Au pays du journalisme de gouvernement

De la servitude volontaire, le cri de liberté d'Etienne de La Boétie (1530-1563), était sous-titré Contr'Un. Autrement dit contre toutes ces unicités dominatrices qui refusent, combattent, épuisent et détruisent nos pluralités, diversités, oppositions et contradictions. Du vivant de l'ami de Montaigne, leur malfaisance était concentrée dans le principe monarchique de droit divin, sous le joug duquel, entre temporel et spirituel, l'ordinaire humanité s'était accoutumée à courber l'échine. Il faudra quelques siècles pour que l'étonnement solitaire de La Boétie devant cette accoutumance à la servitude nous paraisse une évidence.

De la servitude volontaire, le cri de liberté d'Etienne de La Boétie (1530-1563), était sous-titré Contr'Un. Autrement dit contre toutes ces unicités dominatrices qui refusent, combattent, épuisent et détruisent nos pluralités, diversités, oppositions et contradictions. Du vivant de l'ami de Montaigne, leur malfaisance était concentrée dans le principe monarchique de droit divin, sous le joug duquel, entre temporel et spirituel, l'ordinaire humanité s'était accoutumée à courber l'échine. Il faudra quelques siècles pour que l'étonnement solitaire de La Boétie devant cette accoutumance à la servitude nous paraisse une évidence.

En faudra-t-il autant pour que, dans ce pays-ci, journalistes et citoyens, journalistes citoyens, nous sortions de notre torpeur soumise ? Car dans quelle autre supposée grande démocratie assiste-t-on à un spectacle aussi indigne démocratiquement et indigent politiquement que celui qu'offre, régulièrement, la communication présidentielle ? Dans aucun autre pays comparable, une émission sur mesure comme celle du jeudi soir 24 avril au palais de l'Elysée n'est envisageable. A l'étranger, du moins l'étranger de vieille culture démocratique, le plus souvent, quand ils veulent s'exprimer, les responsables politiques soit se rendent dans les émissions existantes, acceptant d'aller ainsi sur le terrain des journalistes, soit tiennent des conférences de presse dignes de ce nom, avec relance des questions et droit de suite. On me citera sans doute de rares exceptions. Mais justement, ce sont des exceptions.

En France, c'est la norme qui est scandaleuse. De François Mitterrand à Nicolas Sarkozy, en passant par Jacques Chirac, le président choisit son moment, ses interviewers, ses chaînes, son lieu, son décor, son public, etc. Et le journalisme est sommé de suivre. Ou plutôt accepte de suivre. Car que se passerait-il si la profession, dans un sursaut de dignité, affirmait unanimement qu'elle refusait ce jeu faussé qui, de plus, la discrédite ? Si elle défendait pied à pied les principes constitutionnels sur lesquels se fonde sa légitimité citoyenne : liberté, indépendance, pluralisme de la presse ? Si elle exigeait des conférences de presse présidentielles régulières, dont les règles ne seraient aucunement fixées par les communicants du chef de l'Etat ? Si elle refusait toute émission télévisuelle ad hoc, forcément imaginée pour servir l'agenda de communication présidentiel, où tout est fait pour éviter l'accident, l'imprévu, la question qui fâche, le moment difficile, la contradiction trop insistante, etc.?

Il faudra bien qu'un jour, en France, notre profession regarde en face le mal que le présidentialisme lui a fait. Comment il l'a abîmée et corrompue, la séduisant pour mieux la réduire, l'attirant pour mieux l'endormir. Les difficultés actuelles du métier ne sont pas seulement économiques : la morale, l'éthique, la vertu y ont leur part – ou plutôt leur dégradation, voire leur absence. Comment trouver normal, par exemple, que le responsable d'une radio privée, propriété d'un groupe médiatique dominant, Lagardère, soit en même temps celui d'une télévision publique, celle du Sénat? Que nos sénateurs, droite et gauche confondues, assurent en la personne de Jean-Pierre Elkabbach la présence à demeure auprès de l'une des deux assemblées parlementaires d'un représentant dévoué des intérêts d'un industriel est un évident mélange des genres entre public et privé. Sans même parler des règles qu'à l'inverse, on impose, au nom de l'intérêt général, à tout fonctionnaire afin d'éviter le cumul d'un emploi public et d'une activité privée.

Comment des interdits aussi évidents ont-ils pu sauter? Comment ne pas comprendre qu'en les tolérant professionnellement, nous - je veux dire, nous, les journalistes - faisons le lit de ce que, par ailleurs, nous critiquons : les mélanges des genres entre les milieux politiques et le monde des affaires, entre information et communication, entre journalistes et financiers, etc.? Mais il y a plus encore. La corruption du journalisme français par le présidentialisme, ses complaisances et ses courtisaneries, ses prébendes et ses récompenses, en aggrave les anciens travers, cette tendance à préférer l'opinion aux faits, l'éditorial à l'enquête, le commentaire à la découverte, le conformisme à la dissidence, la facilité à la rigueur, etc. Comme si la vraie légitimité du journaliste était à conquérir dans sa relation avec le pouvoir, quels qu'en soient les atours, plutôt qu'avec les citoyens.

