Notre vie politique au miroir de Joseph Fouché

Le spectacle d’anciennes figures de la gauche se précipitant vers la droite, doublé d’une politique réduite à la police, m’a rappelé un texte que j’avais écrit en 1993 pour une réédition des « Mémoires » de Joseph Fouché. Je le republie ici, étant précisé que cet archétype de l’opportuniste était d’une autre trempe que ses épigones d’aujourd’hui.

« La mort est un sommeil éternel. »

Le 9 octobre 1793, dix-neuvième jour du premier mois de l’an II de la République, les habitants de Nevers, chef-lieu du département de la Nièvre, apprirent ainsi la nouvelle de la mort de Dieu : en lisant ces six mots sacrilèges au bas d’un arrêté placardé au coin des rues. « Relatif à l’exercice des cultes et aux enterrements », ce texte fut sans doute la plus audacieuse des tentatives de déchristianisation révolutionnaire, au point d’inspirer favorablement la Convention à Paris et d’être pris en modèle en Province. « La République ne reconnaissant point de culte dominant ou privilégié », il stipulait que tous les cultes ne pourraient désormais être exercés « que dans leurs temples respectifs », exigeait que soient « anéanties toutes les enseignes religieuses qui se trouvent sur les routes, sur les places et généralement dans les lieux publics », et enfin défendait « sous peine de réclusion à tous les ministres, à tous les prêtres de paraître ailleurs que dans leurs temples avec leurs costumes ».

Mais on pouvait aussi y lire ceci, qui ne manque pas de poésie : « Dans chaque municipalité, tous les citoyens morts, de quelque secte qu’ils soient, seront conduits au lieu destiné pour la sépulture commune, couverts d’un voile funèbre sur lequel sera peint le sommeil, accompagnés d’un officier public, entourés de leurs amis revêtus de deuil et d’un détachement de leurs frères d’armes. Le lieu commun où leurs cendres reposeront sera isolé de toute habitation, planté d’arbres, sous l’ombre desquels s’élèvera une statue représentant le sommeil. Tous les autres signes seront détruits. On lira, sur la porte de ce champ consacré par un respect religieux aux mânes des morts, cette inscription : la mort est sommeil éternel. »

En rédigeant cet arrêté peu banal, son auteur avait pris soin de préciser en préambule que « le peuple français ne peut reconnaître d’autre culte que celui de la Morale universelle ». Il se nommait Joseph Fouché, alors commissaire en mission de la Convention. Oui, Fouché celui-là même dont le nom est resté synonyme d’amoralisme, évocateur d’intrigues et de mensonges, de complots et de trahisons, de basse police par-dessus tout.

Deux siècles plus tard, ce Fouché nivernais, méconnu bien qu’il nomma Nièvre son premier enfant en hommage au département où il régnait alors en maître, hante l’énigme de sa postérité. Les mânes de celui qui mourut en 1820, à soixante et un ans, duc d’Otrante après avoir été successivement girondin et montagnard, président du club des Jacobins puis homme-orchestre du complot de Thermidor, conseiller de Gracchus Babeuf puis homme lige de Bonaparte, ministre de la police sous la République, le Consulat, l’Empire et la Royauté restaurée, ses mânes donc n’eurent pas droit à ce paisible sommeil éternel que l’obscur professeur de l’Oratoire de Jésus, révélé à lui-même par la grâce d’une déferlante révolutionnaire appelait de ses vœux.

