«Trouver refuge»: le livre de l’hospitalité, par Stéphanie Besson

Distinguée en 2019 par le prix des Droits de l’homme de la CNCDH, l’association du Briançonnais « Tous migrants » fait la démonstration de la viabilité d’une politique d’accueil. « Trouver refuge », livre de sa cofondatrice Stéphanie Besson, raconte son quotidien. En voici la préface.

Trouver refuge sort en librairie le 9 septembre, aux éditions Glénat, dans la collection « Hommes et montagnes ». Vous pouvez d’ores et déjà le commander sur le site de l’éditeur. J’en ai écrit la préface que je publie ici afin de vous inviter à lire ce livre et à soutenir la juste cause dont il témoigne.

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Au milieu du récit de Stéphanie Besson, on tombe sur un poème. Un poème-testament. C’est celui de Falah, l’un des « demandeurs de refuge » qui sont les héros de son livre. Un poème qu’il avait offert aux hospitaliers de Briançon, au moment de son départ pour Bourges où un cancer foudroyant le faucha à l’âge de 31 ans. « Tous les regards se tournent vers toi Briançon, disent ses derniers vers. Et si tu étais Dieu, c’est vers toi que je me prosternerais. »

Trouver refuge, aux éditions Glénat, 19,95€ Trouver refuge, aux éditions Glénat, 19,95€
Au-delà de leur religiosité, ces mots simples disent cette évidente vérité : plus haute ville d’Europe, juchée à la frontière franco-italienne, Briançon a sauvé l’honneur, notre honneur de Français et d’Européens, face à la pire tragédie vécue par des migrants, exilés et réfugiés, sur notre continent depuis la Seconde Guerre mondiale. Grâce à l’impulsion donnée par tous les bénévoles de Tous Migrants, l’association cofondée par Stéphanie Besson dont Trouver refuge raconte l’histoire à hauteur d’humanité concrète, le Briançonnais a fait la démonstration pratique, pragmatique et réaliste, que nous ne vivions pas une crise migratoire mais une crise de l’accueil. Une crise de l’indifférence, de l’égoïsme, du repli, de notre part d’inhumanité en somme.

Durant ces dernières années, souligne l’un des témoins cités dans ce livre polyphonique, ce territoire de haute montagne alpine a offert l’hospitalité à autant de migrants que sa capitale compte d’habitants, et ceci « sans incident et sans rejet notoire des habitants ». Et ce que l’on comprend au fil de la lecture, c’est que ce rendez-vous avec soi-même à travers l’accueil de son prochain, d’aussi lointain vienne-t-il, a rendu meilleurs tous ses protagonistes, devenus plus solidaires et moins isolés, plus heureux et moins refermés.

Comme si cette résistance citoyenne aux politiques de rejet et de refus, aux murs dressés par des gouvernants et des pouvoirs de plus en plus répressifs, de moins en moins soucieux du monde, parce qu’elle est menée à l’échelle d’une commune avait, du coup, redonné toute sa force à ce mot synonyme d’égalité : commun. Le commun, ce qui se partage, ce qui fait lien, ce qui relie et réunit. Ce qui n’appartient à personne mais à tout le monde. Ce qui vaut de l’or, d’un or sans comptabilité ni monnaie, sans calcul ni spéculation. D’un or qui ne se marchande ni ne se négocie. D’un or qui n’a pas de prix.

Si les montagnards de Tous Migrants, tout comme les marins de SOS Méditerranée, ont été au rendez-vous de l’hospitalité, c’est parce que ce souci du commun est au cœur brûlant de leur expérience. Ce savoir essentiel que l’on ne survit pas sans l’autre accompagne aussi bien la conscience des dangers que la quête d’émotions qu’offrent les échappées terrestres et maritimes où ils s’aventurent. Des instants inoubliables, des solidarités improbables, des horizons vertigineux. Sans se payer de mots, sans bavardage inutile ni vain discours, leur engagement tient donc de l’évidence : il dit ce qu’ils et elles sont, autrement dit des êtres solidaires. Et dès lors, qu’ils me pardonnent cette grandiloquence, des Justes en nos temps incertains et obscurs où la bienveillance et la générosité ont déserté les sommets de nos États.