Or ce journalisme de gouvernement est un vieil héritage qui lie le Grand Un monarchique d'hier au Grand Un présidentiel d'aujourd'hui. Au détour d'une promenade parisienne, on peut en trouver le résumé symbolique.

C'est une église :

Et c'est une tombe :

L'église, c'est Saint Germain l'Auxerrois, à Paris, qui fut longtemps l'église des rois de France, avant la construction de Versailles.

Ce souvenir en fait un lieu de culte prisé des beaux quartiers, notamment pour les mariages. Juste à côté du Louvre et de sa Cour carrée, en se rendant dans la partie la plus ancienne de l'église, celle qui a la taille d'une chapelle - c'est à droite, en entrant -, on s'imagine marcher sur les traces de Louis XIII ou du jeune Louis XIV. Dans la travée centrale, entre les deux grilles de métal, une pierre tombale, la seule du lieu, attire le regard. Et, en s'approchant plus près pour lire le texte de la pierre tombale, on s'aperçoit que c'est celle du... père du journalisme français.

Pour l'éternité,Théophraste Renaudot, l'inventeur en 1631 de La Gazette, gît donc dans ce lieu qui incarne doublement le Grand Un de la servitude volontaire, à la fois monarchique et divin - de monarchie de droit divin. La Révolution ne s'y était pas trompée qui déconfessionnalisa Saint Germain l'Auxerrois, devenu pendant quelque temps un commissariat de police. Le supposé père du journalisme français dort donc d'un sommeil éternel au cœur du pouvoir absolu... De fait, La Gazette reste l'incarnation du journalisme de gouvernement, sage et raisonnable, jamais insolent, toujours officieux, relais de la parole officielle, à tel point que Richelieu et Louis XIII ne se privaient pas, sinon pour y écrire, du moins pour y faire passer les seules informations qui les arrangeaient.

La résonance peut encore se prolonger en dessinant un triangle symbolique. La Gazette de Renaudot, médecin et humaniste éminemment inventif, est parue par privilège royal. Ce privilège, il ne l'obtint pas par ses seuls talents, qui étaient incontestables, mais autant par sa proximité avec l'homme de l'ombre du pouvoir d'alors, le plus proche conseiller de Richelieu. Il se nommait François Leclerc du Tremblay (1577-1638) et ce moine capucin nous a légué deux expressions, l'une très courante - éminence grise -, l'autre plus désuète - père Joseph. Dit couramment le père Joseph, François Leclerc du Tremblay fut aussi surnommé l'éminence grise du Cardinal Richelieu, double allusion à la robe de bure des capucins et au titre d'éminence réservé au cardinaux. Eminence grise ou père Joseph, c'est le même métier de pouvoir qui, ici, est résumé : conseiller dans l'ombre, rester à la manœuvre, organiser des réseaux, construire de l'influence, recruter des soutiens, assurer des fidélités. Autrement dit, le père Joseph était l'incarnation avant l'heure du spin doctor des politiques, conseiller en communication, en image, en opinion, en sondage, en réputation, en clientèle, etc.

Le triangle diabolique de notre défaite professionnelle est ainsi tracé : à un angle, le pouvoir (ici, Louis XIII et son premier ministre de fait, Richelieu) ; au deuxième, le conseiller en communication (ici, le père Joseph et éminence grise) ; au troisième, le journaliste de gouvernement (notre Théophraste Renaudot, le « père du journalisme français »). A ce triangle du renoncement, on opposera l'image, plus mediapartienne, du cercle : cercles qui se recoupent et se croisent, cercle des collaborateurs du journal, cercle des contributeurs du club, cercle des journalistes, cercle des lecteurs, cercle des abonnés, cercle des curieux, cercles sans angles, sans angles morts surtout, sans coins ni recoins, tous cercles ouverts.

Quant à Théophraste Renaudot, à la biographie duquel Jean Lacouture, dit-on, travaille, laissons le dormir en paix. Une paix bien préservée puisque son lieu de sépulture n'est jamais mentionné, même pas sur le site du Musée qui lui est consacré à Loudun. Et c'est à une promenade sans but, au hasard de l'inspiration, que je dois de l'avoir trouvé. Journalisme et flânerie font bon ménage, tant leurs principes sont semblables: pas de programme imposé, pas de voyage organisé, pas de guide officiel…

 

Merci à Thibaud Vuitton pour les photos.

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