Nul ne fut sans doute plus haï, détesté et caricaturé, après sa mort. À droite comme à gauche, Fouché dérangeait le siècle qu’il vit naître et qu’il avait pourtant, plus que d’autres, anticipé. « La figure déshéritée de Fouché effrayait d’aridité. Le prêtre athée, le dur Breton, le cuistre séché à l’école, tous ces traits étaient repoussants dans sa face atroce... » Que Michelet, l’intraitable républicain, s’enflamme pour dire son aversion – quitte à malmener les faits : notre homme ne fut jamais ordonné prêtre – ne saurait surprendre : sur sa liste intime des assassins de cette France qui, écrivait-il, « n’aura jamais qu’un seul nom, inexpiable, et qui est son vrai nom éternel : la Révolution », Fouché figurait en tête. Mais voici que Thiers partage la même détestation, ne discernant qu’« une figure louche » sous les traits de ce constant et patient artisan de l’ordre établi – une discipline que le Versaillais massacreur de Communards pratiqua pourtant avec autant de zèle mais bien moins d’élégance. Les royalistes ne sont pas en reste, dénonçant le conventionnel régicide et futur mitrailleur de Lyon, grand tueur d’aristocrates lors de la reprise en mains fin 1793 de la cité rhodanienne, rebaptisée pour l’occasion Ville-Affranchie. Quant aux tenants du parti bonapartiste, ils n’auront de cesse de rappeler la méfiance avérée de Napoléon pour ce ministre fureteur et inquisiteur « qui un jour fouille dans mon lit, et l’autre dans mon portefeuille ».

Fouché, ce ne serait donc que cela ? Un vulgaire opportuniste, un fourbe serviteur, un flic sournois, un imposteur ? Non, ce fut un politique, et l’un des plus grands. Sulfureux et repoussant, Fouché dérange parce que, sous l’apparence tortueuse de son parcours et l’énigmatique complexité de son personnage, il dit la vérité de la politique moderne, telle que nous en subissons, aujourd’hui encore, l’emprise.

Par la magie de cette écoute flottante qui leur permet de débusquer les secrets enfouis sous le vacarme de l’opinion commune, les écrivains l’ont su avant les historiens. Dès 1841, Balzac en dressa un portrait flatteur dans Une ténébreuse affaire : « ce singulier génie », « le seul ministre que Napoléon ait eu », « l’un des hommes les plus extraordinaires et les plus mal jugés de ce temps »... Mais c’est à Stefan Zweig que l’on doit le premier monument littéraire entièrement dédié à « celui qui fut le plus remarquable de tous les hommes politiques ». Il n’est pas indifférent qu’en 1929, ce Viennois inquiet, futur suicidé dans son exil brésilien, en 1942, quand il était minuit dans le siècle, ait consacré l’un de ses nombreux essais biographiques à Joseph Fouché. Le duc d’Otrante incarnait à ses jeux une figure excessivement présente et actuelle, celle de la politique admise et convenue, traditionnelle en un mot, qui, à force de révérence au réel et de soumission aux circonstances, laissait venir l’irréparable dont les peuples feraient les frais.

« Chaque jour, écrivait-il alors, sans savoir combien la décennie suivante allait lui donner raison, nous constatons encore que, dans le jeu ambigu et souvent criminel de la politique, auquel les peuples confient toujours avec crédulité leurs enfants et leur avenir, ce ne sont pas des hommes aux idées larges et morales, aux convictions inébranlables qui l’emportent, mais ces joueurs professionnels que nous appelons diplomates — ces artistes aux mains prestes, aux mots vides et aux nerfs glacés. Si donc, réellement, comme le disait déjà Napoléon, il y a cent ans, la politique est devenue “la fatalité moderne”, nous voudrions essayer, pour nous défendre, de découvrir les hommes qu’on trouve derrière cette puissance et ainsi le redoutable secret de leur pouvoir. Je présente donc l’histoire de Joseph Fouché comme une utile et très actuelle contribution à la psychologie de l’homme politique. »

Qu’un romancier ait été le premier à prendre sa vraie mesure posthume n’aurait sans doute guère surpris Fouché. De son vivant, n’avait-il pas su séduire et utiliser l’un des maîtres de la corporation, Charles Nodier ? Le futur bibliothécaire de l’Arsenal, autour duquel se presseront les grandes plumes du moment, de Balzac à Nerval, en passant par Hugo, Lamartine, Dumas, Sainte-Beuve, etc., fut en effet en 1813, à son corps plus ou moins défendant, l’un des agents d’influence de notre homme, alors gouverneur général d’Illyrie, dont il recueillait les vraies-fausses confidences en télégraphiste zélé pour en nourrir sa très officielle gazette, justement nommée Télégraphe des provinces illyriennes. Nodier s’en souviendra en écrivant ses Souvenirs de jeunesse, glissant cette épitaphe à rebours des caricatures de son ancien informateur : « Je conviendrai de beaucoup de choses, avant de convenir que Fouché a été bien jugé. »