Accompagnatrice en montagne, Stéphanie Besson s’est aussi spontanément que logiquement mise au service des causes communes d’une égalité sans frontières. Son récit, où elle s’efface derrière réfugiés et solidaires, donnant la parole, reconstituant les itinéraires, racontant les actions, nous fait partager une expérience dont la portée va bien au-delà du territoire qui en est le théâtre. À rebours des refrains en vogue sur les « premiers de cordée », il nous rappelle que seules les « cordées solidaires » tiennent bon, solides et durables – et ce fut d’ailleurs le nom donné à l’initiative organisée par Tous Migrants au col de l’Échelle le 17 décembre 2017.

La cordée solidaire du 17 décembre 2017 en marche vers le col de l'Échelle © Rafaël Flichman/Cimade La cordée solidaire du 17 décembre 2017 en marche vers le col de l'Échelle © Rafaël Flichman/Cimade
Tout amoureux et praticien de la nature sait d’expérience vécue que la sélection naturelle n’est pas sa loi, au contraire de ce que prétend le darwinisme social, idéologie de gagnants et de vainqueurs foncièrement infidèle à la pensée du naturaliste Charles Darwin. C’est bien plus l’entraide qui la régit, comme l’ont établi biologistes et botanistes, montrant combien les plantes vivent les unes des autres, en relation et en dialogue, dans une forme d’intelligence instinctive qui contredit notre vision compétitive et concurrentielle du vivant.

L’histoire des solidaires n’est donc pas seulement celle de femmes et d’hommes ayant le souci des autres, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Elle raconte, plus foncièrement, une conscience aiguë de la seule voie de salut à l’heure du compte à rebours climatique, alors que le Tout Vivant est en péril et, avec lui, notre Tout Monde, pour reprendre des façons de dire d’Édouard Glissant, ce grand poète et philosophe de la Relation. S’entraider au lieu de se barricader : c’est l’alternative où se joue l’écologie politique d’un commun sauvé et préservé, au lieu d’une chute irrémédiable dans la guerre de tous contre tous.

Tout comme hier un peuple qui en opprimait un autre ne pouvait être libre, aujourd’hui un peuple qui ne serait pas au rendez-vous des solidarités élémentaires avec l’étranger qui cherche asile ne saura plus, demain, les défendre pour lui-même. Pédagogie du chacun pour soi, de l’égoïsme, de l’apathie et de l’insensibilité, ce renoncement essentiel entraînera, inévitablement, une abdication générale. Car derrière la question de l’hospitalité se joue celle de l’égalité : de l’égalité des droits sans distinction d’origine, de condition, de culture, de sexe, d’apparence, de croyance, etc.

De ce point de vue, la notion de déplacement – ce droit fondamental de circuler reconnu par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme – introduit une résonance dont l’écho porte au-delà des seuls migrants, réfugiés et exilés. Toute politique de l’égalité est en effet une politique du déplacement : c’est le droit de ne pas être assigné à résidence, de pouvoir faire chemin, de tracer et de s’échapper, de choisir soi-même son destin et de chercher de nouveaux horizons. Nul besoin de grands voyages pour le comprendre : échapper aux dominations de tous ordres – de classe, de sexe, d’origine, etc. – qui divisent et oppriment l’humanité, c’est conquérir le droit de se déplacer.

En ce sens, les héros et héroïnes qui accompagnent Stéphanie Besson, venus de Syrie, du Soudan, d’Afghanistan, d’Irak et de tant d’autres contrées, nous parlent de nos propres émancipations à partir des enfers dont ils ont réchappé ou qu’ils ont traversés. Le déplacement qu’ils revendiquent, à travers murs, barbelés, polices, armées, centres de rétention, expulsions, traques et persécutions, nous rappelle que nous en sommes aussi le fruit, bénéficiaires des déplacements conquis, de haute lutte, parfois dans la tragédie, souvent dans l’espérance, par les générations qui nous ont précédés.

Défendre leur droit de se déplacer, c’est donc défendre le nôtre. Les sauver, sauver notre âme, l’âme de l’Europe. Hélas, les politiques officielles de l’Europe d’aujourd’hui marchent à rebours de cette politique d’hospitalité. Aussi la randonnée solidaire que nous propose ici Stéphanie Besson est-elle d’autant plus bienvenue, à la fois bouffée d’air et appel au sursaut, échappée belle et ligne de fuite.

