteur tandis que la photographie restait une passion privée qui cachait une œuvre dont nous prenons à peine la mesure.

A la vérité, Pierre Jamet, obligé de gagner sa vie vers ses quinze ans, fit toutes sortes de métiers, après avoir grandi dans le quartier parisien de la rue Mouffetard. Mais, dès l’âge de vingt ans, confie-t-il dans cinq feuillets de souvenirs de jeunesse, « je n’ai plus connu de patron et m’en suis fait une règle de vie ». « Toujours libre comme l’air, même si j’ai souvent claqué du bec », résume-t-il pour se définir. Jamais encarté, parce que trop libre justement – « Tel que je me connais, j’aurais forcément fini par ruer dans les brancards » –, il n’en a pas moins tracé sa route sur des chemins où culture et politique s’entremêlaient, toujours à gauche. Une gauche libertaire, ce qui lui valut cette sentence d’exclusion de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, qu’il avait rejointe en 1932 et que contrôlait le Parti communiste, après avoir chanté « peut-être bien pour des trotskystes ou des anarchistes, je n’étais pas sectaire » : « Tu es trop libéral, tu n’as plus ta place dans la chorale dans ces conditions ».

Je vais par le monde emportant ma joie / Et mes chansons pour bagage… : citant, dans cette brève évocation manuscrite, ce chant « qui a eu sa célébrité dans les AJ », Jamet résume fort bien sa vie – il la gagna en chantant – et son regard sur la vie – telle que nous le donnent à voir ses photos où il ne cesse de guetter l’instant, tous ces instants fugaces d’insouciance et d’innocence, ces instants de grâce où se tient tout entier le bonheur. Après sa période « ajiste » interrompue par la guerre, Pierre Jamet est donc devenu chanteur dans un groupe qui finira par s’appeler Les Quatre Barbus et qui connut ses heures de gloire dans le monde des cabarets des années 1950 et 1960, avec la complicité de paroliers comme Pierre Dac et Francis Blanche.

Il suffit de se promener (ici ou ) d’une vidéo à l’autre pour retrouver ce même état d’esprit libertaire, d’humour généreux et d’humanité fraternelle, qui est la trace de Pierre Jamet, cette jeunesse de la liberté dont son œuvre photographique nous lègue l’envie et le goût, comme un Sésame pour les temps à venir.

Post Scriptum – Joseph Confavreux, aujourd’hui à Mediapart, a réalisé en 2009 pour la chaîne Histoire un documentaire sur Pierre Jamet que vous pouvez découvrir ici. Sur l’exposition Pierre Jamet aux Rencontres d’Arles de 2013, voir le site officiel ici et des échos dans la presse et encore là.

Corinne Jamet Vierny me signale cet enregistrement de la chanson évoquée par François Maspero, Au devant de la vie, par la chorale de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) avec pour soliste Pierre Jamet. L’enregistrement est daté de 1935 mais, selon les sources de Corinne, ce serait plutôt 1933 :

chansons historiques de France 151 : Allons au devant de la vie 1935 © ccffpa

 

Sur Jean-René Chauvin, auquel j’aurais dû rendre hommage dès 2011 lors de son décès, voici quelques liens : une notice du Centre d’histoire du XXe siècle; une notice dans le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier; les mémoires filmées de sa compagne et camarade, Jenny Plocki; des archives photographiques.

Sur Les Quatre Barbus, certains lecteurs m'ayant fait reproche de ne pas les donner à entendre (et à voir) directement sur Mediapart, j'ai ajouté (le 25.01.14) deux vidéos, l'une (sans image) de leurs Chansons anarchistes et l'autre (en image) de leur Ouverture du "Barbier de Séville" (paroles de Francis Blanche):

Les Quatre Barbus Ⓐ Chansons Anarchistes © Kiff Kong

 

Les 4 Barbus chantent l'Ouverture du Barbier de Séville (1954) © 257tube

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