Toutefois, la sagacité de Stefan Zweig ne doit rien au hasard, fût-il plaisamment littéraire. L’écrivain autrichien puisait à très bonne source, en l’occurrence au grand œuvre de Louis Madelin, par lequel l’histoire universitaire évita enfin les sentiers battus. Publiée en 1900 chez Plon, cette thèse en Sorbonne reste inégalée – et, hélas, aujourd’hui introuvable en librairie [absence réparée depuis l’écriture de ce texte en 1993 : le Fouché de Madelin a été réédité en 2010 aux éditions Nouveau Monde]. On lui doit une découverte essentielle, minutieusement argumentée : que Fouché l’inconstant fut, en fait, le constant artisan d’une préservation de l’État hérité de la Révolution, de cette machinerie nouvelle où prenait forme le pouvoir politique de la bourgeoisie. « Si Fouché, écrit Louis Madelin, parut ondoyant et divers, disposé à servir tous les gouvernements et à les trahir, on ne peut, à notre sens, dire qu’il n’eut pas dans sa vie un dessein déterminé. Son intérêt lui avait imposé des principes, un principe tout au moins, et il y resta fidèle, même lorsqu’il avait toute l’apparence de le desservir. Ce principe, qu’il faut bien connaître pour comprendre cette vie, c’est le maintien sous les régimes des idées et des institutions essentielles de la Révolution. »

Sous ses habits successifs, Fouché reste un produit de cette Révolution qu’il ne cesse de trahir en croyant la sauvegarder en secret d’une Révolution certes interrompue, immobilisée et figée. Mais dont il n’oublie pas qu’elle l’a fait ce qu’il est, en ouvrant le jeu des possibles, en bousculant les places et les situations. Et c’est paradoxalement dans ce passage de témoin, entre rupture et continuité, fidélité et traîtrise, authenticité et duplicité, qu’il invente, expérimente et perfectionne la négation même de l’invention révolutionnaire : ne plus forcer l’événement, mais le suivre ; ne pas faire obstacle à ce qui doit arriver, mais accompagner le mouvement dans l’espoir de l’infléchir. « Pourquoi vous en allez-vous ?, demandera-t-il un jour à l’un de ses collaborateurs. Il faut toujours rester sur le terrain. » Rester dans le jeu quitte à en changer les règles, se maintenir au pouvoir quoi qu’il en coûte, accepter la dictature du réel en se promettant de l’amadouer.

« Il faut avant tout avoir la main à la pâte », répétera-t-il à un autre de ses fidèles. C’est donc ce qu’il fit, non sans cohérence et obstination, inlassablement homme des circonstances, fabriqué par elles plus qu’il ne les façonnait. Ou, mieux encore, des circonstances et de ses intérêts, car celui dont la rumeur publique fera, en 1815, le second capitaliste et le premier propriétaire foncier de France n’oublia jamais de se servir au passage, sans que ce comportement trahisse un appétit particulier pour le lucre – Fouché ferait plutôt figure honnête au milieu des corruptions dont il fut le témoin – mais simplement parce que les jeux politiques étaient alors sans honte des jeux financiers, antichambre de notre modernité où l’argent sera promu en valeur étalon des êtres et des choses. En ce sens, Fouché fut bien l’homme de son milieu. Sous la Révolution, le futur duc d’Otrante était Fouché de Nantes, élu en 1792 par cette ville dont il était issu, fils de capitaine au long cours, l’un de ces marins marchands devenus bourgeois aisés grâce au commerce des épices et à la traite des esclaves. Le conservatisme du Fouché d’après-Brumaire, ce « modérantisme » qui n’imagine guère qu’une République de propriétaires, s’enracine ici : dans ce port embourgeoisé par l’effet du commerce triangulaire, de ses profits et de ses misères. « Arrière le génie de la démolition !, proclamait ainsi le premier texte politique de notre homme, son programme électoral de septembre 1792. Celui de la Convention doit être essentiellement réparateur. Ce sont donc des architectes en politique que vous devez y appeler. »