Le commissaire européen chargé des questions migratoires au sein de l’exécutif de l’Union européenne est désormais en charge de la « promotion de notre mode de vie européen ». Dans l’intitulé initial de son poste, ce devait même être la « protection de notre mode de vie européen ». Mais l’euphémisation opérée après les protestations, avec le remplacement de « protection » par « promotion », ne change rien à l’affaire. Il s’agit bien d’associer les questions migratoires, autrement dit d’hommes et de femmes venus d’ailleurs et exerçant leur droit fondamental de se déplacer, à la défense d’une identité européenne, idéalisée et fantasmée, que ces mouvements de population mettraient en cause, en danger et en péril.

C’est ainsi que, par glissements sémantiques enrobant une criminalisation de l’hospitalité et des solidaires, on en vient à propager, banaliser et accepter des rhétoriques xénophobes et racistes. Car, par la mise en avant d’un « mode de vie européen » comme une évidence, on induit que l’Autre qui fait mouvement, qui demande l’hospitalité, qui cherche à mieux vivre, qui veut échapper au hasard de la naissance, qui fuit des injustices sociales, des dénis démocratiques, des désordres guerriers ou des désastres climatiques, qui se déplace pour inventer son destin mû par le rêve ou l’ambition, qui exerce un droit fondamental garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui imite ce qu’ont toujours fait et font encore les peuples européens eux-mêmes en se projetant sur le monde et en voyageant sur tous les continents, que cet Autre donc serait une menace.

Alors que la vérité de l’histoire européenne, de la constitution de la richesse et de la construction de la puissance du continent, de sa force aussi bien économique qu’intellectuelle, démographique que culturelle, c’est que l’Europe a été façonnée, produite et inventée par la rencontre avec la diversité des peuples du monde. Et, d’ailleurs, n’y aurait-il qu’un seul mode de vie en Europe ? À elle seule, cette expression concentre la négation des questions sociales par la promotion des questions identitaires. Quel mode de vie commun à toutes leurs populations quand les pays européens sont traversés par les inégalités, qu’elles soient de revenus, d’accès à l’éducation, à la santé, aux services publics, de conditions de logement, de moyens de se déplacer, etc. ?

Que signifie cette formulation par en haut d’une identité civilisationnelle commune, qui annihilerait les distinctions sociales, sinon une ruse idéologique pour congédier la question criante de l’appropriation des richesses par une minorité, à un niveau jamais atteint depuis la fin du xixe siècle ? La rhétorique identitaire est la négation du pluriel des peuples, qu’il soit social ou culturel. Et ce Grand Même de l’identité introduit au Grand Un de pouvoirs intolérants aux dissidences et aux différences, aux contestations et aux revendications – les gilets jaunes français en ont douloureusement fait l’expérience. 

En quête assumée de puissance conquérante, l’actuelle présidente de la Commission européenne revendique une défense des « valeurs européennes ». Décidément, il faut n’avoir rien appris de l’histoire moderne de l’Europe pour tenir encore ce langage à la face du monde, celui d’un continent, d’une civilisation, de peuples se croyant supérieurs aux autres, pouvant leur en remontrer, autorisés à se barricader dans la certitude du bien et du juste. Quelle différence avec les discours identitaires qui, aujourd’hui, accompagnent les nationalismes xénophobes de par le monde, toujours enrobés d’arguments culturels, que ce soit à New Delhi, à Pékin ou à Moscou, à Riyad ou à Ankara, à Brasília ou à Washington ?

Ce n’est pas le monde, l’étranger et l’ailleurs, mais bien l’Europe qui s’est longtemps nourrie de conquêtes coloniales, et donc de rapines et de massacres, qui s’est durablement enrichie par la traite négrière et l’esclavage, qui a inventé les totalitarismes modernes, produit le crime contre l’humanité, assumé le génocide d’une partie d’elle-même, sa part juive et tzigane. Nul peuple, nulle nation, nul continent, nulle civilisation ne peut se prétendre propriétaire de l’universel. Pis, c’est même cette prétention qui en est la négation, puisqu’elle induit des hiérarchies entre cultures, origines, identités. Épousant l’idéologie du choc des civilisations, elle en fait une prophétie auto-réalisatrice, accentuant la marche du monde vers des affrontements, des conflits et des désordres.