Mais, fin 1792, au lendemain de l’avènement de la République qui sonne l’accélération du processus révolutionnaire, « avoir la main à la pâte » supposait d’accompagner les destructeurs de l’ordre ancien. D’autres se seraient rebiffés, raidis dans leur orgueil de nantis ; Fouché, lui, et c’est là son génie, se radicalise, suit le mouvement, le précède même, disponible pour aller jusqu’au bout de l’aventure… si elle réussit. Éphémère girondin, il ne se contente pas de rejoindre la Montagne : il flirte avec les hébertistes, les gauchistes du moment, fort en gueule et populiste à souhait, choquant même Robespierre par son anticléricalisme forcené. Le voici donc, en 1793, commissaire de la Convention à Lyon, signant – avec Collot d’Herbois, mais on s’accorde à lui en attribuer l’exclusive paternité – un étonnant manifeste inspiré par un communisme primitif.  Loin d’accroître l’énigme du personnage, ce texte – que ses Mémoires se gardent bien d’évoquer – l’éclaire : l’acharnement postérieur de Fouché à se compromettre pour survivre est à la mesure de cette folle espérance déçue. Il n’y a pas de contradiction : le Fouché démagogue de 1793 apprend à épouser sans vergogne l’air du temps.

« Tout est permis à ceux qui agissent dans le sens de la Révolution, écrit-il : il n’y a d’autre danger pour le républicain que de rester en arrière des lois de la République ! Quiconque les prévient les devance ; quiconque outrepasse en apparence le but n’est souvent même pas encore arrivé. Tant qu’il y aura un être malheureux sur la terre, il y aura des pas à faire dans la carrière de la liberté. [...] La Révolution est faite pour le peuple ; il est bien aisé de comprendre que, par peuple, on n’entend pas cette classe qui, privilégiée par ses richesses, a usurpé toutes les jouissances de la vie et tous les biens de la société. [...] La Révolution serait un monstre politique et moral, si elle avait pour but d’assurer la félicité de quelques centaines d’individus et de consolider la misère de vingt-quatre millions de citoyens. Ce serait une illusion blessante pour l’humanité que de déclamer sans cesse le mot d’égalité si des intervalles immenses de bonheur devaient séparer l’homme de l’homme. [...] Agissez donc en grand : prenez tout ce qu’un citoyen a d’inutile ; car le superflu est une violation évidente et gratuite des droits du peuple. Tout homme qui a au-delà de ses besoins ne peut plus user, il ne peut qu’abuser. Ainsi, en lui laissant tout ce qui lui est strictement nécessaire, tout le reste, pendant la guerre, appartient à la République et à ses membres infortunés. »

Tel était, en 1793, le futur duc et multimillionnaire dont le second mariage sera célébré religieusement à l’église sous le patronage d’un roi. Le même homme pourtant, la même démarche, le même entêtement. Pour continuer à « avoir la main a la pâte », quand retombe la vague révolutionnaire et que le menace la guillotine, il précipite l’heure de la chute de l’Incorruptible en se faisant, dans l’ombre, l’artisan de Thermidor. Pour autant, Fouché ne se convertit pas à la revanche thermidorienne, à ses haines et à son indécence, fréquentant même les quelques bastions de résistance jacobine. Arrêté en août 1795, libéré par la grâce d’une amnistie avant l’avènement du Directoire, il disparaît trois ans, méditant sur l’échec de ce à quoi il avait fini par croire, et revient enfin par la grande porte, nommé ministre de la police par Barras et Sieyès en juillet 1799.

D’éclipses en retours, dans un mouvement de balancier, ce ministère sera dorénavant, sous les régimes qui suivront, sa rente de situation, faisant sa réputation et sa postérité. Contrairement aux idées reçues, Fouché ne fut pas qu’homme de complot ou de répression, ne se privant pas de déconseiller vivement à ses troupes les raccourcis provocateurs : « Ce genre d’actions ne peut être approuvé, écrira-t-il en 1807. Ce n’est pas là faire la police, mais faire de la police [sic]. La véritable police écarte les moyens du crime et n’en fournit point les occasions ; elle prévient les délits et ne les provoque pas. Ces sortes de pièges exposent la force publique à des dangers qu’elle n’est pas toujours sûre de surmonter. Ils égarent l’opinion en ce qu’ils mettent au rang des moyens de l’administration des ruses que ne peuvent avouer ses véritables principes. »

Renseignement et prévention furent ses véritables objectifs. D’abord savoir, avant d’agir : tenir les fils, anticiper l’événement, sentir le vent. « La police, écrira-t-il en l’an VIII, est une surveillance constante de l’ordre de toutes les parties de la société... Le regard de la police est partout, et presque toujours son action se borne à voir. » Au service de cette ambition, il construira une mécanique de précision, pourchassant dans les rapports de ses agents les « aperçus vagues et moraux », guettant l’information pertinente et utile, et veillant à ce que cette machinerie ne puisse fonctionner qu’entre les mains d’un seul, les siennes.

C’est de ce poste d’observation et de manœuvre qu’il mettra désormais « la main à la pâte », accompagnant sans cesse ce qui lui paraît inéluctable dans des intrigues qui ne manquent pas de conviction, appliquant les ordres pour mieux les détourner à son profit, épargnant notamment Jacobins et anciens Conventionnels, s’offrant même le luxe d’accorder une pension à la sœur de Robespierre. Ouvrier du 18-Brumaire quand il sait la République à prendre, il sera un adversaire farouche du consulat à vie avant d’être, en 1804, le premier à réclamer l’Empire. Négociant en coulisse avec les Anglais quand il sait la chute de Napoléon inévitable, il prendra langue avec les royalistes et les surprendra en opérant lui-même la Seconde Restauration après Waterloo. À l’abri de ce zèle de néophyte, il tentera de faire face à la Terreur blanche, avant que les ultras n’obtiennent enfin son départ. Proscrit, il s’en ira mourir à Trieste – dans un port, comme de juste pour ce Nantais qui faillit être marin, n’eût été une santé fragile, et qui dut se contenter d’eaux troubles.

La fable a donc une morale. Le républicain secret finit en monarchiste avoué. Cette politique, la sienne, si habile à conserver mais inapte à créer, soucieuse de protéger l’héritage mais incapable de rompre, n’a donc rien empêché de ce qu’elle voulait éviter. Cette disgrâce définitive, survenant après trois échecs, sanctionnés par de provisoires évictions, en 1802, en 1810 et en 1815, consomme la défaite de l’habileté. Fouché a-t-il sincèrement cru défendre la Révolution sous l’Empire ? Mais que restait-il à sauvegarder, sinon quelques anciens révolutionnaires, quand s’annonçait, entre autres par sa faute, l’immense amertume d’une royauté restaurée, puis d’un Empire rétabli ?

Fouché fut sans cesse du côté des vainqueurs, adoptant leur calendrier et épousant leur gloire, tandis que les vaincus reprenaient lentement leur perpétuelle marche, toujours inachevée, toujours en devenir, vers l’espérance. Tout autre que lui aurait été accueilli sans réserve dans les généalogies conservatrices pour service rendu à l’ordre établi. Or la postérité le retint en lisière, partenaire obligé mais peu fréquentable, comme s’il était victime du préjugé social qui entoure la police, chargée d’occulter ce qui dérange et, de ce fait, témoin de ce que l’on voudrait cacher. Mais ce n’est pas seulement qu’il en sait trop, c’est surtout qu’il vend la mèche.