En ce sens, cette vice-présidence chargée de « promouvoir notre mode de vie européen » ne fait que consacrer et prolonger le renoncement de l’Europe à ses propres valeurs, pour reprendre la langue de sa présidente, dont témoigne si douloureusement la gestion des questions migratoires. « L’Union européenne a besoin de frontières plus humaines » : cette déclaration d’Ursula von der Leyen, lors de son premier discours devant le Parlement à Strasbourg, m’a paru une ignominie. Car si la Méditerranée, notre mer commune, est devenue un cimetière marin, c’est bien par la faute d’une Europe qui, via Frontex, en a fait une frontière et un mur, au lieu d’une voie d’accès, d’un passage faisant lien, d’un lieu de partage et de relation. 

« Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, c’est la raideur du mur et de la clôture de soi » : cette affirmation d’Édouard Glissant et de Patrick Chamoiseau a déjà treize ans. C’était en 2007, quand la France ouvrait, la première, ce chemin de renoncement en créant un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. À cette identité-mur, ils opposaient, dans Quand les murs tombent, l’identité-relation qui ouvre au divers et aux différences, où l’on se découvre soi-même en échangeant avec l’Autre. À l’opposé de « valeurs » figées et fermées, cette vision relationnelle porte un projet politique autrement visionnaire qui projette l’Europe dans un nouveau dialogue avec le monde, où la reconnaissance de l’égalité l’emporterait sur la quête de puissance.

De plus, seul cet imaginaire-là est cohérent avec l’urgence écologique, comme l’ont rappelé en 2018 les savants et chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle dans leur manifeste sur les migrations. « Pas de vie sans déplacements », y lit-on d’emblée, tant « la mobilité est indispensable au maintien de la vie sur Terre ». Et de conclure en ces termes : « Dans l’objectif éthique d’enraciner l’humain en nature, face au fait naturel et historique de la migration, l’hospitalité apparaît à la fois comme objet philosophique et comme caractéristique singularisant l’humain parmi les êtres vivants. »

En cohérence avec son chemin de vie, son amour de la montagne, sa curiosité de la nature, Stéphanie Besson nous invite à toujours choisir le devoir (naturel) d’hospitalité plutôt que la défense (arbitraire) de valeurs. À nous déplacer, au plus secret de nous-mêmes. À nous retrouver en partant à la rencontre de l’Autre. Au sens propre comme au sens figuré, les frontières sont faites pour être traversées. Et accueillir celles et ceux qui ont le courage, l’audace ou l’inconscience de les franchir, c’est donner refuge à notre propre humanité.

En refermant Trouver refuge, j’ai pensé à La Traversée des frontières, le dernier legs d’un autre Juste, un philosophe-résistant, passionné de la Grèce, Jean-Pierre Vernant. Paru en 2004, trois ans avant le décès de ce compagnon de la Libération et professeur au Collège de France, il se termine par cette réflexion, dont le titre est « Franchir un pont » : « Pour qu’il y ait véritablement un dedans, encore faut-il qu’il s’ouvre sur le dehors pour le recevoir en son sein. […] Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont. »

Quelques pages auparavant, ce penseur qui était aussi randonneur, confiait : « Le vrai courage, c’est, au-dedans de soi, de ne pas céder, ne pas plier, ne pas renoncer. Être le grain de sable que les plus lourds engins, écrasant tout sur leur passage, ne réussissent pas à briser. » Tous Migrants dans le Briançonnais, de même que tous les solidaires et hospitaliers français qui sauvent notre honneur collectif, sont ces grains de sable qui réussissent à enrayer l’indifférence et l’impuissance.

Si vous en doutiez encore, le récit de Stéphanie Besson vous en convaincra.

> Stéphanie Besson, Trouver refuge. Histoires vécues par-delà les frontières, Glénat, 19,95 €.

> Programme des dédicaces et rencontres avec Stéphanie Besson : 

Les rencontres avec Stéphanie Besson Les rencontres avec Stéphanie Besson

> En décembre 2017, la veille de la cordée solidaire, j'avais participé aux rencontres organisées par "Tous migrants" à Briançon :

Edwy Plenel et le devoir d'hospitalité - introduction from Un thé dans la neige on Vimeo.

Introduction des rencontres de Briançon, le 16 décembre 2017

Edwy Plenel et le devoir d'hospitalité - conclusion from Un thé dans la neige on Vimeo.

Conclusion des rencontres de Briançon, le 16 décembre 2017

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