Longtemps discutés, objets de procès et de poursuites, finalement authentifiés par Louis Madelin – à l’exception de la fin, œuvre de quelque « teinturier » –, ses Mémoires posthumes, publiés en 1824, en témoignent, même si Fouché est loin de s’y livrer toujours à visage découvert. Le lecteur pourra y lire ce que d’ordinaire un politique professionnel n’avoue pas, à savoir que le seul critère de réussite est la durée au pouvoir et non la fermeté des convictions, que l’indifférence aux autres et la fidélité à soi sont les garanties du succès, que mener deux politiques de front et choisir celle qui triomphe est le b. a.-ba du métier, etc. La « haute police » de Fouché, c’est cela : une recette de fabrication. Plus que l’envers de la haute politique, son ressort caché.

« Pourquoi ce type achevé, complet d’opportuniste n’a-t-il rencontré qu’impopularité, haine, outrage, mépris dans ce siècle d’opportunisme ? », se demandait en 1900 Louis Madelin, pensant sans doute à certains de ses contemporains, ces « radicaux » de nom qui ne connaissaient que les engagements opportuns et qui ne sont pas sans descendance actuelle. « Ce qui perd Fouché, répondait-il, c’est ce manque de tenue, d’hypocrisie que la politique, comme le monde, impose aux pires scélérats, s’ils ne veulent servir de boucs émissaires. Il y avait chez Fouché une sorte de vanité à passer pour capable de tout lorsqu’il s’agissait d’arriver et de se maintenir. [...] Il était réellement un fanfaron des trahisons. [...] Fouché avouait plus qu’il ne péchait. »

Aussi ses Mémoires complètent-ils utilement Le Prince de Machiavel, comme une sorte de manuel actualisé et illustré. L’un comme l’autre, pour reprendre le commentaire de Paul Veyne sur le Florentin, ont pour originalité « de faire en le disant ce qu’on a toujours fait en le sachant, mais sans le dire – on croirait un homme du “milieu” qui fanfaronne ». N’y aurait-il donc, pour l’éternité, que cette politique-là ? Aucun espoir de forger, un jour, une politique de la morale, une éthique de la politique ?

En s’éteignant dans la nuit du 25 au 26 décembre 1820 à Trieste, Joseph Fouché nous lègue la question, à charge pour nous d’inventer la réponse. Quelques mois plus tôt, l’un de ses anciens confrères de l’Oratoire de Jésus, son ancien collègue à la Convention et son ancien partenaire dans le complot contre Robespierre, Jean Nicolas Billaud-Varenne, avait rendu l’âme à Saint-Domingue devenu Haïti, terre d’exil et de révolution qu’il avait gagnée à l’issue de sa déportation en Guyane ordonnée par la réaction thermidorienne qui avait fait de lui sa cible privilégiée. Ayant refusé toute amnistie, vécu comme un ascète et condamné le coup de Brumaire, il mourut en disant ceci : « Mes ossements du moins reposeront sur une terre qui veut la liberté ; mais j’entends la voix de la postérité qui m’accuse d’avoir trop ménagé le sang des tyrans d’Europe. »

On l’avait surnommé le Rectiligne.

Un livre aujourd'hui épuisé aux éditions Arléa Un livre aujourd'hui épuisé aux éditions Arléa
> Ce texte est initialement paru en 1993 aux éditions Arléa qui (contrairement à ce que j’ai d’abord écrit et que j’ai corrigé le mardi 29 juin) existent toujours, avec un riche catalogue que l’on peut consulter ici. Je présente toutes mes excuses à l’équipe qui les anime pour cette erreur malencontreuse. Jean-Claude Guillebaud, le cofondateur de cette maison d’édition qui l’a depuis cédée, m’avait demandé d’introduire une réédition des Mémoires de Joseph Fouché. Cette présentation fut écrite dans le climat du mitterrandisme finissant, à une époque où nombre de personnalités alors socialistes qui, aujourd’hui, dérivent loin de la gauche et s’égarent de plus en plus à droite, profitaient de confortables carrières politiques en proclamant volontiers leur radicalité démocratique et sociale.

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